A quoi sert la littérature Avec Kafka (5)

A des situations inextricables, régies par un ensemble de règles arbitraires, pire, incompréhensibles, voire inconnaissables, on applique souvent l’adjectif « kafkaïen ». Mais est-ce le seul aspect du monde de Kafka ?

Kafkaïen ? Vous avez dit kafkaïen ?

Avec Kafka on pense souvent, et à raison, à un monde bureaucratique, et même totalitaire. Ce caractère prémonitoire de Kafka est certain mais il ne faut pas oublier qu’en même temps qu’il décrit ce monde terrible, Kafka se place toujours du point de vue d’un personnage qui essaie de comprendre et de trouver un sens_ non pas de donner un sens à ce monde qui n’en a pas, mais d’inventer un sens DANS ce monde. Obligé d’inventer.

En ce sens l’artiste que décrit Kafka, et singulièrement l’artiste de cirque, est une métaphore de la condition humaine : liberté et angoisse devant cette liberté, devant l’absurde, et nécessité d’inventer sa propre vie.

L’artiste est quelqu’un qui se donne ses propres règles, qui choisit sans arrêt, qui décide, lui, de ce qu’il fait, et de la valeur de sa performance. Et l’univers du cirque représente une sorte de paradigme : le travail du cirque est un travail plein de risques, qui met en jeu la vie et la mort, et on peut dire que l’artiste de cirque représente une figure de l’artiste poussée à son maximum.

Dans Premier chagrin un trapéziste génial, admiré de tous, traverse une crise : « Cette barre unique entre les mains, est-ce une vie ? » Il donne une réponse à la fois drôle et tragique à sa question, non pas en remettant en cause son art_ à quoi sert, en somme, cet art du trapèze_ mais en réclamant un deuxième trapèze … C’est l’humour de Kafka, et c’est aussi la vérité de la condition de l’artiste, qui se sent à la fois parfaitement libre, et parfaitement contraint, il ne peut pas ne pas… (« Bon qu’à ça », a répondu Beckett, à la question « Pourquoi écrivez vous »).

Et l’équilibre /déséquilibre entre ce sentiment de liberté et cette nécessité est source de conflits, de contradictions. Le héros kafkaïen s’y confronte avec lucidité, obstination, et surtout patience, l’impatience étant pour Kafka le plus grand des péchés…chose qu’un artiste de cirque ne peut que comprendre.

Mais il y a un autre aspect de l’amour de Kafka pour le cirque : le cirque crée une petite communauté, un lieu où chacun existe et vit avec d’autres, et toutes les questions politiques_ au sens strict, la politique étant ce qui définit, la vie en commun_ peuvent s’y poser. Là aussi, que ce soit dans Premier chagrin, dans Le champion de jeûne, dans le Rapport pour une Académie, dans Joséphine la cantatrice, Kafka montre à la fois les conflits qui découlent de la vie en commun, les questions soulevées par cette vie, et pourtant sa nécessité. Il s’agit toujours de « trouver une issue » avec les autres, sans se dissimuler les contradictions, il s’agit toujours de trouver comment « sauter hors de la rangée des assassins », en gardant présent à l’esprit que les assassins, chacun a les siens, et que ce dont on part, c’est de l’expérience singulière de chacun, de ses doutes, de ses peurs, de ses joies. « Je me bats ; personne ne le sait ; plus d’un s’en doute, c’est inévitable ; mais personne ne le sait. (…) Naturellement, tout le monde se bat, mais je me bats plus que d’autres ; la plupart des gens se battent comme en dormant, de même qu’on agite la main pour chasser une vision en rêve ; mais moi, je suis sorti des rangs et je me bats en faisant un emploi scrupuleux et bien considéré de toutes mes forces. (…)… je n’espère pas la victoire, et ce n’est pas le combat en tant que tel qui me réjouit, il me réjouit uniquement en tant qu’il est la seule chose à faire. En tant que tel, il est vrai, il me donne plus de joie que je ne puis réellement en goûter, plus que je ne puis en donner, peut-être n’est-ce pas au combat mais à cette joie que je succomberai. « 

 

 

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