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Billet de blog 3 mars 2017

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A quoi sert la littérature Avec Kafka (2)

Sur quoi se fonde une communauté ? Sur le partage ? Sur le mensonge ?

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Communautés de scélérats

« Il était une fois une communauté de scélérats », écrit Kafka dans un petit récit de 1917, « ou plutôt ce n’étaient pas des scélérats, mais des hommes ordinaires. Ils se soutenaient toujours mutuellement. Par exemple, lorsque l’un d’eux avait fait par quelque scélératesse le malheur d’un étranger… ils examinaient le cas, le jugeaient, imposaient pénitence, pardonnaient et ainsi de suite (…) « Quoi ? Pourquoi te tracasses-tu ? Tu as pourtant fait ce qui va de soi » (…) même après leur mort, ils ne renonçaient pas à leur communauté, ils montaient au ciel en dansant … »

Lien entre « l’ordinaire », « ce qui va de soi », et « la scélératesse », l’exclusion. Et une bonne, très bonne, conscience. On pense à ce que Hannah Arendt développera sur « la banalité du mal » dans Eichmann à Jérusalem où elle parle d’Eichmann comme d’un « clown ». Et à un autre court récit de 1920 intitulé « Communauté » où Kafka fait le portrait de cinq amis : « Nous sommes cinq amis, nous sommes sortis un jour d’une maison les uns derrière les autres…Les gens nous remarquèrent, nous montrèrent du doigt et dirent : « Ces cinq-là viennent de sortir de cette maison. » Depuis lors nous vivons ensemble, ce serait une vie paisible si un sixième ne se mêlait pas continuellement à nous. » Ah, ce sixième ! « …pourquoi s’impose-t-il là où on ne veut pas de lui ? Nous ne le connaissons pas et nous ne voulons pas l’admettre parmi nous. Nous autres cinq, nous ne nous connaissions pas non plus autrefois, et, si l’on veut, nous continuons à ne pas nous connaître. Mais ce qui est possible et toléré pour nous cinq n’est pas possible pour un sixième et n’est pas toléré. En outre nous sommes cinq et ne voulons pas être six. » « Nous sommes cinq », c’est martelé, et d’autant plus que c’est arrivé par hasard, aucun sens à l’origine, ça s’est juste trouvé, et pas de lien significatif non plus, « nous ne nous connaissions pas et nous continuons à ne pas nous connaître. « 

Alors pourquoi les cinq font-ils communauté ? C’est comme ça et c’est tout. Autorité de la réalité. Aplatissement du monde qui se déroule calme et féroce sur un seul plan, ce qui est. Et pourtant, revanche, de qui, de quoi ? De l’esprit, mais oui : cette description si précise, si exacte, n’est pas neutre, elle agit, elle fait rire le lecteur, qui voit devant lui les cinq bien serrés se confortant les uns les autres, et repoussant (avec leur coude, dit Kafka) le sixième qui essaie sans cesse de revenir. On voit le geste, ça tient du gag, et sous les affirmations péremptoires, enfantines, apparaît la nullité des « raisons », la déclaration simple : nous sommes cinq et nous ne voulons pas être six. Autorité du vide.

« Quel sens peut donc bien avoir cette perpétuelle vie en commun », ajoute Kafka ; « pour nous non plus elle n’a pas de sens, mais puisque déjà nous sommes ensemble, nous y restons »… La réalité n’a aucun sens en elle-même, c’est nous qui lui donnons du sens, qui est UN sens, et pas du tout LE sens, le seul sens possible. Et ici le sens de cette communauté si amicale est la volonté de rester entre soi, le refus, le rejet de ce qui est autre, point final. Ce point final fait rire, d’un rire particulier, indigné, et nerveux, bien entendu il n’y a pas de point final, mensonge et impuissance du point final, mais ce qui se dévoile d’un coup sous l’affirmation autoritaire et vide du « c’est comme ça et pas autrement » est une chose pas drôle, et qu’on reconnaît même si elle surprend toujours : la haine.

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