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Billet de blog 1 oct. 2013

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Russie, octobre 1993 : «La victoire du parti du roi»

Combien de temps aura duré la démocratie en Russie ? Pour les plus optimistes, une petite vingtaine d’années, jusqu’à l’approche du troisième mandat présidentiel de Vladimir Poutine ; une majorité s’accordera à dire qu’elle était déjà grandement compromise à sa prise du pouvoir en 2000 ; pour les plus pessimistes, comme l'économiste russe Andreï Illarionov, Eltsine et ses comparses auraient déjà fait tout le travail en 1993, alors que VVP était occupé à porter les valises à la mairie de Saint-Pétersbourg.

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Combien de temps aura duré la démocratie en Russie ? Pour les plus optimistes, une petite vingtaine d’années, jusqu’à l’approche du troisième mandat présidentiel de Vladimir Poutine ; une majorité s’accordera à dire qu’elle était déjà grandement compromise à sa prise du pouvoir en 2000 ; pour les plus pessimistes, comme l'économiste russe Andreï Illarionov, Eltsine et ses comparses auraient déjà fait tout le travail en 1993, alors que VVP était occupé à porter les valises à la mairie de Saint-Pétersbourg.


La crise constitutionnelle qui a eu lieu en Russie cette année-là et l’affrontement armé qui constituera son dénouement ont été écrits par les vainqueurs : un parlement hérité de l’époque soviétique, le « Soviet Suprême de Russie » et son « Congrès des députés du peuple » , dominé par des forces national-communistes et réactionnaires, s’oppose aux difficiles mais nécessaires réformes économiques conduites par le président russe et ses courageux ministres. La situation s’envenime au point où le dialogue et la collaboration entre le législatif et l’exécutif deviennent impossibles : le parlement vote une motion de censure contre Eltsine ; ce dernier, sûr de soi et plébiscité par le peuple, finit par dissoudre le Congrès des députés du peuple. Les élus les plus radicaux font de la résistance et finissent par prendre les armes : la mairie de Moscou et la tour télévisuelle d’Ostankino sont prises d’assaut, le pouvoir envoie en représailles une dizaine de chars de la division « Tamanskaïa » repeindre en noir la façade de la « Maison blanche » où sont retranchés les derniers combattants. Rideau, applaudissements pour Eltsine qui sauve ce qu’il peut de la démocratie, fut-ce par les armes.


Dans une rétrospective donnant la parole à de nombreux témoins et acteurs de ces événement, Radio Free Europe questionne l’économiste Andreï Illarionov, expert ayant travaillé pour le Kremlin en 1993-1994 et 2000-2005. Sans rentrer dans une analyse véritablement économique (les réformes et la privatisation du gouvernement de Iegor Gaïdar ont-elles été bénéfiques et auraient-elles pu être différentes ?), il se penche sur les parcours, les décisions, les personnalités et les idées reçues, pour montrer que ce sont des différences de méthodes et de conceptions du pouvoir qui sont à l’origine de la crise. Le peuple de Russie n’a jamais vécu en démocratie parce que fondamentalement, il n’a jamais compris comment ça marchait. Sinon, il n’aurait pas applaudi la victoire de Eltsine. Et il ne serait pas encore en train d’essayer de réinventer les urnes à l’heure actuelle.


***
Andreï Illarionov – «De la victoire du parti du roi»

(Publié le 29.09.2013 sur Radio Free Europe / Radio Svoboda)
[entre-temps, l'article a été renommé « La guerre de la bureaucratie contre la démocratie »]

