Chine et Tibet : Mélenchon sans raison ?

Le sénateur socialiste avait déjà publié sur son blog un billet à propos de la situation politique au Tibet. Se disant à contre-courant d’une « pensée unique », il défendait alors la thèse d’une Chine injustement attaquée sur le terrain des droits de l’homme et victime d’un dangereux théocrate en la personne du Dalaï Lama. Dans un nouveau billet, M. Mélenchon va plus loin et dérape. Le Dalaï Lama est cette fois accusé d’avoir une vision politique propre à provoquer de futures « épurations ethniques ». Devant tant d’acharnement et de hargne à défendre des idées biaisées et historiquement fausses, on se demande quelles sont les motivations réelles du sénateur à entretenir cette polémique. 

Le sénateur socialiste avait déjà publié sur son blog un billet à propos de la situation politique au Tibet. Se disant à contre-courant d’une « pensée unique », il défendait alors la thèse d’une Chine injustement attaquée sur le terrain des droits de l’homme et victime d’un dangereux théocrate en la personne du Dalaï Lama. Dans un nouveau billet, M. Mélenchon va plus loin et dérape. Le Dalaï Lama est cette fois accusé d’avoir une vision politique propre à provoquer de futures « épurations ethniques ». Devant tant d’acharnement et de hargne à défendre des idées biaisées et historiquement fausses, on se demande quelles sont les motivations réelles du sénateur à entretenir cette polémique.

 


M. Mélenchon s’est exprimé lors de l’émission de débats « Ce soir ou jamais » sur France 2. L’occasion aurait été belle pour mettre les éléments de la discussion au clair. Le sénateur a exposé ses idées, sans en changer réellement la teneur, même s’il a pris un soin tout particulier à minorer certaines de ses prises de positions, particulièrement réactionnaires. En face de lui était présente Mme Buffetrille, ethnologue spécialiste du Tibet, capable de donner les clefs pour comprendre avec exactitude la situation entre la Chine et le Tibet.

Hélas, les meilleurs universitaires ou chercheurs sont souvent ceux qui ont le plus de mal à mettre leurs arguments en avant lors de joutes verbales durant lesquelles les protagonistes ont recours aux violences basiques du langage (couper la parole, mauvaise foi, etc.). Dans ces conditions, difficile d’exposer des idées. Par exemple, lorsque Mme Buffetrille cite des sources chinoises qui démontent toute la démonstration de M. Mélenchon sur l’histoire du Tibet, elle se voit répondre que « l’histoire, c’est subjectif » avant que les mêmes erreurs ne soient ensuite répétées.

A force de perdre de l’énergie à prouver point par point que M. Mélenchon n’offre au débat que des idées fausses dans une forme improbable, le fond est oublié. Le fond est simple : M. Mélenchon fait du lobbying pour la Chine alors que la situation politique est loin d’être irréprochable sur le plan des libertés et des droits de l’homme, que cela soit au Tibet ou sur un plan strictement intérieur. Analysons le nouveau billet de M. Mélenchon, phrase par phrase :

 

« Voici une note de plus sur le sujet du Tibet et de la Chine. Bien d’autres sujets me sollicitent et on me fait le reproche de donner à celui-ci une importance exclusive finalement excessive. »

On se demande bien pourquoi, en effet, M. Mélenchon accorde autant d’importance à ce sujet, avec autant de violence. A croire que les séances du Sénat sont loin d’épuiser son énergie. Critiquer le Dalaï Lama avec des arguments à la limite de la calomnie et interdire au Tibet d’être simplement un pays autonome doit être pour lui un passe-temps agréable. Et si M. Mélenchon jouait cartes sur table ? S’il expliquait pourquoi tant de force employée à ses fumeuses démonstrations ? A moins qu’il ne fasse cela au nom de la défense de la vérité absolue… Dans ce cas-là, il devrait vérifier ses sources.

 

« Il est temps pour moi de rappeler que ce blog n’est pas le journal officiel de Jean-Luc Mélenchon destiné à donner prétentieusement mon avis sur tous les sujets qui sont dans l’actualité ni même sur ceux qui m’impliquent par ailleurs. »

 

Pourquoi alors avoir un blog ? Surtout pour déclencher de telles polémiques qui colportent tant d’approximations !

