Contre la criminalisation et l’orientalisation de la langue arabe

La série d’attentats commis en France depuis 2012 a exacerbé la répression à l’égard des marqueurs symboliques d’une culture déjà marginalisée. Dans les procès à la 16ème chambre du TGI de Paris[1], les accusés pour « association de malfaiteurs en vue de préparer ou commettre des actes terroristes » sont systématiquement interrogés sur leur apprentissage de la langue arabe. Par Montassir Sakhi.

La langue arabe, aujourd’hui

Bien entendu, dans les réquisitoires, le fait qu’un accusé ait intégré une mosquée ou une école privée pour apprendre l’arabe ou encore être parti en séjour linguistique dans un pays « arabe » plusieurs années avant la commission de l’acte qui lui est reproché, sont autant d’éléments compromettant voir aggravant la peine demandée par le procureur de la République. Qu’ils soient musulmans de par leurs origines ou convertis, aucun parmi les centaines d’accusés n’a échappé à cette question de la langue arabe. Récurrente, elle sous-entend que son apprentissage est un signe avant-coureur de « radicalisation ». 

Les exemples sont nombreux. Pour le tribunal, la langue arabe est synonyme d’une ressource étrangère et externe au corps de la nation. Elle aurait permis l’introduction des idées représentant le « mal » et la « radicalisation ». Pour riposter, les accusés tendent souvent à dissimuler leur apprentissage et leur connaissance de cette langue. Cette tactique de défense des « siens » relève d’un acte politique intentionnel : c’est d’abord montrer au tribunal que le départ vers une zone de guerre est une question interne à la France puisqu’en mettant l’accent sur la langue arabe, ce qui se joue dans les procès est l’incrimination d’une population reléguée au statut d’ennemi de l’extérieur. Ainsi, la mère d’un français incarcéré pour terrorisme peut dire[2] : « Nos enfants sont des français, même quand ils parlent arabe. Nous avons le droit de parler arabe dans nos foyers au moins. Et il n’y a aucun lien entre parler l’arabe et partir en Syrie. Nos enfants doivent se battre lors du procès pour se faire reconnaître comme citoyens français ».

Cette mère ne sait que très bien ce qui se passe « dans la tête » du tribunal quand ce dernier interroge son fils sur cette ressource qu’est la langue arabe. Elle sait qu’il s’agit de retourner cette ressource contre son fils ; de le diviser, le retrancher et ainsi le séparer de la « communauté nationale » pour consolider l’idée d’une nation pure et homogène qui pense le danger comme extérieur, ou, pire : qui pense le danger comme ce qui doit être rejeté à l’extérieur. C’est Michel Foucault qui soulignait que ce qui se passe dans les procès (et dans les prisons) est une production de discours qui débordent la loi et la salle d’audience autant que ces dernières soient influencées par le discours politique dominant.

Un autre dispositif où la langue arabe se voit criminalisée : les « tests de radicalisation » créés au sein de la cellule réservée au numéro vert « stop jihadisme » mis en place par le gouvernement au lendemain des attentats de 2015. Le test que doivent passer des personnes signalées pour « radicalisation » ou encore des parents d’enfants partis rejoindre l’État Islamique est constitué d’une série de questions portant sur les pratiques de l’islam, les relations avec les proches, le type de nourriture… et l’apprentissage de la langue arabe. A l’issu de ce test, la personne est alors en mesure de connaître son « degré de radicalisation » et risque d’être assignée à subir un long processus policier de « rééducation » et de « déradicalisation » chapeauté par les préfectures et des agents relevant … des universités ! Voici la mère d’un français décédé en Irak qui nous raconte son histoire avec ce test :

Pour notre cas, on ne connaissait pas le numéro vert avant le départ de notre fils. On l’a composé un mois après le départ. On a eu ce fameux questionnaire. On devait répondre : « mange-t-il Halal ? laisse-t-il pousser la barbe ? dort-t-il par terre ? parle-t-il en arabe ? utilise-t-il le mot Diable ? etc. ». Suite à nos réponses, la personne au téléphone nous a dit après un moment : « il est radicalisé à 70% ». Mais ça ne l’a pas empêché de partir, les 70%. Pourtant, il n’avait aucun signe des plus graves qui sont dans le questionnaire.