Interview réalisée par Anastassia Kirilenko
– Comment est-ce que les pouvoirs législatif et exécutif ont commencé à se détester ?
– Je pense que vous posez la question de la bonne manière. En effet, pour quelle raison est-ce que les désaccords, les disputes, les débats houleux et les insultes ont dégénéré en une guerre civile dans les rues de Moscou, en un véritable affrontement armé entre deux forces qui, à l’époque, semblaient être presque égales ? Des expressions comme « soulèvement armé », qu’il faut souvent entendre, ne sont ni correctes ni objectives : elles ont pour but de créer dans la société une image émotionnelle et psychologique négative de l’une des parties. Hélas, ce qui s’est alors passé ne peut s’appeler autrement qu’une guerre civile. Dans la guerre civile russe de 1993 (comme dans beaucoup d’autres), il y a plusieurs directions et niveaux de confrontations.
Le premier niveau, c’est le choc entre les branches exécutive et législative du pouvoir. En ce sens, les événements de 1992-93 sont une version russe de la Première révolution anglaise du XVIIe, [...] ou de la Révolution française du XVIIIe, qui opposa le roi aux députés de États Généraux réunis dans la salle du jeu de paume. Mais il est vrai qu’à la différence des cas français et anglais, la guerre civile russe s’est terminée par une victoire du « parti du roi ».
On peut présenter la guerre civile russe comme un affrontement entre des partisans de différents points de vue politiques. C’est également vrai, mais c’est déjà secondaire. Le principal niveau d’affrontement, c’est une guerre entre deux branches du pouvoir légitimement élues. Entre le parlement [ayant des pouvoirs d'assemblée constituante], légitimement élu en mars 1990 sous le nom de « Congrès des députés du peuple de Russie » et le président, légitimement élu en juin 1991.
– Quand est-ce que ce conflit a germé ?
– Nous connaissons précisément les dates qui ont mené à cette guerre, les dates où on a appuyé sur les détentes qui ont mis en route les ressorts du conflit, de l’affrontement et enfin de la guerre civile. Ce sont le 1er novembre 1991, le 6 novembre 1991, le mois d’août 1992 et le 14 décembre 1992.
Le 1er novembre 1991, le Ve Congrès des députés du peuple de Russie vote des pouvoirs extraordinaires au président de la Fédération de Russie pour une durée d’un an, afin qu’il conduise des réformes économiques. Ce même jour, le 1er novembre, Le Congrès des députés du investit Boris Nikolaïevitch Eltsine en tant que dirigeant du gouvernement russe. Ainsi, Eltsine est devenu premier ministre en étant déjà président, concentrant tout le pouvoir exécutif entre ses mains.
Usant de ces pouvoirs, Boris Eltsine nomme le 6 novembre 1991 le premier cercle des dirigeants : le premier vice-premier ministre Guennadi Bourboulis, et deux vice-premiers ministres : Iegor Gaïdar et Alexandre Chokhine [entré au MAE lors de la perestroïka, ce fonctionnaire n'a depuis jamais vraiment quitté les ministères ou le Kremlin ; il est aujourd'hui membre du Haut conseil du parti « Russie unie »]. Ce jour-là, et dans les jours qui suivent, seront nommés les autres ministres du gouvernement russe. J’attire votre attention sur la principale spécificité du cabinet ainsi mis en place : personne, excepté Eltsine lui-même, aucun des vice-premiers ministres ni même des ministres de l’exécutif nommés par Eltsine n’a eu sa candidature soumise au parlement pour une audition, une discussion, une approbation ; ni dans le cadre du Congrès des députés, ni dans celui du Soviet Suprême (et, comme on sait, les ministres russes ne sont toujours pas soumis à des procédures parlementaires appropriées).
De cette manière, dès le 6 novembre 1991, opérait en Russie un gouvernement qui n’avait pas été approuvé par le parlement. Ni les membres du gouvernement, ni le gouvernement dans son ensemble n’ont passé les procédures d’examen, de discussion et de validation qui sont des éléments inhérents des États démocratiques. Nous savons donc exactement la date à laquelle a germé cet état de non-droit, antidémocratique et autoritaire en Russie. Dans les années 1990, ce régime était encore relativement modéré, semi-autoritaire, dans les années 2000, il s’est durci. Mais sa date de naissance nous est très précisément connue.
– Il n’y avait pas d’espoir, depuis le tout début ?
– Hélas, depuis le tout début, dès le 6 novembre 1991. En premier lieu, tout le cabinet nommé par Eltsine ne recevait ses pouvoirs et se prérogatives que de Eltsine, il rapportait à Eltsine, il dépendait de Eltsine, seul Eltsine pouvait limoger ses membres. Dans ce système, le parlement s’est retrouvé comme un chaînon superflu, une « cinquième roue du carrosse », un regrettable poids qui ne faisait que compliquer la vie du gouvernement. D’un autre côté, une des causes importantes de ce conflit ayant dégénéré en guerre civile est la différence des points de vue juridiques et idéologiques des pouvoirs législatif et exécutif. Quand les membres du gouvernement ont commencé à mettre en place une politique qu’ils considéraient pertinente, nécessaire, indispensable, ils s’appuyaient dans ces décisions sur des pouvoirs et des ressources qui leur avaient été attribués par le président et non par le parlement. Le parlement, de son côté, estimait sincèrement que le gouvernement devait répondre, ne serait-ce qu’en partie, devant le Soviet Suprême ; qu’il devait faire appliquer des lois, votées par le parlement, que le parlement a son mot à dire, qu’il peut faire valoir son opinion et influencer la politique économique du gouvernement.
Ainsi, la racine de la guerre civile est dans les décisions de début novembre 1991. Aux causes législatives de cette guerre, il faut ajouter des décisions qui ont été prises suite aux idéologies divergentes des membres du parlement et de l’exécutif. Dès les premières réunions, ou presque, du gouvernement russe, certains de ses membres, en particulier Iegor Gaïdar et Anatoli Tchoubaïs ont commencé à préparer des mesures destinées à contourner le parlement, à lui être cachées (Gaïdar : « Nous proposons de ne pas nous mêler des débats sur la privatisation au Soviet Suprême, sinon on va y passer l’hiver. Nous proposons de la finaliser dans les meilleurs délais et de l’adopter par oukase du président, pour la présenter ensuite au Soviet Suprême » – sténogramme de la réunion du gouvernement du 15/11/91). Hélas, de telles actions reflétaient les convictions profondes de certains membres-clés du gouvernement depuis ses débuts. Ces convictions, ils les avaient depuis le premier jour de l’existence du gouvernement russe, elles ne sont pas apparues après les attaques verbales de Rouslan Khasboulatov ou après les « valises [de document compromettants] d’Alexandre Routskoï ».