 

« Un bon débat est commencé ici sur un sujet qui n’est pas second. Il s’agit de l’ordre du monde, des progrès de la politique du choc des civilisations et de la manipulation des opinions publiques pour les entrainer dans des logiques d’agression contre les pays dont la puissance même pacifique pose problème a l’empire des Etats-Unis d’Amérique. Tel est le cas du Tibet qui a vocation à devenir le Kosovo des chinois dans l’esprit des stratèges néo conservateurs. »

 

Géopolitiquement, comment ne pas rire (ou pleurer) devant telle argumentation ? Prendre soin d’y répondre, c’est presque cautionner ce genre de légèreté. On se dirait sur un site qui défend la théorie du complot. Le plus tristement drôle est l’idée d’une manipulation des opinions lorsqu’on voit les efforts de M. Mélenchon à entretenir le flou sur des faits historiques et contemporains, particulièrement à propos de l’état de la diplomatie entre la Chine et le Tibet. Quant au choc des civilisations, s’il s’agit bien d’un concept contre lequel il faut lutter, rien n’est moins sûr que M. Mélenchon aide en ce sens…

De la même manière, le sénateur parle de l’empire des Etats-Unis comme pour se donner une sorte de « virginité alter mondialiste ». Mais pourquoi dans ce cas ne pas parler de la situation sociale chinoise, du nombre d’emprisonnements arbitraires, des exécutions politiques, du sort terrible des paysans ou des ouvriers les plus pauvres ? Pourquoi défendre un Etat qui est l’un des rouages essentiels d’une mondialisation qui ne respecte pas les droits élémentaires ? Sans un développement fort des droits de l’homme en Chine, jamais la mondialisation ne sera profitable pour tous.

De plus, les liens et intérêts entre les USA et la Chine sont tellement imbriqués que les enjeux futurs sont bien loin de se jouer dans un espace où se situerait une force militaire surpuissante et incontestable (la Chine) et une population sans armée avec comme leader un homme appelant à la mesure et à la paix (les Tibétains). Les batailles les plus violentes entre les Etats-Unis et la Chine se déroulent en ce moment dans les domaines de la recherche, au cœur des entreprises et des marchés. L’espionnage de grand-papa, c’est fini M. Mélenchon.

 

« Ce débat est un bon exemple. Un bon cas. Justement parce qu’il n’est pas simple et que l’on ne trouve pas de feuille toute blanche et de feuille toute noire. Il faut réfléchir et chercher son chemin dans un fouillis de faits et maintenant sous une pluie d’injures. Il est fascinant de voir comment dès qu’une opposition laïque se présente qui met en lumière le caractère ridicule de l’enthousiasme pour un religieux elle est immédiatement démolie sur un registre personnel. »

 

Le fouillis de faits, c’est ce que M. Mélenchon voulait. Avec son premier billet, véritable brûlot contre le bon sens, pas facile de revenir à des bases saines : démonstration argumentée, faits historiques, situation actuelle et étude du rapport de force.

L’immense majorité des Français est laïque. Pourtant, l’immense majorité des Français défend aussi le Dalaï Lama et les droits du Tibet. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit avant tout du problème de la défense d’une culture menacée d’extinction. Au-delà des contingences matérielles, de quelque progrès, de quelque modernisation, de quelque rapport de force basé sur l’argent. Il ne faut pas refaire l’histoire comme cela a souvent été le cas avec l’Algérie. On ne peut fermer les yeux devant la fin des droits de l’homme même si celle-ci rimerait soi-disant avec modernisation matérielle d’un pays. C’est là l’aspect crucial du problème.

 

« Ainsi si l’adjoint à la culture de la mairie de Paris se prononce contre les simagrées pour le Dalaï Lama ce ne serait pas parce qu’il a une opinion et qu’il n’aime pas les chefs religieux obscurantistes mais parce qu’il travaille chez LVMH et que cette entreprise commerce beaucoup en Chine. »

 

Un commentaire sur le blog de M. Mélenchon se posait la question de savoir pourquoi le sénateur mettait autant d’efforts à critiquer le Tibet et à défendre la Chine. Heureusement il y a des hommes et des femmes qui défendent des idées sans être intéressés. Et lorsqu’on leur prouve avec des arguments, avec des preuves qu’ils ont tort, ceux-ci sont prêts à changer d’avis, à reconnaître leurs erreurs. Manifestement, pas M. Mélenchon, qui persiste et signe. Pourquoi donc insister ? Pourquoi donc attaquer les plus faibles ? Et pourquoi ne pas reconnaître qu'une personne qui a des intérêts commerciaux dans un pays comme la Chine est dans une très délicate situation lorsqu’il s’agit de parler des droits de l’homme ?

