Coronavirus : et si on sortait de notre cocon numérique ?

La table du monde semble renversée, l'effondrement aurait-il commencé ? « Le coronavirus est là, et plus rien ne sera jamais comme avant », entend-on. Et pourtant. Pourtant, que faisions-nous avant ? Nous passions 10 heures devant des écrans chaque jour sur 17 éveillées (1). Que faisons-nous aujourd'hui... ?

Coronavirus, miroir de notre aliénation 

Alors que nos libertés n'ont jamais été aussi restreintes, nous avons en fin de compte les mêmes activités que lorsqu'elles étaient immenses, voilà deux semaines. Ainsi l’épidémie nous démontre par l'absurde le confinement numérique que nous nous imposions jusqu'alors. Alain Damasio, jongleur de mots visionnaire, parle de « techno-cocon » pour décrire cet enfermement, soulignant bien le réconfort qu'il prodigue face à notre peur du réel. Un réel désormais bien plus effrayant... qui nous pousse encore davantage dans notre doux cocon.

Le monde virtuel préféré au monde réel, c'est la dystopie imaginée par Steven Spielberg dans Ready Player One, film dans lequel les habitants de 2040 se réfugient dans un jeu vidéo pour mieux oublier la rudesse et la vacuité de la « vraie » vie, misérable et inégalitaire. Y sommes-nous déjà ?

A l'évidence, et il sera compliqué même pour les plus technocritiques d'entre nous de le nier : aujourd'hui plus que jamais, internet nous rend service. Nous ressentons tous cette pulsion de connexion à nos proches – vont-ils bien ? Comment se passe leur confinement ? Animaux sociaux, nous avons besoin de parler, d'échanger. Nous avons aussi besoin de savoir, de nous informer : quels sont les règles ? Les risques ? Nos innombrables applications numériques se montrent alors bien utiles.

 

Déconnecter des écrans pour reconnecter à soi et à ceux qui comptent vraiment

Mais, passée la sidération, la soif de comprendre et de savoir ses proches en sécurité, n'est-il pas temps d'enfin faire une pause ? Sylvain Tesson nous invite ainsi à « goûter le silence et la solitude ». Et il ajoute, optimiste : « L'imagination s'est totalement aplatie devant les écrans. Tout d'un coup, elle est obligée de revenir, parce qu'il va falloir occuper les heures. L'imagination va retirer un certain bénéfice de cette crise. ». La modernité est une « accélération et une aliénation » comme l'explique Hartmut Rosa – ou, de manière plus imagée le même Sylvain Tesson, une « épilepsie collective » - qui se traduit par ce fait majeur, incontestable et pourtant si peu conscientisé : notre hyper-connexion.

Il ne s'agit pas ici d'apposer un jugement moral sur le fait d'être connecté virtuellement, il n'y a rien de bien ou de mal à cela, il s'agit de constater notre aliénation collective et de suggérer autre chose. Inviter à saisir la perche tendue par cette retraite forcée, pour tenter de « goûter » au joies de la déconnexion.

Supprimer les notifications, voire éteindre le smartphone, couper le wifi, ou tout simplement disposer les écrans dans un coin pour faire autre chose. Que se passe-t-il alors ? Livré à lui-même, l'esprit vagabonde, s'ennuie, s'inquiète, pense, imagine, crée. Il décante. Des émotions profondes peuvent surgir, des idées, des envies : on se reconnecte à soi. Si l'on a la chance d'être accompagné dans cette retraite, on peut « connecter » pleinement à l'autre, à l'être aimé, en lui accordant sa pleine attention, pour une fois libérée. Parler, jouer, se ressentir, s'observer. Puis méditer, lire, écrire, cuisiner, faire de la musique, du dessin... Sortir dans la rue pour courir, sans smartphone, l'esprit libre et aéré, disponible pour entendre le chant des oiseaux revenus. Mobiliser ses sens atrophiés par nos 10 heures quotidiennes d'écran, sans interruption, depuis plusieurs années déjà.

 

Faire une pause pour sauver le monde ?

La prise de conscience individuelle peut représenter une étape vers l'action collective : déconnecter avant de décélérer ? Car selon Hartmut Rosa, la cause profonde de notre aliénation, c'est bien notre course effrénée vers la croissance : aller toujours plus vite, c'est gagner en efficacité, en productivité, en richesses. Cette course nous mène dans un ravin. Toutes les autorités scientifiques confirment depuis des décennies ce que le bon sens d'un enfant suffit à comprendre le temps d'une phrase : on ne saurait croître à l'infini dans un monde aux ressources finies.

Déconnecter, ne serait-ce que quelques heures par jour, pour amorcer l'inéluctable décélération ? Pas un « retour à la bougie », mais une avancée vers davantage de bien être. La catastrophe économique qui suit ? Parlons-en, car c'est un vaste sujet, mais plutôt que de foncer vers le ravin dans notre cocon numérique, sortons-en, libérons-nous, échangeons, et préparons le monde qui vient, empli d'oiseaux qui chantent.

Observons le miroir tendu par l'épidémie sur notre aliénation, écoutons la vérité qu'il raconte, et refusons le monde qu'il annonce.

 

Par Yves Marry, cofondateur du Collectif Lève les yeux

(1) Selon Santé Publique France en 2017, les adultes passaient 5h07 par jour devant un écran en dehors du travail...

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