[comme l'interview est un peu longue, un peu de punk d'époque en guise de pause musicale. Les images du « clip » datent de début juin 1993]


– Est-ce qu’au début, Eltsine était prêt à travailler avec le parlement ?

– Au début, je pense, Eltsine était disposé à un travail commun et sérieux. C’est le Soviet Suprême qui l’a élu comme président [le 29 mai 1990]. C’est le parlement et le Congrès des députés du peuple qui l’ont soutenu dans son affrontement contre les putschistes en août 1991. Même si Eltsine a été élu président de la Russie au suffrage universel en juin 1991, il gardait alors une attitude respectueuse envers le parlement. Le 28 octobre 1991, Eltsine s’est adressé au Ve Congrès des députés du peuple avec un compte-rendu des actions prévues suite à l’échec de la tentative de putsch et demanda au parlement son soutien. Les députés l’ont soutenu avec une écrasante majorité (plus de 800 voix pour et 17 contre).
Je vais me répéter : au début, Eltsine avait une attitude très correcte, très respectueuse, très professionnelle envers le parlement, que ce soit le Soviet Suprême ou le Congrès des députés du peuple. Mais les personnes qu’il avait nommées à des postes-clés de son gouvernement ne partageaient pas cette attitude. À l’exception de Bourboulis, aucun d’entre eux n’a jamais été élu député d’un quelconque organe de pouvoir, n’a jamais franchi les procédures parlementaires. Gaïdar, par exemple, a passé la majeure partie de sa vie adulte dans des structure bureaucratiques, s’alignant, bien évidemment, sur le Conseil des ministres de l’URSS et le Comité Central du PCUS, travaillant avec Nikolaï Tikhonov et Mikhaïl Gorbatchev. Il ne s’est jamais présenté à une élection et n’est jamais passé par des procédures démocratiques.
Il faut dire qu’en 1989-1990, il a essayé de devenir ami avec le groupe parlementaire « Soyouz », constitué de députés aux penchants impérialistes et créé par Anatoli Loukianenko pour faire contre-poids au Groupe de députés inter-régional [Mejregional’naya deputaskaya grouppa, MDG, aux positions plus libérales]. Même si le groupe de Loukianenko était conçu comme un soutien au gouvernement soviétique, il s’est rapidement retrouvée en opposition à Gorbatchev. Gaïdar proposait ses services dans l’écriture d’un programme économique aux députés du groupe « Soyouz » comme Viktor Alksnis de Lettonie, Iouri Blokhine de Moldavie, Evguéni Kogan d’Estonie. [...]
C’est pour ça que si nous voulons parler de ce conflit non seulement d’un point de vue légal, mais aussi du point de vue des conceptions du monde, nous pouvons dire que c’était un conflit entre, d’un côté, des personnes qui sont arrivées au pouvoir par le creuset des élections démocratiques, et de l’autre, des personnes qui ont accédé au pouvoir par la nomenklatura bureaucratique. En d’autres termes, le choc de la démocratie et de la bureaucratie, des principes fondamentalement différents de l’organisation de la vie politique.
Il y a un troisième niveau du conflit : celui des décisions pratiques. Dès les début, les partisans de Gaïdar au gouvernement étaient décidés à ne pas collaborer avec le parlement. Dès fin 1991, la majeure partie des décisions se faisait en secret, en les cachant au parlement, comme par exemple ces 200 millions de dollars de financement pour Fidel Castro fin 1991-début 1992 ou, plus tard, le milliard de dollars destiné à sauver Evrobank. Si l’on en croit les témoignages de Piotr Aven et Alexandre Chokhine, cela se faisait également dans le dos de Boris Eltsine. C’est à cette époque, bien plus que sous Poutine, que s’est fortement accru le poids des représentants des siloviki [représentants de l’armée, des forces de l’ordre et des services secrets], y compris en provenance des service secrets, dans les échelons élevés du pouvoir russe.
Étant donné que le parlement […] continuait à être plus démocratique et plus libéral que la politique conduite par Gaïdar, le niveau de confrontation suivant, c’était le choc entre une conception du monde plus libérale, prédominante alors dans le parlement, et le soutien accordé aux structures de la nomenklatura et des services secrets de la part du gouvernement. C’est une autre tranche de cet affrontement.
– Quel a été, concrètement, le point de discorde entre le parlement et le gouvernement ? Les accords de Belaveja ? La privatisation ?
– Le thème des accords de Belaveja ne sera soulevé que plus tard. En fait, même si ces documents ont effectivement été préparés par Bourboulis, Chakhraï [un autre fonctionnaire discret mais à la surprenante longévité politique, président, depuis 2004, de la Cour des comptes de Russie], Gaïdar, Andreï Kozyrev, ensuite ils ont été signés non seulement par Eltsine, mais ils ont également été soutenus et ratifiés par le Soviet Suprême sous la direction de Khasboulatov. Il n’y avait pas, au début, de désaccord entre le parlement et le gouvernement sur cette question.
La privatisation, c’est autre chose. Dès le début, Tchoubaïs affirme que « sur cette question, nous ne pourrons pas nous mettre d’accord avec le parlement », et c’est pour ça qu’il faut tromper le parlement, voyez-vous. Ce qu’il faut savoir, c’est que le Soviet Suprême avait déjà, en juin 1991, adopté une législation sur la privatisation, suite à la proposition de Mikhaïl Maley, ministre de la privatisation, et avec l’aide de l’une des membres de « l’équipe Gaïdar », Piotr Filippov. Cette législation prévoyait un mode de privatisation des biens de l’État sur un principe de comptes de privatisation, un mode complètement différent de celui choisi par Tchoubaïs [à l’aide de coupons en papier distribués à la population]. C’est pour ça que Tchoubaïs et le gouvernement se sont retrouvés confrontés au problème suivant : comment faire passer leur propre variante illégale de la privatisation, contraire à la législation déjà adoptée par le Soviet Suprême de Russie ?
