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Billet de blog 23 déc. 2014

Ukraine, armée russe, nationalistes et « gens du Nord »

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À l'origine, je voulais répondre par un commentaire un peu plus développé au billet de Danivance, mais je me suis pour la première fois heurté à la limite des 4500 signes, c'est pourquoi c'est devenu un billet à part.
Là où je rejoins totalement le point de vue de Danivance, donc, c'est que ces dizaines de déclarations d'invasion ne font que discréditer le nouveau pouvoir ukrainien et ses supporters occidentaux. Oui, il est fort probable que la Russie aide de manière plus ou moins directe les séparatistes du Donbass. Mais je doute que le Kremlin soit assez bête pour y envoyer des appelés-parachutistes par brigades entières comme on l'annonce trop souvent.
Pourquoi, par exemple, peu d'observateurs occidentaux (au sens large du terme : média, instances internationales, ONG, public) se posent la question de compagnies militaires privées (CMP) en Russie ? Dans la pratique, elles existent, et ont envoyé des gens dans des zones de conflit comme l'Irak, l'Afghanistan et le Kurdistan. En théorie, même s'il s'agissait uniquement d'escortes armées et autres «missions de protection» proposées par ces compagnies, elles peuvent toutes tomber sous le coup de l'article 359 du code pénal russe : «mercenariat». À ce jour, une seule a été inculpée. En 2010, la Russie permettait officiellement à certaines grosses compagnies du gaz et du pétrole comme Gazprom de créer des milices privées pour la protection de leurs installations (y compris les gazoducs et autres pipe-lines), notamment à l'étranger. Seule l'Estonie avait gueulé, à l'époque. On en parle depuis 2012 au moins, mais cet été, une fois de plus, des sources de la Novorossia ont affirmé qu'un nouveau projet de loi dépénalisant complètement les milices privées en Russie était à l'étude, ce qui a été confirmé récemment par des sources un peu plus impartiales.
Certains des acteurs les plus excentriques de la scène politique russe, comme Jirinovski et Kourguinian, avouent ouvertement aider les séparatistes. Si l'on a depuis longtemps appris à ne plus vraiment croire aux conneries débités par le premier, on peut se dire que le deuxième est capable, à travers son mouvement aux apparences sectaires «Sout' Vremeni» («L'essence du temps») et son long carnet de conseiller politique, de diriger une aide tangible, si ce n'est en chars et canons, mais du moins en matériel léger. Est-ce que cela s'effectuerait par l'intermédiaire de CMP ou simplement grâce aux fonds d'aide aux enfants du Donbass ? Va savoir.
Les blogs pro-Donbass publient de temps en temps de longues interviews d'anonymes qui, comme on l'insinue lourdement, seraient proches du « Voyentorg » (les magasins de vente de matériel militaire en Russie et dans d'autres pays de l'ex-URSS) et qui expliquent qu'ils sont sur place, qu'ils aident un peu avec le matos, qu'ils ne prennent pas part aux combats et qu'il faut juste les appeler «les gens du Nord» (« severyane »). Les séparatistes ne nient pas la présence de volontaires russes, mais soutiennent qu'ils ne constituent pas une majorité. Pourtant, certains des commandants les plus emblématiques des premières heures de la rébellion sont citoyens de Russie et, comme Strelkov-Guirkine, disent ouvertement qu'ils sont arrivés direct de Crimée, emportés par l'élan patriotique.
Trop de médias occidentaux, à mon avis, oublient d'accorder à Poutine une dose de subtilité, même si, vu le rapport de forces, ce n'est pas ça qui lui permettra de gagner la partie sur le long terme. Une subtilité, il faut dire, très ciblée : Poutine essayer d'embrouiller habilement ses adversaires occidentaux sur la véritable nature de ses mouvements de troupes, mais dans son rapport avec les citoyens russes, ça fait longtemps que le système n'est plus subtil. Pourtant, ça a été graduel : on a commencé avec les hommes cagoulés dans les locaux d'une des compagnies télé qui ne voulaient pas s'aligner sur le pouvoir, une autre a fait faillite ; puis tous les hommes d'influence qui pouvaient refuser de collaborer se sont retrouvés en exil ou en prison ; puis on a enfin réussi à acheter un chef tchétchène assez important pour que son serment d'allégeance puisse garantir une tranquillité relative au Caucase, et tant pis s'il faut raser quelques maisons de temps en temps, au temps de cosaques on cramait des hameaux entiers ; puis on s'est offert une « petite guerre victorieuse » en Ossétie du Sud ; puis on consolidé le tout au début du troisième mandat présidentiel.
L'opposition russe ne veut pas la violence, et ne jouit pas d'un soutien populaire suffisant, tout le monde rentre chez soi, gueuler sur son blog. Au fil des ans, plusieurs journalistes et militants d'opposition sont assassinés par des inconnus. On invoque parfois les pistes tchétchènes ou nationalistes, dans quelques cas, avec des procès dont personne ne semble nier l'équité et aboutissant à des condamnations, même si de nombreux meurtres retentissants n'ont toujours pas coupable désigné, ni même de suspect crédible.
Pendant ce temps, à la télé, les séries sur les flics suivent les reportages sur les criminels, les talks-shows sur les homosexuels occidentaux, les films de guerre, les séries sirupeuses, les bataillons punitifs ukrainiens au Donbass, le tout entrecoupé de journaux télévisés traditionnellement diffusés, sur la plupart des grandes chaînes, toutes les trois heures et à des horaires décalés, ce qui fait qu'on peut regarder «les infos » toutes les demi-heures environ en changeant de chaîne. On n'arrête pas de jouer la corde de la frustration : on a voulu nous priver d'un grand empire, mais on va voir ce qu'on va voir.