Ces dispositifs étatiques renouvelés afin de « faire face au terrorisme » ont débouchés sur l’invention de critères qui participent aujourd’hui à des formes de racialisation[3] et de division. Puisque le terrorisme est présenté par les détenteurs du monopole du dire-vrai (P. Bourdieu) comme « une guerre » contre laquelle il faut agir par tous les moyens, les mécanismes d’État n’ont pas la main qui tremble dès qu’il s’agit de gérer des questions d’ordre existentiel pour nombre de groupes socio-ethniques marginalisés. En vérité, les moyens déployés sont repris d’un répertoire ancien et d’une histoire vétuste. C’est l’histoire coloniale et l’histoire de l’État, tout simplement, que nous trouvons appliquée dans les anciennes colonies et dans les régions où se revendique un collectif autre, où la fierté de la culture locale et interne au groupe se confronte à l’homogénéisation des symboles au nom de l’universel : de la Corse à la Bretagne, de la Martinique aux cités malfamés des enfants de l’immigration.

Deux visions opposées dans le traitement de la langue arabe

Le monde social est parsemé de rappel à l’ordre. Et il y a des moments où ces rappels à l’ordre font ressurgir de tristes souvenirs coloniaux en Métropole. C’est le cas en France à chaque fois que l’actualité politique ou les dispositifs sécuritaires de l’État traitent de la question de la langue arabe.

Paradoxalement, cette langue est envisagée de deux manières diamétralement opposées en France. La première est celle d’une langue marginalisée, autant que sont relégués socialement les anciens immigrés arabophones venus travailler dans les usines et les mines de l’ère industrielle. Cette langue renvoie alors à la position de « l’arabe », de la honte, de la dégradation. Les enfants de « l’arabe » sont appelés alors, au nom de l’intégration - voir de l’égalité républicaine - à assimiler « le français », à corriger leurs accents, à rompre avec la langue de la mère analphabète et du père ouvrier. Ils sont surveillés dans leur parlé par les instituteurs et les différents dispositifs autour de « l’assistance sociale »[4]. Les mères et les pères sont fortement incités à abandonner cette langue dans le foyer familial. Autrement, ils sont accusés de creuser le gouffre qui sépare les enfants de la République de ceux issus des anciennes colonies. Bien souvent, les parents « arabes » se sont comportés comme les martiniquais décrits par Frantz Fanon dans son livre Peau noire, masques blanc. Le constat est le même :

« Tout peuple colonisé – c’est-à-dire tout peuple au sein duquel a pris naissance un complexe d’infériorité, du fait de la mise au tombeau de l’originalité culturelle locale – se situe vis-à-vis du langage de la nation civilisatrice, c’est-à-dire de la culture métropolitaine. Le colonisé se sera d’autant plus échappé de sa brousse qu’il aura fait siennes les valeurs culturelles de la métropole »[5].

Cependant, il faut le dire, cette assimilation ne s’est pas réalisée par simple décret de volonté des immigrés des anciennes colonies. Bien entendu, nombre de mécanismes de violence symbolique eurent pour mission de continuer d’exercer ce qui relève de la définition même de l’État : une machine d’homogénéisation de l’espace social. Par ailleurs, il serait réducteur de dire que les « arabes » n’ont fait qu’assimiler la culture de la Métropole. Ce serait ne pas prendre en compte d’un côté le maintien d’une sous-culture populaire, même cachée et domestique, dans les espaces de la République y compris chez les descendants de l’immigration. Ce serait ne pas prendre au sérieux également ce qu’une religion, l’islam en l’occurrence, a permis en terme de préservation et de transformation des traits culturels mais aussi de déploiement de pratiques pour qu’une langue et une culture continuent de créer des liens et des solidarités là où l’espace social s’est vu relégué à la fragmentation et à la stigmatisation.

Une seconde manière d’envisager la langue arabe est celle d’une langue étrangère et orientale. Comment est-elle alors traitée ? Comme était et est encore traité l’Orient aujourd’hui. Une « jolie » langue. Une langue poétique et mystique. Une langue qui distingue l’Orient de l’Occident, permettant ainsi la construction étatique et collective de l’altérité. Elle permet la construction de l’imaginaire occidental en l'opposant à un autre imaginaire : « l'oriental », pour reprendre Edward Saïd. La connaissance de cette langue est un programme datant de la sortie du Moyen-Âge : il fallait lui ériger des départements universitaires et quelques laboratoires de recherches anthropologiques ainsi qu’un bureau diplomatique et une chaîne de télévision gouvernementale parlant de la France aux arabes et parlant des arabes aux français, etc. Bref, la connaissance de l’Orient passait par la maîtrise de cette langue. Cette connaissance est en fait une reconstruction et une fabrication de cet Orient imaginé : elle n’est absolument pas neutre ni contingente. La connaissance du « monde arabo-musulman » s’est inscrite dans le cadre d’une domination, dans un schéma de pouvoir. Connaître et encourager la connaissance de cette langue signifie d’abord gouverner et ensuite déformer. Aujourd’hui, penser et revendiquer la liberté d’enseigner et d’apprendre l’arabe dans les territoires de la métropole ne peut faire l’économie de cette critique.


