Les emprunts anglais

Tiens, pour sortir un peu de ma spécialité russe tout en restant dans la continuité de mon précédent billet. J'aime emmerder les gens qui n'arrêtent pas de pleurnicher : « Ouin, notre belle Langue Française est envahie d'immondes anglicismes » en leur répondant : mais non, les Anglais remboursent simplement leurs emprunts.

It is not because you are - Renaud © fleurdevanille1971

Tiens, pour sortir un peu de ma spécialité russe tout en restant dans la continuité de mon précédent billet. J'aime emmerder les gens qui n'arrêtent pas de pleurnicher : « Ouin, notre belle Langue Française est envahie d'immondes anglicismes » en leur répondant : mais non, les Anglais remboursent simplement leurs emprunts.

Cette idée m'est venue après la lecture d'un billet sur un blog du Monde du Nouvel Obs, rédigé par un linguiste qui, au milieu d'une analyse globalement pertinente, pleurnichait lui aussi, ce qui brouillait un peu sa vision scientifique des choses et l'empêchait parfois de prendre du recul. Il citait quatre anglicismes, des termes équivalents français, et se posait le question : mais pourquoi diable utiliser ces anglicismes alors qu'on a des mots bien français de chez nous pour ces objets ou concepts ?

Sur ces quatre exemples, deux étaient formés à partir de racines empruntées au français et deux étaient empruntés directement au français. Voilà : si jamais ça vous les anglicismes vous dérangent, dites-vous que nombre d'entre eux sont des artefacts inestimables de ces temps glorieux mais révolus où l'Exception Culturelle rayonnait encore sur la Terre entière et le royaume d'Angleterre en particulier.

cash (n.) – from Middle French caisse "money box" (16c.)

case (n.) – early 14c., from Anglo-French and Old North French casse

coach (n.) – from Middle French coche (16c.)

train (v.) –  from Old French train (fem. traine), from trainer "to pull, draw,"

fail (v.) – early 13c., from Old French falir (11c., Modern French faillir) "be lacking, miss, not succeed,"

medley (n.) – c.1300, "hand-to-hand combat," from Old French medlee, variant of meslee

challenge (v.) – c.1200, "to rebuke," from Old French chalongier "complain, protest; haggle, quibble,"

troll (v.) – late 14c., "to go about, stroll," later (early 15c.) "roll from side to side, trundle," from Old French troller, a hunting term, "wander, to go in quest of game without purpose,"

Les questions qu'il serait intéressant de se poser : ne réempruntons-nous pas ces termes à l'anglais car on y reconnaît des sonorités proches de nos racines ?  « Parking », « planning », formés eux aussi à partir de racines empruntées au français, mais ne sont pas de véritables « emprunts » puisque les termes anglais sont différents (« parking lot », « schedule »). Pourquoi avons-nous eu besoin de prendre un mécanisme de conjugaison anglais pour en faire un mécanisme de création de néologismes en français ? N'est-ce pas parce que les mécanismes existants sont limités en français ? parce qu'ils sont moins intuitifs ou élégants ?


J'en profite pour revenir à mes Russes : dans leur langage « informel », il existe deux catégories de mots. L'écrasante majorité provient de la fenia, le langage truand russe, l'autre vient du vocabulaire propre aux hippies et dissidents. Et là-dedans, ce qui représente leur lifestyle est souvent emprunté à l'anglais : « haïr », « gerla », « flet », « batl », « kreza », « laïkat' », « naït », « prikid », « seïshn »… Il y a de notables exceptions, comme kaïf, ayant la même racine arabe et les mêmes sens que le « kif » français.

Ou encore tusovka, qui viendrait de « tasovat' » : « mélanger/battre les cartes », utilisé par Pouchkine pour décrire les soirées mondaines. Les hippies/dissidents/etc. l'ont appliqué à leur mode de communication, leurs réunions artistiques, puis tout simplement pour décrire leur « milieu » et ses membres ; certains suggèrent que la déformation moderne (de tas- vers tous-) pourrait être survenue sous l'influence du français « tous » (parce qu'aux tousovki se rencontraient toutes les formes et tous les acteurs de la dissidence créatrice), ou même « tousser » (parce que ces réunions étaient souvent lourdement enfumées…). D'autres penchent pour une influence de l'anglais « to toss ».

Mais bon, ce ne sont que des suppositions. Par contre en Russe, ce qui est à peu près sûr : pas d'argot populaire pour le substantif « travail » [*] (même s'il en existe pour le verbe « travailler »), ni pour le mot « cigarette » (à part le diminutif « siga »). Allez comprendre pourquoi : c'est comme ça. On ne rigole pas avec ces choses-là.


[*] Il y a bien « haltoura », mais il désigne uniquement un « petit boulot » et/ou un « travail bâclé ».

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