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Billet de blog 22 août 2015

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Sémion Slepakov, «La chanson du haut fonctionnaire russe»

Cet été, sur le runet, on a beaucoup parlé de montres : la première fois, c'est Dmitri Peskov, porte-parole de Vladimir Poutine, qui s'est affiché à plusieurs reprises, notamment lors de son mariage très médiatisé avec l'ex-patineuse Tatiana Navka, portant des montres de luxe qui ne collent pas avec son plutôt modeste salaire de fonctionnaire

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Cet été, sur le runet, on a beaucoup parlé de montres : la première fois, c'est Dmitri Peskov, porte-parole de Vladimir Poutine, qui s'est affiché à plusieurs reprises, notamment lors de son mariage très médiatisé avec l'ex-patineuse Tatiana Navka, portant des montres de luxe qui ne collent pas avec son plutôt modeste salaire de fonctionnaire : 9 millions de roubles par an (soit environ 125 000 €), alors qu'une des montres coûterait 37 millions (plus de 600 000 $), que Peskov, officiellement, n'a jamais été un entrepreneur et que, de surcroît, la législation russe interdit explicitement aux fonctionnaires de recevoir des cadeaux aussi onéreux. «Un cadeau de sa fiancée», expliquent les sources officielles, «que de bon goût», a-t-on envie de répondre en contemplant la montre à tête de mort signée Richard Mille.
Medvedev, peu après, y est aussi allé de sa boulette. Cette fois, ce n'est pas la questions des revenus qui s'est posée, mais celle du symbole : à une exposition dédiée au « remplacement des produits d'importation » (grande marotte du pouvoir depuis le début de la guerre des sanctions), le premier ministre s'est pointé avec son Apple Watch bien visible au poignet, et n'a pas manqué d'être raillé à cette occasion. La corruption et la bêtise ont, semble-t-il, encore de beaux jours devant elles en Russie. Certes, certaines affaires médiatisées comme le scandale « Oboronservis » au Ministère de la Défense fin 2012 ont conduit à des condamnations et même des peines de prison ferme pour nombre d'accusés, mais l'impression générale est qu'on n'a fait qu'égratigner la partie visible de l'iceberg. Parmi les artistes qui relèvent ces contradictions, ces impressions, et les tournent en dérision, il y a Semion Slepakov.
Slepakov a un parcours très classique sur la scène humoristique russe : il commence au « KVN », concours d'humour inter-universités qui survit depuis Khrouchtchev et constitue une véritable institution en ex-URSS. Ensuite, il intègre l'émission « Comedy Club » où il devient chansonnier humoriste résident. Son répertoire, qu'on peut qualifier de politiquement neutre et se concentrant plus sur le quotidien, est parsemé de quelques morceaux en forme de piques aux puissants et aux patriotes trop zélés : « Achète de la merde », « Aux actionnaires de Gazprom », « La chanson du pétrole », et « La chanson du haut fonctionnaire russe », dont je vous propose ci-dessus une adaptation.
Note : cette version est une vidéo amateur enregistrée par une connaissance de Slepakov, que j'ai choisie parce que c'est celle qui propose le plus de couplets. Il existe une version mieux orchestrée (avec un coulet de moins et un couplet différent) jouée pour le Comedy Club, mais il est intéressant de noter que les producteurs de l'émission choisiront de ne jamais diffuser ce morceau…


J'ai très vite réussi à gravir les échelons :
J'occupe aujourd'hui en Russie une très importante fonction,
Du pays les richesses coulent en flot à mes pieds
Et parfois, je le confesse, dans ce flot je bois une gorgée.
Je possède des îles tropicales, des jets privés et des yachts
Et vendre ma terre natale, c'est le seul truc qui me botte.
J'ai mis à l'abri du besoin tous mes enfants et mes proches,
Mais il y a un homme, mine de rien, qui me fiche la pétoche.
Quand le pays est au bord d'un énième foutoir
Il nous appelle tous alors dans son sombre manoir
Nous écoutons son sermon, en serrant bien les fesses
Et nous attendons sur qui aujourd'hui tombera l'épée de Damoclès
Poutine fait peur, il fait très peur: il me fout les jetons,
Je m'habitue, mais à chaque fois, je mouille mon pantalon !
Je vole par wagons entiers, bossant tel un bourdon,
Et de plus en plus Poutine me fout les jetons !
J'essaye d'avoir une tête, lors des réunions de crise
Comme si j'étais en fait un saint père à l'église.
Mon regard irradie la vertu, je suis tel un chérubin,
Et avec ma main droite je cache sur la gauche ma montre «Vacheron Constantin»
Si par hasard je croise son regard ardent
J'ai tout de suite l'impression que je ne verrai plus mes enfants
Je ne gambaderai plus sur la plage derrière des catins légères
Et je ne tirerai plus dans l'œil du barman parce qu'il a mal lavé mon verre
Je ne torturerai plus ma servante, je ne chasserai plus le tigreau
Perdre tout ça, la morale est évidente, ce serait bien ballot.
Dommage que la route de la vie nous jette dans le talus,
Je refuse de croire que notre état de droit permette de tels abus !
(dans la version Comedy Club, le couplet suivant remplace les deux précédents

Mais j'ai l'impression que ce cirque ne continuera pas très longtemps
Qu'il sait déjà quelque chose, ou l'apprendra incessamment
Armé d'une tronçonneuse, la nuit, dans mes rêves il vient
Et me chuchote « rends vite ton argent aux profs et aux médecins ! »)

Poutine fait peur, il fait très peur, il me terrifie !
Dans mon penthouse en triplex règne la mélancolie,
Sur mon yacht, en cocaïne, j'écris le mot «Russie»,
Mais même respirant la Russie à pleine poitrine, Poutine me terrifie!
Ça doit bien faire dix ans que je vis dans cet état
J'attends chaque jour le châtiment, mais il ne vient toujours pas
Je l'attends à Courchevel, et aux Maldives je l'attends
Je l'attends quand je me soulage de mon yacht près des Îles Caïman.
Tétanisé par la peur, je sombre dans la maraude,
Volant avec une telle ampleur, que ma conscience ma taraude.
Avant, j'étais très prudent, mais maintenant tout me tente,
Et mes combines, depuis longtemps, auraient dû devenir apparentes.
Le pays est censé lutter contre ceux comme moi
Mais je suis en liberté, et tous mes amis sont là.
C'est pas logique, vous direz aussi, je lutte sur cette question,
Vu que j'ai le temps de niquer toute la Russie, pendant qu'il me fout les jetons !

***

 Titre original : Семён Слепаков - «Песня российского чиновника», 2013

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