Les emprunts russes (2)

Si j'ai toujours le poil qui se hérisse un peu quand j'entends des russophones commencer à affirmer, dans un élan de chauvinisme, que « la langue russe est tellement plus riche / belle / variée que le français / l'anglais / le japonais / etc. », il est difficile de ne pas admettre que la construction des verbes et les mécanismes de formation des mots en russe sont d'une souplesse et d'une intuitivité remarquables. Malgré cela, certains mots résistent à une analyse étymologique empirique, et pour cause : ils ont été empruntés au français, mais se sont tellement bien enracinés dans la langue qu'on ne se pose plus trop la question de leurs origines.

Si j'ai toujours le poil qui se hérisse un peu quand j'entends des russophones commencer à affirmer, dans un élan de chauvinisme, que « la langue russe est tellement plus riche / belle / variée que le français / l'anglais / le japonais / etc. », il est difficile de ne pas admettre que la construction des verbes et les mécanismes de formation des mots en russe sont d'une souplesse et d'une intuitivité remarquables. Malgré cela, certains mots résistent à une analyse étymologique empirique, et pour cause : ils ont été empruntés au français, mais se sont tellement bien enracinés dans la langue qu'on ne se pose plus trop la question de leurs origines.

Chaque Russe un peu bricoleur connaît les pasatiji, la fidèle « pince universelle » de l'électricien. Le mot provient de « pince à tige », ou « passe à tige(s) » selon d'autres sources, ce qui ne semble correspondre à aucune expression existante (ou même ayant existé) du vocabulaire technique français. Il ne reste qu'à considérer que les Russes l'ont simplement bricolé tout seuls parce que ça sonnait bien.

Quand le paysan russe a besoin de traverser la gadoue hivernale, il enchausse par-dessus ses valenki de feutre des kalochi en caoutchouc. « Kalochi », pour un Russe, ça sonne surtout comme « kal », l'équivalent le plus vulgaire de la « merde » française. À l'époque soviétique, les kalochi produites en masse étaient noires à l'extérieur, partiellement rouges à l'intérieur. Les Russes plaisantent, quand ils commentent les chaussures Louboutain : « ce sont des kalochi retournées », sans se douter qu'ils parlent de « galoches » un peu déformées par la prononciation russe.

 

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« Les Laboutain [sic], ce sont des kalochi retournées »


Pour désigner un verre (à alcool) en russe, on peut parler de bokal ou, dans un registre plus soutenu, de foujer (surtout pour désigner un verre ayant une forme fine et allongée), du français « verre de fougère ».

En russe, quand vous avez besoin d'informer vos amis que vous allez pisser, vous dites : « je vais au sortir ». Cet euphémisme français est considéré en russe comme familier, voire vulgaire (peut-être parce qu'emprunté au jargon truand). Il a été popularisé par une scène de la comédie soviétique « Brilliantovaia rouka (La Main de diamant) », où un des personnages parle de « toilettes de type “sortir” » pour désigner des WC effectivement situés à l'extérieur d'un bâtiment, et évoquant pour un russe les petites cabanes qu'on trouve derrière les isbas dans toute la campagne.

Les Russes ne partagent pas l'attachement français à la sacralité des « appellations d'origine » : ils surnomment kon'iak tout brandy arménien, et impriment Champanskoie sur des bouteilles de demi-sec mousseux embouteillé à la chaîne à Otchakovo, dans la banlieue moscovite. Mais l'exemple le plus intéressant reste celui du Kagor : un vin cuit produit en Russie, en Ukraine ou en Moldavie, traditionnellement utilisé comme vin cérémobiel lors de l'eucharistie des orthodoxes russophones. Selon la légende, Pierre le Grand consommait du Cahors importé de France en fortes quantités et célébrait ses propriétés curatives ; il décida d'en implanter la production en Russie, tout en ajoutant à la recette un « petit plus » (en degrés d'alcool).

 

Kagor moldave

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