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Traducteur libertaire. Glandeur de compétition (mais j'ai arrêté le sport de haut niveau)

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Billet de blog 15 janvier 2011

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Bi(elaru)s repetita placent

Rédigé le 20 décembre 2010 Dimanche soir, j'ai été solidaire avec mes amis biélorusses. Ça a duré une dizaine de minutes, le temps de lire leurs statuts facebook dépités et de visionner une vidéo où les forces anti-émeute matraquaient les manifestants et tapaient dans leurs boucliers pour couvrir les appels à la raison et à la conscience.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Rédigé le 20 décembre 2010

Dimanche soir, j'ai été solidaire avec mes amis biélorusses. Ça a duré une dizaine de minutes, le temps de lire leurs statuts facebook dépités et de visionner une vidéo où les forces anti-émeute matraquaient les manifestants et tapaient dans leurs boucliers pour couvrir les appels à la raison et à la conscience. Les larmes perlaient : « obidno » --- c'est quand on est vexé, déçu et impuissant à la fois. Impuissant, parce que ce combat n'est pas le mien ; vexé, parce que j'y avais quand même mis du mien, fut un temps ; déçu, parce que les opposants n'ont su faire qu'une chose : se prendre des coups. Alors qu'avec les deux fois précédentes, ils auraient dû comprendre que leur doctrine de non-violence spontanée et décousue sert juste à faire bander Louka et à lui donner l'occasion de déployer en grand tout son appareil répressif pour jouer avec.

Je ne fais pas la morale aux biélorusses : tout ça, ils le savent déjà, en fait, et ils sont nettement plus vexés, déçus et envahis d'un sentiment d'impuissance que moi. Je sais que la liberté au pays des Rus Blancs, certains y travaillent, mais que le chantier est un peu plus long que ce qui était prévu dans le Plan (par manque de main-d'œuvre). Je ne m'interroge pas non plus sur la quasi-indifférence et le silence gêné de l'opinion publique occidentale. C'est la logique même de ce silence qui me pousse à voir dans les « évènements » de Minsk un miroir écaillé où l'on peut apercevoir l'Hexagone. Sans aller dans les extrêmes (et idiots) « c'est kif-kif », « Sarko = Louka », je ne peux pas m'empêcher de dresser un parallèle qui finira par se couper bien avant l'infini : les lignes directrices de deux pays sont en certains points convergentes, même si les Français aiment se rassurer avec ce fossé entre la « dernière dictature d'Europe » et leur « tradition Républicaine, cosmopolite, et encore presque socialiste ».

Quand on a vécu suffisamment longtemps en ex-URSS pour devenir un peu parano et voir de la théorie de complot partout, la première question qu'on se pose en regardant les images du type en train de démolir la vitrine, donnant aux « AMAP » le prétexte pour charger les manifestants : héritier spirituel de Netchaïev, citoyen exaspéré et inconscient ou agent provocateur des « organes » en civil ? On choisit la dernière option, par défaut : l'expérience montre que la présomption d'innocence, les dirigeants post-soviétiques ne l'ont pas souvent méritée. En France, après l'épisode « Quatrebarbes contre le flic-ninja », la question est restée en suspens. Impossible, un policier ne peut pas recevoir un tel ordre, tout le monde nous l'assure, on a même trouvé un squatteur à pendre haut et court, au cas où, pour laver un éventuel péché. Tout en oubliant de préciser qu'en France, on sera juste assez habile et civilisé pour engager un ancien légionnaire polonais qui se fera une joie d'aller discréditer des bolchéviks.

La télévision biélorusse est présentée comme un cas d'école : implacable rouleau-compresseur idéologique couplé à la machine à zombies du Grand frère, elle garantit à Louka une bonne base électorale sur laquelle il peut tranquillement bidouiller des résultats triomphaux. C'est sûr, c'est pas en Occident que la télé se permettrait de laver les cerveau des gens et de faire une pub éhontée d'un unique candidat déjà très proche des plus hautes sphères du pouvoir. Elle se contentera d'insinuer très fortement, parce que c'est ça, un monde civilisé : on prend des risques pour qu'au final tout ressemble à un accident. Un autre aurait pu gagner, ça s'est joué à quelque pour cents, quel suspense mes chers téléspectateurs ! Impensables, en Biélorussie, des élections libres et équitables permettant un changement pacifique mais radical du régime ? Mais... ne me dites pas que vous pensez que c'est possible en France ? Ici et là-bas, la majorité n'est pas contente, mais s'en contente.

Quelques milliers d'hurluberlus défilant dans les capitales ne pourront pas peser sur les inerties historiques qui portent les deux sociétés. L'opposition biélorusse essaye patiemment de dénouer le nœud Loukaïen parce que trancher à coup d'épée ne serait pas assez humaniste. Et ils s'interrogent : comment être extrémiste et non-violent à la fois ? Quel droit aurait une minorité « éclairée » d'imposer sa vision à une majorité amorphe ? Comment cette même minorité éclairée peut-elle espérer rivaliser avec une minorité « malveillante » détenant le pouvoir ? En bref : comment court-circuiter le système en évitant de se prendre un coup de jus ? Des questions auxquelles on ferait mieux de répondre en France, parce que si les Biélorusses trouvent avant, ils choisiront le capitalisme, le marché, l'UE, l'économie, Mickey, le Coca et il faudra qu'ils recommencent tout à zéro. Il y a là-bas beaucoup plus de fans d'Alain Madelin que vous n'oseriez l'imaginer.

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