A quoi sert la littérature Avec Kafka (6)

Ce que la question des réfugiés nous apprend à nous, en Europe, sur notre société. Le « droit d’avoir des droits ».

Kafka, Kaurismaki et les réfugiés

 

Un port, le ciel bleu, des couleurs crues, un paquebot. La soute. La tête d’un homme fait irruption. Il a fui la Syrie, ses parents et son frère sont morts sous les bombes. Il va essayer de trouver un asile, du travail, un lieu où vivre, et comment faire venir sa sœur. Il tourne en rond. L’administration : « On connaît », « vous n’êtes pas le premier »… Au même moment, à travers les méandres des banques et des bureaucraties, un autre tente de changer de vie et d’ouvrir un restaurant. On est en Europe, en Finlande. Kaurismaki déroule une histoire simple, tragique, tout le monde se débrouille et tout le monde est dépassé, le tragique vient de l’arbitraire des lois et de la bonne conscience des hommes, de leur certitude rigide et inentamable, mais cette haine tranquille en cache une autre, le meurtre plane, racisme et néo-nazis, Retourne chez toi, chamelier…

Tout en montrant de façon exemplaire le cercle vicieux bien connu_ on a besoin de papiers pour travailler, et comme on ne travaille pas on n’a pas de papiers_ et la situation intenable, « kafkaïenne », qui en résulte, le film de Kaurismaki met en joie, il montre toujours en même temps des personnages actifs, obstinés, sans arrêt étonnés, à l’image des différents « K. » de Kafka, et l’amitié, et l’amour, et le rock... Mais le film pose en creux aussi une question.

Dialogue dans Le château entre K. l’arpenteur et le maire.

- Un résultat demeure acquis, dit K., c’est que la question estextrêmement confuse, et insoluble, sauf pour ce qui touche à mon expulsion.

- Qui oserait vous expulser, Monsieur l’Arpenteur? dit le maire, la complication même des questions préliminaires vous garantit le traitement le plus courtois, seulement vous êtes trop susceptible. Personne ne vous retient, mais on ne vous chasse pas.

 - Ah! Monsieur le Maire, dit K., c’est vous maintenant qui simplifiez bien trop. Je vais vous énumérer quelques-uns des motifs qui me retiennent : les sacrifices que j’ai faits pour partir de chez moi, un long et pénible voyage, les espoirs que je bâtissais légitimement sur mon engagement, ma complète absence de fortune, l’impossibilité de retrouver chez moi un travail équivalent et enfin_ ce n’est pas la moindre des raisons,_ ma fiancée qui est d’ici.

- Frieda? dit le maire sans la moindre surprise. Je sais. Mais Frieda vous suivrait partout. Pour le reste évidemment il faudra encore réfléchir un eu et j’en parlerai au Château. Si une décision intervenait ou qu’il fût nécessaire de vous écouter encore, je vous enverrais chercher. Etes-vous d’accord?

-  Non, pas du tout, dit K., je ne veux pas de cadeaux du Château, je ne demande que mon droit.

« Je ne demande que mon droit », la réponse de K. l’arpenteur interroge. De quel droit K. parle-t-il, lui qui n’est pas « du pays » ? Poser la question de ses droits est en même temps chercher une issue à la situation inextricable dans laquelle il se trouve, lui le réfugié, l’exilé, le déplacé, le sans papiers. Comment des gens peuvent-ils se retrouver sans droits parce qu’ils se retrouvent sans pays ? Qu’en est il pour eux des « droits de l’homme » ? Hannah Arendt qui a toujours dit que « ce sont des hommes, et non pas l’homme, qui vivent sur terre et habitent le monde » remarque que la notion d’homme ne suffit pas à garantir les droits de ces hommes qui, en perdant leur pays, perdent la citoyenneté qui y est attachée. Elle demande comment il peut y avoir des hommes privés du « droit d’avoir des droits », et c’est exactement une « catégorie » de ce genre, d’hommes privés « du droit d’avoir des droits », d’hommes en marge de l’humanité, d’humains non humains, que cherchent à créer actuellement dans tous les pays européens les différents mouvements racistes et xénophobes, à la faveur de ces situations « kafkaïennes » non résolues par les administrations.

 

 

 

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