A quoi sert la littérature Avec Kafka (3)

Le néolibéralisme est bien le stade grotesque du capitalisme, qui a besoin de définitions simplistes et excluantes. On pense comme on achète. J’aime, j’aime pas. «L’identité» c’est ceci et pas cela. Mais ne pas oublier que de la définition à l’insulte il n’y a qu’un changement de ponctuation. Juif. Juif ! Musulman. Musulman !

Métamorphoses

« Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine ». A qui ce n’est pas arrivé ? Vraiment, à qui ? On fait un cauchemar et on se réveille, toujours dans le cauchemar. Et c’est quoi ? On n’est plus ce qu’on était, on est une chose horrible, rampante, lamentable, moins qu’humaine. Une chose, quelque chose qu’un autre a dit, pensé, voulu, de vous. On était homme ou femme, et on se réveille  … choisissez, on est devenu ça. Les attributs humains ont disparu : il n’y a plus que « ça », quelque chose, d’autre, d’obscur, de dégoûtant, qui fait horreur, qui fait ricaner, et on est ça, on n’est plus que ça.

Il y a ceux qui font semblant que rien ne s’est passé, qui font comme si de rien n’était. Il y a ceux qui au contraire (au contraire ?) vous voient comme « ça », vous prennent pour « ça », vous identifient, vous définissent comme « ça », et vous rejettent de plus en plus loin, très loin, dehors, de plus en plus dehors, jusqu’à ce que …

Mais est ce qu’on le croit, qu’on est devenu « ça » ? Ou pas ? Et alors, quoi ?

La Métamorphose ou l’invention d’un mythe moderne : un récit qui donne forme à notre angoisse et qui interprète, qui peut interpréter, ce qui nous arrive, à nous qui vivons ensemble ici aujourd’hui. N’importe qui peut tomber en dehors de l’humanité, peut être menacé par la définition, la réduction, l’exclusion, à partir de « la catégorie, la case et le cas ». « L’identité » devient une chose lourde, pesante, dangereuse dès qu’on oublie qu’elle n’est qu’un perpétuel bricolage, fabriquée avec des détails toujours singuliers, des dates et des lieux, du ciel et des musiques, des parents, des amis, des ennemis, de l’école et des nourritures. Force, obstination de Kafka à affirmer sans cesse qu’il n’y a qu’une seule identité, humaine, que l’on soit accusé injustement, banni par son père, ou parti chercher du travail loin de son pays…

Mais cela va aussi avec une extrême tolérance pour ce dont on est fait, soi même et l’autre. Quand son jeune ami Janouch lui raconte, pensant sans doute susciter son ironie, comment un de ses collègues apprenti poète n’écrit que sur du très beau papier, Kafka ne se moque pas mais commente seulement : « Chaque magicien a son cérémonial. Haydn, le grand Haydn, ne composait pas sans mettre une perruque solennellement poudrée ». 

 

 

 

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