C’est pour cela que Tchoubaïs préparera en secret de nouveaux documents sur la privatisation qui seront adoptés par oukase du président Eltsine en août 1992, alors que le parlement était en vacances. Dans ses interviews, Tchoubaïs avouait franchement que la date de signature de ces oukases a été choisie de manière à ce qu’elle coïncide avec les congés estivaux des parlementaires. Selon les termes des pouvoir exceptionnels accordés à Boris Eltsine par le Ve Congrès des députés du peuple, les oukases du président rentraient automatiquement en application s’ils n’étaient pas contestés par le Soviet Suprême dans un délai de neuf jours. En août, le parlement était en vacances, personne ne l’a rappelé à Moscou pour rejeter ces oukases, et dix jours plus tard l’ensemble des documents entrait en application. Les députés, revenus de congés, ont été blessés au plus profond de leur âme par le subterfuge cynique organisé par Tchoubaïs avec l’aide de Boris Eltsine dans l’affaire de la privatisation. Et, bien entendu, cette histoire a servi de catalyseur ayant sérieusement exacerbé  l’affrontement qui se profilait déjà entre l’exécutif et le le législatif.
Si, avant la fin de l’été 1992, le parlement considérait, malgré les critiques qu’il pouvait émettre, que le gouvernement était un partenaire sérieux, notamment dans le cadre de négociations, après août 1992, les membres du gouvernement se sont transformés, aux yeux des parlementaires, en escrocs trompant effrontément et cyniquement le pouvoir législatif – des gens avec lesquels on ne peut pas avoir affaire. Les députés étaient particulièrement révoltés par le fait qu’eux, élus passés par le creuset des élections démocratiques, soutenus par des dizaines et des centaines de milliers d’électeurs, étaient dupés par un fonctionnaire qui n’a jamais été élu et qui a été nommé au pouvoir. Cette indignation, qui a aggravé les autres différends, a été une sorte de mèche d’allumage de la guerre civile et, en fin de compte, du dénouement explosif d’octobre 1993.
Les propos de Tchoubaïs et d’autres membres du gouvernement sur le parlement, le qualifiant de « rouge-brun » [national-communiste] et « communiste » sont-ils justifiés ?
– Jugez vous-mêmes. Ce parlement « communiste » et « rouge-brun » a élu Boris Eltsine comme Président du Soviet Suprême. Ce parlement « communiste » et « rouge-brun » a soutenu Eltsine en tant que Président de la Russie face au putsch, en août 1991. C’est l’organe directeur de ce parlement, le Congrès des députés du peuple « communiste », « rouge-brun » et « inféodé à Khasboulatov » qui, par une majorité absolue des voix, a soutenu le programme de Eltsine sur la réforme de l’économie et de l’État russes, sur l’ouverture des frontières, sur l’intégration dans la communauté mondiale. C’est ce parlement « rouge-brun » qui a adopté de nombreuses lois sur le soutien aux anciens prisonniers politiques, sur la réhabilitation des détenus du Goulag, sur le retour des noms historiques de certaines villes russes, sur les compensations aux victimes du régime totalitaire. C’est ce parlement qui, à l’automne 1991 et en 1992, a adopté une quantité énorme de décisions, fussent-elles parfois incomplètes, sur le rétablissement d’une justice historique pour les personnes et les peuples victimes des répressions à l’époque soviétique.
C’est pour ça que quand on dépeint le parlement de l’époque comme étant « rouge-brun » ou « communiste », on répète les poncifs inventés exprès pour discréditer le seul parlement russe a avoir pris des décisions condamnant le totalitarisme soviétique et réhabilitant ses victimes. Il faut rendre à Gaïdar ce qui lui appartient : ses appréciations et ses formules cinglantes, presque « goebbelsiennes », ont su s’implanter dans la conscience collective. Les technologies de manipulation employées par Gaïdar on pu, avec un succès certain, discréditer le parlement […]. Pour traîner dans la boue le Soviet Suprême, il fallait déformer les véritables action de ce parlement dans la perception et la mémoire de la société russe.
– Pourquoi est-ce que ça s’est fait aussi rapidement et aussi facilement ?
– Hélas, nous voyons sur d’autres exemples, notamment récents, à quel point la société russe est perméable à l’influence des technologies de manipulation. Sous nos yeux, les slogans revendiquant la libération des prisonniers politiques et des élections équitables, dénonçant l’illégitimité de la Douma et du président actuels, exigeant la démission de Vladimir Tchourov et la condamnation des responsables des crimes contres les droits électoraux des citoyens, se sont transformés en slogans comme « Navalny est notre maire » et « Tous aux élections iniques ! »
– Qu’est-ce que Gaïdar avait à y gagner ? Selon Iouri Boldyrev, il y avait une lutte pour accéder aux « flux de corruption ».
– S’il s’agissait de corruption, c’était plutôt ce qu’on pourrait appeler une « corruption politique ». C’est-à-dire l’attribution de ressources financiers et économiques non tant à des particulier pour leur enrichissement personnel, qu’à des organes et organisations politiques amicales (Le Parti démocratique de Nikolaï Travkine, l’Association des exploitation fermières (agricoles) de Vladimir Bachmatchnikov, Le Comité des relations économiques extérieures de la mairie de Saint-Pétersbourg dirigé par Vladimir Poutine, le dictateur cubain Fidel Castro, l’ex-KGB devenu le renseignement russe). Dans le même genre, on retrouve le complexe de bâtiments situé au Gazetnyï pereoulok et mis à disposition par Iegor Gaïdar au profit de son propre « institut ».
Ces actions reflétaient le mode de pensée et l’idéologie de Gaïdar : il était le fils de son père, rézidiente du KGB à Cuba, le petit-fils de son grand père, commandant d’une unité du TchON [Части Особого Назначения, « Détachements à vocation particulière », formation armée apparue lors de la Révolution et dépendant non pas de l’Armée Rouge, mais directement du Parti] qui prenait part aux répressions en Khakassie. Il était le représentant d’une dynastie de hauts fonctionnaires de la nomenklatura et des services secrets, pour lequel les gens élus au suffrage étaient génétiquement étrangers : des ennemis idéologiques et politiques. Son attitude envers des personnes aux points de vues libéraux, démocratiquement élues, se ressentait à un niveau instinctif : il était incapable de supporter leur simple présence physique. Il suffisait d’entendre le changement de timbre dans sa voix pour comprendre à quel point sa haine envers des personnes comme Galina Starovoïtova, Sergueï Kovalev ou Grigori Iavlinski était sincère et profonde. Et cela s’appliquait à toute autre personne ayant franchi des étapes démocratiques, peu importe ses opinions : Rouslan Khasboulatov, Alexandre Routskoï, Boris Eltsine. Mais l’attitude de Gaïdar envers les représentants de la nomenklatura était toute différente.
[...]