Pour une politique de reconnaissance

Ce n’est pas invoquer l’État que de demander la reconnaissance des cultures des dominés. Ce n’est pas enlever des capacités de résistance à ces cultures que de demander un traitement qui rompt avec un racisme et une folklorisation culturaliste. Ce que la lutte pour la reconnaissance requière, c’est la conscience du danger qu’il y a à imposer « l’officiel » et la vision universalisante d’espaces sociaux différenciés. Déjouer ces grands mécanismes de production des classements de populations dans un territoire, c’est prêter une attention particulière – comme le soulignait déjà Antonio Gramsci – aux mécanismes de pouvoirs qui s’appuient sur la culture et l’hégémonie d’État. Promouvoir et défendre les langues des subalternes et des minorités c’est déjouer le jeu de la « nation » et du « territoire » unifiés tant par la violence physique que symbolique. Car il ne peut y avoir d’union qu’illusoire et dangereuse tant que cette union s’impose par la violence, la négation des groupes sociaux sur les plans économique, culturel et politique. Et toujours cette vielle leçon : les luttes des anciens et nouveaux « indigènes » ne devraient pas être dissociées de la question linguistique.

Permettre aux enfants des « arabes » (et les enfants de toutes les autres minorités racisées) de parler la langue de leurs parents sans que stigmatisation et accusation ne s’en suivent, c’est leur accorder « une faible force messianique »[6] pour se confronter avec un passé d’aliénation et de domination qui pèse sur le présent de chacun d’entre nous. C’est permettre à la majorité de voir éclore une critique qui va à l’encontre du nationalisme et de sa nation. Si une langue non stigmatisée et non orientalisée permettait cela, ce serait un pas de géant sur le chemin d’une société plus épanouie.

Cette reconnaissance ne s’adresse nullement à l’État tant que ce dernier continue sa marche triomphale de stigmatisation. L’État peut même encourager l’enseignement d’une langue dans une logique de surveillance et de sécurité. Un rapport influent, rédigé par un descendant du monde colonial et conseiller de l’actuel président, le dit clairement : l’apprentissage de l’arabe dans les écoles publiques doit permettre d’éviter aux jeunes d'aller l'apprendre à la mosquée ou dans les écoles coraniques[7]. Ainsi, la reconnaissance doit s’adresser à des voix critiques qui se voient relancées aujourd’hui par des mouvements qui tiennent des rues (et des ronds-points). Cette dimension de la lutte anticoloniale et antinationaliste devrait être capitale dans la construction des solidarités sociales et plus généralement d’une altérité émancipée du poids d’un passé belliqueux structurant et alimentant le choix du recours aux armes par un pan d’une génération humiliée.

Ni chauvinisme, ni impérialisme linguistique : réponse aux objecteurs de « l’intérieur »

Et si la langue arabe était elle-même un outil de colonisation développé dans les arènes des partis panarabes ? Et si les colonies arabes n’étaient pas réellement « arabophones » ? Que dire des associations et mouvements amazighs - par exemple - qui pensent l’arabisation comme un mouvement historiquement colonial ? Et si, par ailleurs, la langue arabe n’est que le véhicule d’une religion et d’une lecture « fondamentaliste » du texte coranique ici en France ? Voici des questions qui cachent des arguments avancés par des détracteurs de l’enseignement de cette langue de « l’intérieur » des sociétés colonisées. Au Maroc par exemple se déclenche le débat à l’intérieur des sphères petites-bourgeoises francophones appelant à enseigner le darija[8] plutôt que la langue arabe dans les écoles. Un projet abandonné puisque dissocié tant de la société que des secteurs étatistes dominants. En France, des voix peuvent se lever au nom de l’assimilation ou encore avec l’argument que « l’arabe » n’est pas la langue des parents immigrés souvent analphabètes, qui parlent plutôt des dialectes ou des langues amazighs.

