«Et chez vous, on lynche les nègres !»

Ritournelle parodiant la propagande des soviets, cette phrase a servi de chute à de nombreuses blagues politiques où un Américain et un Russe discutent des mérites de leurs régimes respectifs. Elle était l'image universelle renvoyée à la gueule de l'ennemi potentiel par le miroir enchanté du « même pas vrai et puis vous, vous avez fait des trucs encore plus dégueulasses ».

Ritournelle parodiant la propagande des soviets, cette phrase a servi de chute à de nombreuses blagues politiques où un Américain et un Russe discutent des mérites de leurs régimes respectifs. Elle était l'image universelle renvoyée à la gueule de l'ennemi potentiel par le miroir enchanté du « même pas vrai et puis vous, vous avez fait des trucs encore plus dégueulasses ».

Il y a vingt ans, le Bélarus quittait officiellement l'URSS. Mais l'URSS, elle, ne quittera jamais vraiment le Bélarus. De nos jours, la manière dont l'actualité occidentale est dépeinte par les organes officiels bélarusses ne frôle pas cette parodie : elle la dépasse, avec un telle marge qu'on se demande pourquoi le record n'a toujours pas été homologué. Sur son blog de la radio « Écho de Moscou », le célèbre éditorialiste russe Matvey Ganapolski publiait un lien vers un épisode de l'émission de la Télévision nationale bélarusse « Droits de l'homme – Un regard vers le monde », avec le commentaire suivant : « Tout le monde doit voir ça. Les trois premières minutes suffisent. »

Effectivement, l'émission présentée par Ievguéni Novikov, c'est de la propagande en barres bien compactes et, comme à chaque fois qu'on se fait baiser le cerveau, les préliminaires sont courts. Ce qui frappe en premier, c'est le phrasé du présentateur susnommé : on dirait qu'il s'applique à imiter le phrasé confus et folklorique du président Loukachenka. Ou peut-être que c'est un truc qui lui vient naturellement et c'est pour ça qu'il présente cette émission et pas un autre. Quoi qu'il en soit, les zeugmes (et tout le reste) sont d'origine :


[00:10 – 01:00]
« L'émission « Les droits de l'homme – Un regard vers le monde » est de nouveau sur les ondes, je suis Evguéni Novikov, bonjour.
L'occident s'enfonce davantage dans la crise.
L'information qui nous parvient devient plus inquiétante à chaque heure.
Nous devons comprendre que là-bas, personne ne régule les prix, personne ne va porter jusqu'aux ouvriers un plan de mise en place de logements pour les citoyens, y compris des logements gratuits, comme chez nous en Bélarus.
Les citoyens des pays occidentaux s'affolent en ce moment entre le marteau et l'enclume. D'un côté, il faut aller chercher du travail, et à une cantine de clochards, où on vous servira un bol de soupe pour clodos et un bout de pain. Et d'un autre côté, la vie fait très peur, dans l'essentiel, car la police y utilise de telles méthodes, que nous en Bélarus on ne verrait pas ça dans nos pires cauchemars. Là-bas, pour les policiers, tirer sur les manifestants est une affaire courante, et ensuite un procès et une condamnation, soit à une énorme amende, soit à une peine de prison, voire l'un et l'autre ensemble. »

Pour ne pas choquer le public bélarusse, probablement, la rédaction a choisi de ne diffuser aucune image pour illustrer la dernière phrase citée ci-dessus, mais ce n'est pas si grave, parce que la rédaction se rattrape par la suite. Le présentateur commente la précarisation des étudiants aux États-Unis, défilent divers graphiques à la provenance incertaine, quand vient le tour de celui intitulé « Earnings of Young College Grads vs College Costs » :

 


[10:55 – 11:00]
« Et sur ce graphique, on voit tout très clairement aussi : ce sont les revenus des universités comparées à leurs dépenses... »

Bon, mon anglais n'est peut-être pas assez fin pour pouvoir traduire avec exactitude l'expression originale, mais je suis à peu près sûr que ça ne peut pas être ce qu'affirme M. Novikov. On se pose un instant la question : ignorance ou cynisme ? Grossière approximation ou humiliation volontaire de ce spectateur de base qui ignore tout de l'anglais ? Une minute trente plus tard, un élément de réponse :

[12:25 – 12:40]
«“ La dette de tous les étudiants des USA aux banques des USA, en prenant seulement en compte les crédits d'études, augmente de 170 000 dollars par minute”, fin de citation. Non, non, je n'ai pas fait de lapsus : par minute. Ces documents sont sous vos yeux, pour ceux qui ne croient pas, je peux balancer par courrier électronique. »

Et, sous nos yeux, nous avons des statistiques... de téléchargement de la chanson «Born to Run» de Bruce Springsteen.


Je préfère ne pas m'expliquer ce passage. J'ai beaucoup d'explications rationnelles, mais aucune d'entre elles n'est rassurante. Et la plus plausible reste celle du cynisme ignorant. Ou peut-être y a-t-il un monteur facétieux – enfin, subventionné pour faire une révolution colorée par l'argent volé aux étudiants américains – qui sait que même les censeurs sont trop las de ces foutaises pour les regarder jusqu'à la fin, ou trop cons pour voir le pot-aux-roses.

On pourrait longtemps piocher dans les images commentées de l'émission « Droits de l'homme – Un regard vers le monde » pour un concours de la plus grosse approximation, mais ma préférée reste celle-ci, tirée de l'édition intitulée « Flicage total aux USA » :

« On dit aussi [de la NSA] que c'est une agence d'intelligence, car la cible principale de son action est l'intelligentsia, à l'intérieur du pays comme à l'étranger. »

La télévision d'État bélarusse, elle, n'a visiblement pas l'intelligentsia pour cœur de cible. Et elle est, plus que jamais, décidée à raconter tout et n'importe quoi. On n'est même pas étonné quand, une semaine après les premières rumeurs, l'annonce officielle tombe : Vladislav Kovalev et Dmitri Konovalov, accusés d'avoir commis les attentats d'avril 2011 dans le métro de Minsk, et condamnés à mort lors d'un procès que les observateurs indépendants sauront difficilement qualifier autrement que de « cousu de fil blanc », ont été fusillés par la justice bélarusse. « Une execution approuvée par la majorité des Bélarusses », assure le présentateur.

Je ne sais pas quels sujets abordera la prochaine édition de « Droits de l'homme – Un regard vers le monde », mais je suis prêt à parier qu'on y parlera encore une fois de Guantanamo et de la peine de mort aux USA.

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