– Des dialogues récemment publiés entre Alfred Kokh, Piot Aven et Anatoly Tchoubaïs, il découle un point de vue selon lequel Gaïdar aurait provoqué le dénouement : son retour au gouvernement coïncide de manière suspecte avec l’oukase №1400 [du 21 septembre 1993, sur la dissolution du parlement]  (c’est ce que supposent Kokh et Aven, de son côté Tchoubaïs est en désaccord avec eux).

– En décembre 1992 s’est tenu le VIIe Congrès des députés du peuple de Russie, chargé d’entériner le gouvernement nommé en novembre 1991 […]. En dépit des efforts considérables de la part de Eltsine et des partisans du gouvernement au parlement, le dirigeant de ce gouvernement, Gaïdar, n’a pas pu […] obtenir suffisamment de voix et s’est retrouvé dernier sur trois candidats (en plus de lui, Viktor Tchernomyrdine et Iouri Sourkov prétendaient au poste de premier ministre). En d’autres mots, sa toute première tentative de franchir une procédure démocratique, par le vote des députés du Congrès, s’est soldée par une défaite. […] Après cette défaite, sa haine des procédures démocratiques, qui vivait en lui avant, a reçu une nouvelle et puissante impulsion. Un nouveau complexe s’est ajouté à ceux que possédait déjà Gaïdar : celui d’une volonté de revanche. Une volonté de faire payer son échec, sa douloureuse défaite – à tous les députés, à Khasboulatov.
Dans les semaines, les mois qui ont suivi, Gaïdar n’était pas en état de retenir ses sentiments. Même des années après, il avouera plus d’une fois avoir discuté avec Eltsine de la nécessité de dissoudre le parlement par la force. Quand Eltsine est enfin « mûr » pour cette décision, à cinq jours de la signature de l’oukase №1400, il déclare devant les caméras de télévision, alors qu’il se trouve dans la base de la division du ministère de l’intérieur « Dzerjinski », qu’il nomme Iegor Gaïdar premier vice-premier ministre du gouvernement. Deux jours après, trois jours avant la signature de l’oukase №1400, un tel oukase est effectivement signé. Cela semble être le seul cas dans sa carrière où Eltsine a effectué un remplacement aussi notable avant une décision politique majeure. Il est évident que ces deux décisions étaient directement liées.
Gaïdar était prêt à en finir avec le parlement en ayant recours à la force, et j’en ai eu la confirmation dans la nuit du 3 au 4 octobre 1993, quand je me suis retrouvé dans le bâtiment abritant le gouvernement russe. Je suis arrivé dans cet ancien bâtiment du Comité Central du PCUS après la prise de la mairie de Moscou par les forces des partisans du parlement, et au tout début de leur assaut sur Ostankino. J’y ai retrouvé de nombreux membres du gouvernement russe, des employés des ministères. Presque tous étaient dans un état de prostration, choqués, à moitié paralysés, y compris Tchernomyrdine et de nombreux ministres. Ils ne pouvaient que suivre, dans un état somnambulique, le déroulement des événements à la télévision. Dans le bâtiment entier, il ne s’est trouvé qu’une personne que ces événements n’avaient pas, de toute évidence, pris au dépourvu et qui avait, semblait-il, un plan d’action préparé à l’avance. Il s’agissait de Gaïdar, qui travaillait efficacement, comme une machine, qui distribuait avec sang-froid des ordres : qui devait se rendre où, quelles déclarations prévoir, quelles décisions prendre. [...]
– Pourquoi est-ce que la société a alors pu être intimidée par l’éventualité d’une « revanche national-communiste » ?
– Il y a là deux composantes. La première, c’est que la Russie n’a jamais eu de tradition de suprématie du droit, de culture politique stable dans une société démocratique, n’a jamais appliqué le principe de séparation des pouvoirs. Même les plus « avancés » des représentants de la politique russe ne brillaient pas par leur compréhension du fonctionnement d’un pouvoir démocratique fondé sur le droit. Cela valait pour le parlement et le gouvernement de cette époque, et c’est toujours vrai de nos jours. Je ne suis pas sûr que les vingt dernières années aient contribué à faire avancer cette compréhension de manière sensible, que ce soit au sein de la population ou au sein des soi-disant élites politiques. Même à cette époque, en 1993, nombreux étaient ceux à ne pas s’imaginer comment fonctionnent les différentes branches du pouvoir dans un système démocratique, comment elles se complètent, se contrôlent, se limitent, quelle est la valeur des restrictions et des contre-poids. C’est une des raisons pour lesquelles la manière dont le pouvoir exécutif a écrasé dans le sang le pouvoir législatif a été perçu par une grande partie de la société comme quelque chose de tout à fait normal ; nombreux étaient même ceux à applaudir.
