Soljenitsyne, Pouchkine et le Goblin

Il y a une vieille tradition dans les écoles russes : les « lectures pouchkiniennes », des soirées durant lesquelles étudiants et professeurs se déclament passionnément du Pouchkine, parfois pendant des heures, selon différents thèmes : « Pouchkine amoureux », « Pouchkine en exil », « Pouchkine contre les notables et les maris cocus », « Pouchkine et les poètes contemporains », etc. « Pouchkine, c'est notre tout », comme on aime le répéter en Russie.

Il y a une vieille tradition dans les écoles russes : les « lectures pouchkiniennes », des soirées durant lesquelles étudiants et professeurs se déclament passionnément du Pouchkine, parfois pendant des heures, selon différents thèmes : « Pouchkine amoureux », « Pouchkine en exil », « Pouchkine contre les notables et les maris cocus », « Pouchkine et les poètes contemporains », etc. « Pouchkine, c'est notre tout », comme on aime le répéter en Russie.


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Des lectures Pouchkiniennes en RDC


Si la dissidence russe devait choisir un « tout », elle hésiterait probablement entre un décembriste et Soljenitsyne. Même le dernier des fans de Dovlatov n'oserait pas dire que la compréhension de l'histoire du XXe siècle en Russie pourrait se passer de l'Archipel du Goulag. Pourtant, comme vous le saviez ou comme vous vous en doutiez peut-être déjà, la Russie comporte son lot de révisionnistes, et parmi eux il y a ceux qui voudraient revoir les détails de ce qui s'est passé dans les camps de concentration staliniens et si c'était « vraiment si grave que ça ».

Parmi eux, un personnage assez particulier, Dmitri Poutchkov, alias « Oper » ou « Goblin ». Son premier surnom viendrait de son précédent travail dans la milice soviétique : « oper » est l'abréviation de « operativnyï sotrudnik », çàd un agent de la milice habilité à collaborer activement aux enquêtes ou à les conduire (plus ou moins l'équivalent d'un APJ ou d'un OPJ en France). Son deuxième surnom vient de son amour pour le cinéma, le fantastique et la science-fiction : c'est sous ce pseudonyme qu'il deviendra célèbre en tant que traducteur amateur de films. Opérant depuis début des années 2000 dans un format pirate, il produira deux types d'œuvres .

D'une part des traductions de films, surtout d'action et américains, « comme il faut ». Il se distinguait de ses homologues et contemporains non pas tant par la réalisation du doublage, qui était en fait une traduction à une seule voix, en voice-over, mais par le choix des mots : toutes les expressions vulgaires d'origine, tout ces « fuck », « shit » et « dick », il les traduisait non pas par des expressions édulcorées, comme c'était la coutume depuis l'époque soviétique, mais en utilisant tout l'arsenal du « mat », le langage explicite russe. D'autre part, il a réalisé plusieurs détournements de films comme le Seigneur des Anneaux ou Matrix, qui ont eu un gros succès chez les jeunes des années 2000 grâce à leur mélange de références à l'époque soviétique, à la vie politique et quotidienne en ex-URSS (notamment le premier Maïdan) et à la culture geek.

De nos jours, il opère en ayant pignon sur rue : critique de films et de jeux vidéo, entre « j'ai testé pour vous le dernier iPhone » et faits divers sanglants, traduction de films en live dans des salles de cinéma, interviews avec des experts en géopolitique ou en histoire proches de sa cause, critiques très vives et condescendantes envers le Euromaidan de 2013-14 et le nouveau pouvoir ukrainien, il publie la première vidéo d'une série longtemps annoncée : les « lectures soljenitsyennes », avec pour seul thème de montrer les incohérences et le caractère propagandiste de l'œuvre de Soljenitsyne.

M. Poutchkov, vêtu d'un vieil uniforme, assis derrière une austère table de commissaire assortie, nous profère son réquisitoire implacable et goguenard. Tous les fans connaissent le verdict sans avoir besoin de voir le dernier épisode, mais ils apprécieront probablement l'ambiance. Le ton est donné tout de suite : l'Arcipel du Goulag est une œuvre « artistique », de « fiction », nous explique Poutchkov.

« Aujourd'hui, si on sort dans la rue, qu'on montre cette photo au premier passant venu et qu'on lui demande qui c'est, presque tout le monde vous répondra avec assurance qu'il s'agit de Lev Natanovitch Sharansky »

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«Les nouvelles des droits de l'homme»


Sharansky est un gag, image collective et homme-orchestre, caricature du « droit-de-l'hommiste » soviétique et post-soviétique ; récipiendaire de tous les prix, cofondateur de tous les fonds, collectifs et comités, symbole vivant de la dissidence entre le portrait de Soljenitsyne et le nom emprunté à un autre célèbre dissident, né à Donetsk et devenu par la suite ministe en Israel, le tout sur fond des couleurs de l'Oblast autonome juif qui rappellent, et ce n'est pas un hasard, les couleurs arc-en-ciel de la gay pride. Il a un avis sur tout et il l'exprime à travers une série d'expressions mélangeant une satire de la lutte pour les droits de l'homme et le jargon internet branché : les commissaires sanguinaires partout, les milliards de victimes, le KGB omniscient, l'appareil répressif omnipotent, l'Occident va nous aider, tous les clichés y passent. Parti d'un blog livejournal, Sharansky se décline aujourd'hui sur Facebook ou Twitter, où il a presque autant de succès que son homologue Goblin ou que les micro-blogs satiriques pro-opposition les plus populaires comme «Usy Peskova» (La moustache de Peskov) ou «MID Roissi» (MAE de Ruisse (sic)).

 

Impossible de savoir, bien évidemment, parmi tous ces lecteurs, combien il y a de trolls qui s'assument, de zombies de la propagande, de bots, de simples curieux ou d'ennemis politiques qui veulent se tenir au courant des dernières tendances de la propagande du pouvoir dans un format un peu moins chiant que le JT d'un chaine fédérale.

 

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«Pille ! Bourre-toi la gueule ! Repose-toi !»
«La révolution twitterienne effacera l'ardoise»

Les têtes collées à droite appartiennent à Valéria Novodvorskaïa, réelle militante des droits humains décédée cet été, et Solomon Haykin, autre personnage fictif de la dissidence judéo-russo-soviétique, nettement moins populaire que Sharansky.

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