À l'Est, plus jamais rien de nouveau

La fondation d'un peuple, c'est quoi ? Exactement, la Culture. Les fondations, ça doit être du solide. Vous vous imaginez, vous, des fondations mouvantes comme une culture de bactéries ? Une masse mousseuse et hostile qui grandit sous les yeux dubitatifs du laborantin ? Non. La Culture, c'est fait de pierres angulaires, d'impérissable, d'éternel, de béton armé.

КИНО - ПЕРЕМЕН! © mrPhakel
La fondation d'un peuple, c'est quoi ? Exactement, la Culture. Les fondations, ça doit être du solide. Vous vous imaginez, vous, des fondations mouvantes comme une culture de bactéries ? Une masse mousseuse et hostile qui grandit sous les yeux dubitatifs du laborantin ? Non. La Culture, c'est fait de pierres angulaires, d'impérissable, d'éternel, de béton armé.

De préférence des chansons de la Grande Guerre Patriotique, un moment où les pierres angulaires, l'éternel, l'impérissable et le béton armé prenaient tout leur sens. Du solide, on peut construire là-dessus sans danger. Après la Grande Victoire, ça dépend. On a fait beaucoup de choses en plastique ou en papier mâché après, pas toujours moyen d'ériger des fondations solides avec ça.
Alors on fait le tri. On garde le plastique et le papier mâché, parce qu'en fait quand on s'y connaît on peut bricoler du solide aussi, avec un peu de colle. Pas pour rien qu'on est le premier peuple en débrouillardise et que notre Régime est le meilleur. Par contre, on fait gaffe de bien séparer et isoler les éléments sabotés par l'Occident.
De loin, des fois, on dirait du métal ou de la pierre solide, mais de près, c'est spongieux, ça suinte, c'est gras et corrodé. On ne peut pas accepter d'inclure dans la Culture ce qui essaye de ronger les fondements de cette même Culture, fondation du peuple : notre Régime ne serait plus le meilleur. Alors on isole, dans des caves et des salles miteuses, comme dans des boîtes de Petri. L'infection est efficacement enrayée, reste seulement à surveiller les foyers.
On retrouve parfois d'anciennes souches. Et là où on ne s'y attendait pas. Comme on fait confiance aux compatriotes pour choisir eux-mêmes un bout des fondements de leur Culture, la nôtre, on a des émissions de titres à la demande, à la radio d'État. Et figurez-vous que des agents de diversion essayaient d'y injecter un poison insidieux, concocté de toutes pièces par l'Otan, il y a presque un quart de siècle. On sait que c'est à cause de ça qu'est mort, entre autres, le régime Soviétique, qui n'était pas loin d'être le meilleur du monde puisqu'on essaye toujours de l'imiter, mais en mieux.

Au lieu de la chaleur, de verdâtres carreaux
Au lieu du feu, la fumée
Un jour se dérobe de la grille du calendrier
Le soleil rouge finit de brûler
Le jour se consume avec lui
Une ombre tombe sur la ville embrasée
Du changement ! - réclament nos âmes
Du changement ! - nos yeux le réclament !
Dans nos rires, nos sanglots
Et nos veines, un même battement :
«Du changement !
Nous attendons du changement !
Dans la cuisine, le gaz brûle en fleur bleue
La boîte d'allumettes est vide
Mais la lumière électrique prolonge notre jour
Cigarettes dans les mains, thé sur la table
Ce schéma est limpide
Tout est en nous, et plus rien autour.
Du changement ! - réclament nos âmes
Du changement ! - nos yeux le réclament !
Dans nos rires, nos sanglots
Et nos veines, un même battement :
«Du changement !
Nous attendons du changement !
Nous n'avons pas la sagesse du regard
Ni l'assurance des mouvements
Pas besoin de ça pour être en osmose
Cigarettes dans les mains, thé sur la table
La boucle est bouclée maintenant
Et soudain vient la peur de changer quelque chose.
Du changement ! - réclament nos âmes
Du changement ! - nos yeux le réclament !
Dans nos rires, nos sanglots
Et nos veines, un même battement :
«Du changement !
Nous attendons du changement !
Kino – « Changement ! » (c)1986 (p)1989


Voilà, on ne commentera pas la poésie, en plus c'est traduit, parce qu'attendez la meilleure, on vous la donne en mille : c'est sorti pour la première fois, il paraît, chez les bouffeurs de grenouilles, chez qui Tsoï et ses sbires étaient partis en tournée suivre des cours de sabotage avancé. Comme quoi, si quelqu'un avait encore des doutes.
Mais le fond : du vide. Les couplets : des cendres, de la mollesse, de l'incertitude. Rien sur quoi poser une fondation pouvant soutenir l'édifice de notre Régime. Et le refrain : du flou, des pulsions, de l'attentisme, rien de concret. Les gens qui ne font que dire « on sait pas comment on veut vivre, mais sûrement pas comme ça », on en a soupé. Soit ils ne sont pas d'accord et ils ont tort parce que notre Régime est le meilleur donc on ne va pas prendre le temps de discuter avec eux, soit ils se taisent. Et Tsoï en plus comme il est mort depuis 20 et qu'il était pas de chez nous, il risque pas de dire grand-chose. Mais des petits malins essayent de se cacher derrière sa voix déterrée d'une autre époque.
L'album s'appelle : Le dernier héros. La Culture est fondation parce que sur elle s'élèvent nos nouveaux Citoyens. Alors comment pourraient-ils devenir les premiers et les héros de demain face à ce personnage annihilant, inhibiteur ? Surtout que chez nous, faut dire, c'est pas les tâches héroïques qui manquent. Bref, on ne laisse pas passer.
Par principe de précaution, on essaye de voir ce que les saboteurs pourraient encore exhumer, de ce fameux Kino. Dès qu'on aura posé les fondations de la Centrale, on interdira « Je déclare ma maison (zone sans nucléaire) » ; « Tranquillisant » et « Paquet de cigarettes » on garde ça pour le lancement des prochaines campagnes sociales contre le tabac et les drogues. Et on pourrait aussi interdire « Va-t'en » tout de suite, comme ça, au cas où.

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