Mais il est vrai qu’en même temps, le parlement était défendu par des gens comme Albert Makachov [député, général de l'armée de terre démis de ses fonctions pour avoir soutenu le putsch de 1991, conseiller militaire en Transnistrie en 1992, membre radical du PCFR en 1993] et Alexandre Barkachov [ancien numéro deux de l'organisation nationaliste Pamyat', au moment des événements d'octobre 1993 il dirigeait le RNE, « Union Nationale Russe », parti paramilitaire et xénophobe]. Telles étaient les grimaces du processus politique. On connaît bien les points de vues et les idéologies de Makachov et de Barkachov, mais ils se sont retrouvés du côté des représentants du pouvoir.
– Est-ce que cela signifie qu’il n’y avait que deux choix : soit Eltsine, soit Makachov et Barkachov ?
– C’est une vision simplifiée. Bien entendu, le risque existait. Mais il existait justement suite à l’apparition de l’oukase №1400. Sans ce dernier, Makachov et Barkachov seraient restés des marginaux sans armes, sans pouvoir, sans influence. Et même après l’oukase №1400, personne ne leur a donné les rênes politiques. Lors de ce conflit, les parlementaires étaient représentés par Khasboulatov et Routskoï. Le deuxième était président du pays par intérim, le premier était président du Soviet Suprême. Ni Barkachov ni Makachov ne dirigeaient de groupes parlementaires. Oui, ils étaient du même côté des barricades, ils ont participé à la défense de la Maison blanche, ils ont pris part aux combats, y compris les assauts sur le bâtiment du SEV [bâtiment du « Conseil d’entraide économique », Sovet Ekonomitcheskoy Vzaimopomoschi, qui abritait les fonctionnaires de la mairie de Moscou depuis le début des années 1990] et sur Ostankino. Mais le pouvoir politique appartenait à Khasboulatov et à Routskoï. Est-ce que la situation aurait évolué vers un point où le pouvoir aurait pu se retrouver entre les mains de Makachov et Barkachov ? C’est impossible à savoir. Mais, d’un autre côté, le nouveau formatage de l’espace politique suite à la répression du parlement a conduit à une situation où le pouvoir a pu se retrouver entre les mains d’une personne comme Poutine. Et ce n’est plus une hypothèse, mais une réalité.
– À cette époque, la presse faisait activement l’apologie des actions de Eltsine. Est-ce parce que l’intelligentsia a été intimidée ?
– Ce n’était pas une simple « intimidation de l’intelligentsia », mais un véritable processus politique fondé sur le bas niveau de compréhension des mécanismes juridiques et du pouvoir démocratique. Deuxièmement, c’est une conséquence de l’absence d’information sur la manière dont le pouvoir exécutif trompait le pouvoir législatif et induisait en erreur la société. Troisièmement, il ne faut pas sous-estimer le rôle de la propagande. Elle créait habilement l’impression que d’un côté se trouvaient les jeunes, intelligents et dynamiques réformateurs – Iegor Gaïdar, Anatoly Tchoubaïs. Et de l’autre côté se trouvaient de douteux conservateurs et réactionnaires soviétiques ou affiliés. Bien entendu, de nombreux représentants de l’intelligentsia moscovite ont préférer donner leur soutien à Eltsine et à l’exécutif.
Sans attendre votre question « comment est-ce que je percevais les événements de 1993 à l’époque, et comment je les perçois maintenant ? » je répondrai que j’étais du côté du pouvoir exécutif. Je n’ai pas pris part aux combats, mais mon soutien allait au président Eltsine. Est-ce que mon rapport aux événements a changé ? Oui, il a changé. Et il s’agit moins des événements du 3 et 4 octobre 1993 – il était difficile de changer quoi que ce soit à ce moment-là – que des événements qui ont conduit inéluctablement à cette situation : les 1er et 6 novembre 1991, ainsi que les oukases présidentiels sur la privatisation en août 1992.
[...]