À ces objecteurs il faudrait répondre que ce qui intéresse, dans cette langue parlée par plus de 500 millions de locuteurs dans le monde (4ème langue la plus parlée au monde), ce n’est nullement l’institutionnalisation et la nationalisation. Ce n’est ni le défunt projet panarabe adossé aux luttes nationales des indépendances, ni les projets autour d’une langue devenue « officielle » ou « nationale » et les réformes institutionnelles de l’arabisation qu’il s’agirait de repenser. Cette langue n’est ni plus ni moins qu’une langue vivante obéissant aux mêmes règles et à la même historicité que les autres langues : elle évolue, elle change, elle progresse, elle se fige, elle peut être « jetée dans les dictionnaires » comme le rappelle le grand poète palestinien arabophone Mahmoud Darwich. En attendant, ce n’est ni « seulement » la langue sacrée de l’écriture sainte vénérée par les musulmans ni le simple outil de reconstruction des appareils bureaucratiques d’États postcoloniaux. Elle est une langue/réservoir de sentiments, d’expériences sociales, collectives et existentielles de millions d’individus parmi lesquels des citoyens et des habitants de la France. Le nier, c’est perpétuer la négation d’une culture, mutilation d’une existence et des racines culturelles de familles entières et de leurs descendants. Et c’est au nom de ce même argument que les luttes de reconnaissance de toutes les autres minorités devraient être menées. Hormis l’esprit de l’État-nation, il n’y a pas de hiérarchies entre les langues nées des cultures, c’est-à-dire du travail des Hommes sur des symboles.

La langue arabe en situation minoritaire en France (alors qu’elle constitue la deuxième langue parlée du pays) n’est ni l’expression d’une volonté d’arabisation et d’islamisation comme cela revient dans l’argumentaire raciste d’extrême droite, ni l’expression d’une volonté de puissance. On le sait très bien désormais, l’islam de France est, tout simplement, français. Il n’a en rien besoin de la langue arabe pour son déploiement[9], autant que le christianisme n’a eu besoin du latin ou encore du romain (ou de l’anglais et du français) pour se déployer dans les mondes qui l’ont accueilli et où il s’est introduit tantôt comme une force d’occupation tantôt comme une force de résistance et de lutte des « indigènes » qui s’en sont approprié. Cette association de l’arabe et de l’islam est erronée et découle d’un discours de racialisation de l’ordre social. Ainsi, ceux et celles qui continuent à chercher le pourquoi de l’émergence d’un islam radical au sein de leur « nation », c’est dans la construction et dans le déferlement même de ce qu’est cette « nation » et ses tares qu’ils trouveront les réponses à ce fait social qui leur est complètement interne, plutôt que dans une langue ou encore dans une culture minorée, quand bien même l’islam serait un discours qui cherche à donner un sens à cette culture.


Montassir Sakhi,
 doctorant en sociologie et anthropologie

 

Pour poursuivre le débat, nous vous proposons d'assister à la projection du film Les Yeux de la Parole vendredi 15 mars à 19h30 à Paris, au cinéma Studio Galande, en présence d'invités de Mediapart. En savoir plus.

 

[1] Tribunal de grande instance de Paris.

[2] Les témoignages sont issus d’une enquête que je mène dans le cadre d’une thèse de doctorat auprès de familles de français ayant rejoint l’État Islamique.

[3] Le terme de racialisation (ou racisation) désigne, en sociologie, le processus par lequel une personne est, en raison de certaines de ses caractéristiques, assimilée à une race déterminée.

[4] Ces conclusions sont tirées de notre travail de « surveillant » qui a duré trois années dans un collège à Epinay-sur-Seine. Dans une population d’élèves à 70% originaires de familles immigrées maghrébines, la langue arabe est un stigmate quand elle est parlée publiquement.

[5] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Editions du Seuil, 1952, p. 14.

[6] Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire (thèse n°II).

[7] On peut lire dans le rapport de l’institut Montaigne de septembre 2016 cette volonté d’enseigner l’arabe pour couper les enfants musulmans des mosquées et de l’islam : « Ainsi, si l’on compare la carte des associations cultuelles musulmanes enseignant l’arabe avec celle des collèges dispensant cet enseignement dans le département de la Seine-Saint Denis, il est aisé de constater que l’Éducation nationale pousse paradoxalement les jeunes Français vers les mosquées, tant l’enseignement de la langue arabe est à la fois peu présent à l’école publique et fort dans les mosquées ».

[8] Arabe dialectal marocain.

[9] Voir Abdelmalek Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité. T3 : La fabrication des identités culturelles, Raisons d’agir, 2014.

 

 

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