 

« Bien sûr ce genre de mise en cause personnelle est radicalement à sens unique. Par exemple personne ne demande à Monsieur Ribbes qui m’insulte ici régulièrement et sur les plateaux de télévision comment il est passé de ses certitudes d’ancien membre du PCMLF (parti communiste marxiste léniniste de France), c’est à dire du culte délirant des maoïstes français des années soixante huit pour la personne de Mao à son culte actuel pour le Dalaï Lama. Et personne ne lui demande si son engagement à quelque chose à voir avec ses fonctions à l’université tibétaine européenne que subventionne l’Union européenne… Et ainsi de suite. »

 

Avoir été maoïste en 68, M. Ribbes n’est pas le seul. Mais quel est la meilleure position ? Soutenir jadis dans l’erreur un dictateur ou soutenir aujourd’hui une dictature sous couvert d’un encouragement au développement économique et matériel, ne profitant réellement qu’à un nombre restreint de personnes ? Restons donc sur des arguments valables et n’entrons pas dans une dénonciation de personnes.

 

« Après l’émission d’hier soir sur France trois, des amis m’ont demandé de publier mes arguments sur deux points : ce que je dis à propos de la confusion du religieux et du politique dans la cause du Dalaï Lama et ce que j’affirme sur le caractère dangereux et destructeur de sa revendication indépendantiste. »

 

Combien de fois faudra-t-il le répéter ? M. Mélenchon le fait exprès, peut-être, alors répétons pour lui faire plaisir : le Dalaï Lama a abandonné toute velléité d’indépendance, mais réclame l’autonomie, c'est-à-dire un cadre dans lequel la culture tibétaine pourra continuer à exister. Quant à la question de la confusion entre le religieux et le politique, mais laissons en décider les Tibétains ! Pour l’instant, il leur est bien impossible d’exprimer ne serait-ce qu’une idée politique alors que leur culture religieuse disparaît.

 

Voici un intertitre de l’article de M. Mélenchon :

« LE PROJET POLITIQUE DU DALAI LAMA EST THEOCRATIQUE ET AUTORITAIRE »

 

Voici une réponse possible :

LE PROJET POLITIQUE DE LA CHINE EST NEOCAPITALISTE ET AUTORITAIRE

 

M. Mélenchon revient ensuite à la « Constitution Tibétaine ». Grand bien lui fasse. Qu’il continue. Le fond reste inchangé : critiquer les méthodes des Tibétains ou de leurs représentants avec lesquelles ils envisagent leur démocratie, c’est remettre en cause leurs efforts pour parvenir à la liberté. En quelque sorte, c’est toujours préférer une invasion extérieure qui offre « le progrès et la modernité ». Bref, c’est revenir à une pensée colonialiste.

 

« Et chacun pourra se demander s’il n’est préférable compte tenu des leçons de l’histoire en la matière depuis l’Afghanistan et l’Iran de refuser toujours et quelle que soit la religion, la confusion de la politique et de la religion. A tout le moins la lecture de ce document permet de vérifier que ceux qui parlent de Constitution « démocratique » et même « laïque » mentent sciemment pour manipuler les auditeurs dont ils espèrent qu’ils les croiront sur parole sans aller vérifier ce qu’ils disent. Par contre j’espère fermement que chacun puisse aller vérifier si les citations que je fais sont exactes ou non. »

 

Argumentation comique (ou tragique), une fois de plus. « Allez vérifier la forme, pendant que je transgresse le sens des faits ! ». Les Tibétains ont leur propre affaire politique à mener lorsqu’elle concerne leur peuple. Leur propre chemin à faire. Les Chinois aussi, d’ailleurs. Et quand ces derniers ferment la porte depuis trop longtemps à la négociation politique et diplomatique, ils sont dans l’erreur.

Que dire de l’ignorance de M. Mélenchon à propos du bouddhisme, sur lequel il focalise ses piques ? Les comparaisons qu’il réalise sont incohérentes, inégales. Il n’y a pas de police politique ou religieuse au Tibet qui soit orchestrée par le Dalaï Lama. Contrairement en Chine ou en Iran. Faut-il donc avec des présupposés laisser disparaître la culture Tibétaine ? On pourrait aussi dire : les Etats-Unis d’Amérique n’auraient jamais dû venir nous libérer durant la Seconde guerre mondiale puisque nous étions laïques et qu'eux étaient au sein d’une démocratie très pieuse. Ridicule. Le politique d'abord, la religion ensuite.

Derrière les étiquettes, qu'elles soient laïques ou religieuse, il faut défendre les libertés fondamentales. Ensuite, viennent les observations sur la politique intérieure et leur teneur. Au Tibet, la politique intérieure n’existe plus depuis longtemps. Elle est balayée par la Chine et son implantation forcée.