Lire d’autres articles sur la crise politique de l’automne 1993 sur la page «L'assaut de la Maison Blanche, 20 ans après»
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Journal — France
À Saint-Étienne, le maire et le poison de la calomnie
Dans une enquête que Gaël Perdriau a tenté de faire censurer, Mediapart révèle que le maire de Saint-Étienne a lancé une rumeur criminelle, dont il reconnaît aujourd’hui qu’il s’agit d’une pure calomnie, contre le président de région Laurent Wauquiez. À l’hôtel de ville, des anciens collaborateurs décrivent un quotidien empoisonné par la rumeur, utilisée comme un instrument politique.
par Antton Rouget
Journal
Morts aux urgences, pédiatrie sous l’eau, grève des libéraux : la santé au stade critique
Covid, grippe, bronchiolite : l’hôpital public vacillant affronte trois épidémies. En pédiatrie, dix mille soignants interpellent le président de la République. Côté adultes, les urgentistes ont décidé de compter leurs morts sur les brancards. Et au même moment, les médecins libéraux lancent une grève et promettent 80 % de cabinets fermés.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — France
L’encombrant compagnon de la ministre Pannier-Runacher
Des membres du ministère d’Agnès Pannier-Runacher sont à bout : son compagnon, Nicolas Bays, sans titre ni fonction, ne cesse d’intervenir pour donner des ordres ou mettre la pression. En outre, plusieurs collaborateurs ont confié à Mediapart avoir été victimes de gestes déplacés de sa part il y a plusieurs années à l’Assemblée nationale. Ce que l’intéressé conteste.
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal — Europe
Ukraine : le soupçon de la collaboration plane sur les villages libérés
Dans la région de Kherson, certains villages ont vécu pendant des mois à huis clos, sous occupation russe. Des voisins ont été tués ou sont portés disparus. La difficulté à mener des enquêtes rapides dans un pays mis sens dessus dessous par la guerre permet à la rumeur de prospérer.
par Mathilde Goanec

