Liouber Alles, l'Autre Russie...

URSS, fin des années '80. La Glasnost et la Perestroïka sont en marche : l'État est en passe de légaliser la dissidence, le rock et l'économie de marché. À Lioubertsy, une petite ville de banlieue ouvrière de l'Est de Moscou, un certain groupe de jeunes gens n'apprécie pas les changements : « À ce train-là, encore un peu, et ils autoriseront la drogue et les pédérastes ».

URSS, fin des années '80. La Glasnost et la Perestroïka sont en marche : l'État est en passe de légaliser la dissidence, le rock et l'économie de marché. À Lioubertsy, une petite ville de banlieue ouvrière de l'Est de Moscou, un certain groupe de jeunes gens n'apprécie pas les changements : « À ce train-là, encore un peu, et ils autoriseront la drogue et les pédérastes ».

Ils décident donc d'agir là où le pouvoir ne peut ou ne veut plus intervenir : en cassant ou terrorisant tous ceux qui défient leur conception de la pensée communiste et du rôle géopolitique de l'URSS dans ce monde menacé par la pieuvre capitaliste et la décadence bourgeoise. Leur nom est abréviation de celui de leur ville : « liouber ». Les « lioubera ».

La Perestroïka, ou la « reconstruction », était accompagnée d'un des slogans suivants : « reconstruis-toi, puis aide ton camarade ». Les lioubera se reconstruisent le jour dans des caves d'immeubles transformées en salles de musculation improvisées (le culturisme, que ça s'appelait à l'époque), et le soir, ils partent direction Moscou, rééduquer tous les punks, hippies et autres éléments déclassés qui ne respectent pas le couvre-feu.

Ces derniers subissaient, ou bien tentaient de renvoyer la violence. Sous la forme de coups, ou de chansons. De nombreux morceaux du rock contestataire soviétique font allusion aux lioubera, certains leurs sont même entièrement consacrés. Dans les textes de ces derniers morceaux, les rockers, indépendamment de leur style, ont souvent choisi d'endosser le rôle du liouber ou d'un sympathisant.

Le « Patriote » de Sektor Gaza s'inspire grandement du liouber, mais il lui manque cette violence physique envers ses concitoyens. La fiancée du liouber imaginée par Chevtchouk fantasme sur le voyou qui a bon fond mais qui est tombé dans un cercle douteux. Le liouber d'Eugène Lischenko [1] en est le penchant sombre, fanatique, fasciste, décérébré et totalitaire.


Grajdanskaïa Oborona – « Hé, frère liouber ! » (1987)


Nous on aime pas poser des devinettes
Les devinettes, ça donne mal à la tête.
Et si tu vois une tenue qu'est pas réglementaire
Casse-lui la gueule, et ça devrait le faire !

Hé, frère liouber, où est ton poing américain [2] ? (bis)

De quoi le peuple il a besoin, nous on le sait,
Regarde-les ces enculés, ils on flairé la liberté !
Et dans la bonne vieille Europe, il fut un temps
Où tous les anars s'en prenaient plein les dents !

Hé, frère liouber, où est ton poing américain ? (bis)

Nous sommes nés et nous avons grandi
Dans le centre de la force culturiste : Lioubertsy,
Et nous croyons que notre rêve se réalisera
Lioubertsy sera le centre de la Russie !

Hé, frère liouber, où est ton poing américain ? (bis)

Lüber, Lüber, Lüber Lüber Alles !
Lüber, Lüber, Lüber Lüber Alles !

 

Note : à la fin de cette vidéo, vous pouvez voir des images du film « Lunapark » (les personnages que ce lien décrit comme étant des skinheads sont en réalité des lioubera). Vous pouvez en trouver une version avec des sous-titres anglais sur Youtube. Comme à tous les films un peu ratés mais emblématiques, on lui attribue le vague statut de « culte ».


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DDT – « Maman, j'aime un liouber ! » (1990)

Maman !

Il n'est pas punk, pas hippie, il n'est pas un tousovschik [3],
Pas métalleux, ni bouddhiste, il n'est pas fils d'apparatchik [4],
Il ne sniffe pas de colle, il ne fume pas de joints,
Il peut se faire n'importe quel kung-fu-théoricien [5],

Maman ! (Mamaaan Mamaaan)
Maman, j'aime un liouber !

Il soutient le Rideau de Fer, il s'habille modestement,
Il est presque sans tatouages, c'est un intello, Maman !
Contre la peste étrangère il protège Moscou,
Il prend son pied sur Kobzon, il pleure en lisant Moumou !

Maman ! (Mamaaan Mamaaan)
Maman, j'aime un liouber !

Il m'offre des pin's, et aussi des chaînettes,
Dans son blouson de cuir sonnent toujours des piécettes,
Il me ramène des trophées de Moscou toutes les nuits :
Des scalps de punks ennemis, des amulettes de hippies !

Maman ! (Mamaaan Mamaaan)
Maman, j'aime un liouber !

***

La fin de l'URSS sera aussi la fin des lioubera en tant que conglomérat de groupuscules. Le mouvement s'éparpille : certains se rangent, d'autres rejoingnent divers hooligans ou groupuscules d'extrême-droite, formant les noyaux durs et servant d'inspiration. Cette inspiration, on la voit aujourd'hui encore dans les actions de rue en Russie.

***



[1] Il est intéressant de noter que ce morceau est un des rares de GrOb à ne pas avoir été écrit par Egor Letov, leader immuable qui enregistrait souvent en format « one-man band ».

[2] En russe, « poing américain » se dit « kastet »... du français « casse-tête ».

[3] tousovschik : celui qui fréquente les « tousovki », ces réunions bohème où se retrouvent pèle-mèle rockers, peintres, sculpteurs, poètes, écrivains, marginaux pour dire du mal du sovok et promouvoir des formes d'expression nouvelles. Le tousovschik n'est pas lui-même un artiste, mais généralement un fan ou un rock-critic, ce qui revenait un peu au même à l'époque.

[4] Le terme russe est « mazhor », qu'on pourrait aussi très approximativement traduire par « gosse de riche ».

[5] Bruce Lee était un des ces acteurs censurés en URSS, et donc fétiches dans les milieux dissidents.

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