Et ça marche, pour la majorité de toutes ces personnes qui ont traversé la merde et la misère des années 90, ça marche parce que la plupart ont pu ressentir ne serait-ce qu'un petit peu le bénéfice des revenus d'hydrocarbures plus ou moins re-nationalisés. Et tant pis si le nombre de médecins et de lits d'hôpitaux a été divisé par deux les dix premières années de Poutine au pouvoir. Le personnel médical est d'ailleurs parmi les rares a avoir manifesté, cette année, pour des questions purement sociales. Mais « la Russie se relève de ses genoux », c'est ce qui compte. Le déni rhétorique est une norme : dans toutes les dépêches officielles mentionnant l'anniversaire du « Nord-Ost », la prise d'otages au théâtre de la Doubrovka, on parle des « 130 otages tués par les terroristes », et tant pis si, techniquement, c'est à cause du somnifère des forces spéciales, à la base c'est la faute des Tchétchènes, donc voilà.
Pourtant, contrairement à ce que l'on pourrait penser, Poutine n'a pas le soutien inconditionnel des nationalistes et impérialistes radicaux : les premiers lui reprochent depuis toujours ses politiques d'immigration trop permissives et de « nourrir le Caucase » en soudoyant Kadyrov, les deuxièmes, bien qu'ils approuvent l'annexion de la Crimée, sont frustrés par le manque de soutien officiel et matériel aux rebelles du Donbass. Et ce n'est pas à coup de quelques convois humanitaires que le pouvoir russe s'en sortira : « il faut cesser l'agression de notre peuple frère et slave en Ukraine où y'a moins de basanés » déclarent les uns, « nos chars pourraient déjà être dans Kiev si Poutine n'était pas aussi mou », affirment les autres...
Cet automne, la nouvelle «Marche Russe» (traditionnel défilé de nationalistes radicaux) a été marqué par une scission (assez importante) entre pro-Ukrainiens et pro-Russes: deux cortèges séparés ont défilé à Moscou et dans sa banlieue. Ces mouvements comptent de quelques milliers à quelques dizaines de milliers de membres potentiellement extrémistes. Certains rejoignent ouvertement les forces ukrainiennes de volontaires anti-terroristes, d'autres les milices du Donbass. Des deux côtés, on les présente évidemment comme une poignée de gens solidaires et déterminés (mais après y'en aura d'autres).
Si les ukrainiens ont la possibilité de lever une demi-douzaine de bataillons de volontaires, sur des fonds en grande partie privés, pour leur garde nationale, pourquoi est-ce que les impérialistes russes ne pourraient pas lever des troupes au moins équivalentes à l'initiative de sympathisants fortunés ou bien placés et de jeunes bénévoles ? Pourquoi ne pas pouvoir se dire que dans nos pays occidentaux menant une lutte antiterroriste active, on parle de centaines de jeunes gens partent rejoindre des djihads radicalement opposés à nos valeurs actuelles, alors des centaines ou quelques milliers de jeunes russes qui se portent volontaires avec l'appui de bons sponsors et idéologues pour une cause à peine plus extrémiste que celle prêchée par le pouvoir actuel, ça paraît irréaliste ?
Pour ce qui est du matériel lourd, plutôt que de se fonder sur quelques photos, ne pourrait-on pas présenter, du côté ukrainien, une statistique détaillée et officielle en essayant de donner une honnête estimation: nombre de chars en état de marche ou réparables disponibles aux insurgés au début du conflit, le nombre capturé après au cours des combats, et le nombre d'unités encore actives ? Des observateurs internationaux ont-ils pu se rendre sur place pour constater que ces chars T-72 qui, comme l'affirment certains journaux, sont d'une modification jamais produite ou utilisée en Ukraine ? Ou alors l'OSCE va continuer à nous alimenter de rapports «on a entendu des tirs par-ci par on sait pas trop qui et c'est tombé par-là sur on sait pas trop quoi, à 14 heures précises» ?
On a vu des forces armées sans insignes équipés de matériel russe dernier cri, très médiatisées en Crimée (les « petits bonhommes verts »), qui occupaient les installations-clés, Poutine en personne niait toute implication, un peu plus tard la Russie aurait décerné officiellement des médailles «pour le retour de la Crimée», mais le Kremlin parle de faux et d'intox… Toutefois, dans la conscience collective, l'opération est déjà imprimée comme un « coup subtil » du pouvoir : avoir gardé les apparences démocratiques avec le référendum, tout en n'avouant jamais vraiment le petit coup de main militaire en forme de pied-de-nez aux puissance occidentales.


Mais en même temps, pourquoi est-ce que les services de renseignements américains, qui, il y a plus de 50 ans, ont fait plier les Soviétiques à l'ONU avec quelques photos prises d'un U2, aujourd'hui, avec leurs armées de drones, de satellites et leur œil qui voit tout, la NSA, ne sont pas capables de fournir des preuves accablantes sur une intervention massive et régulière de l'armée russe (tout en aimant le rappeler à chaque occasion) ? Se pourrait-il que les USA se fassent prendre à leur propre jeu, malgré tout leur PIB et leur supériorité technique et idéologique ? Comment se fait-il que les indices les plus crédibles, à ce jour, ont été fournis par des journalistes ou des particuliers ? Parce que les Américains estiment qu'il leur suffira de sanctions, et tant pis si ça a pris vingt ans en Irak et que le pays est un foutoir ?

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