La sélection du Club

Billet de blog
Noémie Calais, éleveuse : ne pas trahir l’animal
Noémie Calais et Clément Osé publient « Plutôt nourrir » qui aborde sans tabou et avec clarté tous les aspects de l’élevage paysan, y compris la bientraitance et la mort de l’animal. Entretien exclusif avec Noémie.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
Abattage des animaux à la ferme. Nous demandons un réel soutien de l’Etat
Solidarité avec Quand l’Abattoir Vient A la Ferme : Depuis 2019, la loi autorise les éleveurs, à titre expérimental, à abattre leurs animaux à la ferme. Ils n’ont toutefois bénéficié d’aucuns moyens dédiés et doivent tout à la fois assurer les études technique, financière, économique, sanitaire. Respecter les animaux de ferme est une exigence collective. Nous demandons un réel soutien de l’État.
par Gaignard Lise
Billet de blog
Canicule : transformer nos modes d’élevage pour un plus grand respect des animaux
L’association Welfarm a mené cet été la campagne « Chaud Dedans ! » pour alerter sur les risques que font peser les vagues de chaleur sur la santé et le bien-être des animaux d’élevage. Après des enquêtes sur le terrain, des échanges avec les professionnels de l’élevage, des discussions avec le gouvernement, des députés et des eurodéputés, Welfarm tire le bilan de cet été caniculaire.
par Welfarm
Billet de blog
L’animal est-il un humain comme les autres ?
Je voudrais ici mettre en lumière un paradoxe inaperçu, et pour commencer le plus simple est de partir de cette célèbre citation de Deleuze tirée de son abécédaire : « J’aime pas tellement les chasseurs, mais il y a quelque chose que j’aime bien chez les chasseurs : ils ont un rapport animal avec l’animal. Le pire étant d’avoir un rapport humain avec l’animal ».
par Jean Galaad Poupon