L’ignorance feinte de M. Mélenchon qui disserte en toute mauvaise foi sur les intentions politiques du Dalaï Lama est suspecte. En oubliant la pensée rationnelle, en multipliant les fausses pistes, le sénateur occulte la défense nécessaire du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Nous ne pouvons pas savoir si le Dalaï Lama serait dans le futur un dirigeant politique autoritaire puisque de toute façon, le Tibet et sa culture sont en train de trépasser sous la botte chinoise. Voilà, pour l’instant, l’ordre des priorités du droit et de la liberté.

Plus largement, il est temps de réfléchir sur notre capacité à parler librement, à penser sans entraves à d’autres pays dont le système politique est encore dictatorial, mais qui ont acquis un poids économique dont on veut nous faire croire qu’il oblige à toutes les courbettes et à tous les silences.

Nous avons déjà le cas de figure des délocalisations. Notons bien que le problème n’est pas l’ouvrier chinois qui est contraint à travailler pour trois fois rien, mais bien le système néocapitaliste mondial qui optimise les profits et bénéficie des brèches du droit international tout en négligeant les droits sociaux. Un jour ou l’autre, après le travail, c’est bien la liberté qui sera remise en cause ici, en France. A force de déformer nos idées pour accepter des contrats, à force de faire des concessions et de tolérer des agissements intolérables pour protéger des intérêts économiques privés, la liberté en souffrira un jour ou l'autre. Voyons ce qui s’est passé vis-à-vis de la Tchétchénie. Voyons ce qui se passe au sujet du Darfour. Sans parler des visites de Kadhafi en France.

 

« Et après cela il reste à se demander si l’idéal démocratique dont on se réclame pour protester contre l’actuel statut du pouvoir dans la province autonome du Tibet reçoit une alternative avec la concentration monarchique du pouvoir prévue par cette Constitution. »

 

Qui le saura ? La culture du Tibet est en train de disparaître. Alors sa scène politique… Une seule remarque : faut-il laisser un peuple se faire écraser par un autre ou laisser un peuple faire ses propres erreurs sur le chemin de la modernisation démocratique ?

 

Intertitre de l’article de M. Mélenchon :

« LE PROJET DU DALAÏ LAMA C’EST L’INDEPENDANCE ETHNICISTE. »

 

On pourrait reformuler :

LE PROJET DE LA CHINE, C’EST LA DISSOLUTION D’UNE ETHNIE

 

On passe sur le cours de vocabulaire de M. Mélenchon sur la Shoah. Le sujet est bien trop grave pour être exploité dans une polémique. Observons simplement les faits. Dénonçons les génocides actuels. N’oublions pas les victimes. Les comparaisons et les typologies seront ensuite du ressort des historiens.

 

« Un autre « must » des débats est d’affirmer avec les yeux brulants de compassion pour la misérable ignorance de son interlocuteur : « mais le Dalaï Lama, ne veut pas l’indépendance, pas du tout, il veut juste l’autonomie ». Pour preuve nous sommes renvoyés à sa déclaration à ce sujet devant le parlement de Strasbourg en 1998. »

 

Il s’agit bien de la pensée du Dalaï Lama. C’est bien sur cette base, l'autonomie, qu’il réclame aujourd’hui des discussions diplomatiques. On parle bien d’aujourd’hui. Pas de 1998. Il faut être cohérent. La diplomatie évolue avec le temps selon les rapports de force et les moyens qu’un peuple est prêt à mettre sur la table pour entrer en résistance ou en négociations.

 

M. Mélenchon dit ensuite citer le Dalaï Lama :

« « De plus, ces chiffres ne tiennent pas compte de l’occupation militaire estimée entre 300 000 et 500 000, dont 250 000 dans la soi-disant Région autonome du Tibet. Pour que les Tibétains puissent survivre en tant que peuple, il est impératif que cessent les transferts de population et que les colons chinois rentrent en Chine. » Je pense que cette dernière ligne doit être lue avec soin. Ce n’est ni plus ni moins que la purification ethnique.»

 

Faut-il en rire ou en pleurer ? Cette démonstration est une honte. M. Mélenchon ose employer le terme de « purification ethnique » alors que si une ethnie est menacée, c’est bien celle des Tibétains. Que veut-il faire ? Faire du gouvernement Chinois et de son armada des victimes ?

Ainsi va le débat des idées en France. Avec des personnages plus ou moins sincères, plus ou moins intéressés, plus ou moins objectifs. Des pourparlers viennent d’être engagés entre les émissaires du Dalaï Lama et la Chine. Puissent-ils être constructifs.

 

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