La ruée vers l'or gris, ou la conquête de notre attention

Des smartphones aux écrans publicitaires, la captation de notre attention aliène notre liberté individuelle et collective.

Après le métal précieux et le pétrole, les conquérants ont trouvé un nouvel Eldorado : notre attention. Véritable « or gris », notre attention a une immense valeur et il est temps de s'en rendre compte, car si le pic pétrolier a déjà été dépassé, notre « pic attentionnel » pourrait bientôt l'être... En 2004, Patrick Le Lay, alors PDG de TF1, avait suscité la polémique en déclarant de façon presque ingénue : « ce que nous vendons à Coca-cola, c'est du temps de cerveau humain disponible ». Plusieurs voix s'étaient élevées pour dénoncer l'immoralité du propos, assumant l'enrichissement au moyen d'un abrutissement collectif. Mais à l'heure des smartphones, des réseaux sociaux et de l'explosion de notre temps d'écran quotidien (évalué en moyenne à 5h07 hors travail en France en 2016), la phrase de Le Lay ferait presque sourire. Le marché de l'attention a changé d'ère, la ruée vers l'or gris s'est emballée, et la prolifération d'écrans publicitaires dans nos rues et nos transports en est la dernière manifestation.

Nous passons désormais l'essentiel de nos vies éveillées devant un écran, ce qui entraîne quelques conséquences. Études et ouvrages se multiplient pour démontrer les impacts sanitaires catastrophiques de notre surexposition, pour les enfants comme pour les adultes1 : troubles de l'attention, obésité, dépression, baisse de la vue, la mémoire, le sommeil... La liste semble infinie. A ces enjeux sanitaires, urgents, s'ajoutent des conséquences sociétales évidentes en matière de résultats scolaires des jeunes ou de bien être au travail2, et plus généralement avec la baisse mesurée de l'empathie liée aux usages excessifs des réseaux sociaux. On peut enfin mentionner le coût énergétique du numérique, évalué à 3,7% du total des émissions de GES, soit un taux supérieur à celui du secteur aérien3.

Ainsi depuis une dizaine d'années, nos facultés cognitives, notre santé et nos relations sociales sont devenues des sources d'enrichissement colossales pour quelques entreprises. A la source de ces richesses capturées, il y a notre attention, dont il est urgent de réaliser la nature et la valeur. Le bouddhisme en faisait déjà une notion centrale puisque c'est en méditant sur « l'attention » que l'on développe la « pleine conscience », et que l'on avance vers la libération de l'insatisfaction. Les neuroscientifiques occidentaux effectuent 2 500 plus tard quelques précisions utiles. Jean-Philippe Lachaux nous montre par exemple que nous avons trois grands types d'attention : celle basée sur l'intention, qui vient de l'intérieur et qui permet d'avancer en construisant des projets ; celle basée sur la charge affective, qui peut venir d'un souvenir ou d'une réaction face à un visage connu, un son, une odeur... Et enfin celle basée sur la « saillance », autrement dit les stimuli extérieurs visibles qui surgissent à notre attention. Lachaux nous apprend aussi – comme le bouddhisme d'ailleurs – que l'attention ne se subdivise pas : autrement dit on ne peut prêter attention qu'à une chose à la fois.

Bien conscients de cela, les cow boys de ce nouveau far west mettent tout en œuvre pour que notre attention profonde soit éclipsée par leurs messages, via leurs applications, afin d'en extraire des revenus publicitaires4 et des données personnelles – qui sont à la conquête de l'or gris ce que la prospection sismique est à l'or noir : un outil de ciblage. Tristan Harris, ancien « responsable du design éthique » chez Google, se radicalise face à l'absence de réaction publique : la technologie « dégrade l’humain », parce qu’elle a installé « une économie de l’extraction de l’attention ». Son alerte doit être entendue, comme nous aurions dû entendre celle du couple Meadows en 1972 sur « Les limites à la croissance », car en fin de compte elle nous dit la même chose : on ne peut croître à l'infini dans un monde fini. Exactement de la même manière que nous avons épuisé les sols, l'air, la vie animale et végétale, pour « croître » et augmenter le confort d'une partie de l'humanité, nous laissons s'épuiser notre « attention », pourtant limitée et aujourd'hui sans nul doute saturée.

Au quotidien, ce far west de l'or gris, ce sont tous les mécanismes de récompense aléatoire pourvoyeurs de shoots de dopaminelikes, messages, notifications -, la succession toujours plus rapide d'images toujours plus violentes (ou « saillantes ») ; ce sont aussi Youtube et Netflix qui lancent leurs vidéos automatiquement, ou donc ces écrans publicitaires qui tentent de grappiller quelques zestes d'attention. Ce seront demain les voitures « intelligentes », priorité pour Google qui veut récupérer les temps de trajet en voiture, afin que l'on puisse enfin scroller en toute sécurité.

Voilà comment notre monde ressemble chaque jour davantage à celui imaginé par Aldous Huxley dès 1932, qui prédisait l'asservissement par le divertissement dans le Meilleur des Mondes. Ainsi au-delà de notre aliénation individuelle, la captation de nos attentions pose un enjeu politique décisif, et ce de deux manières. D'une part, les écrans font « écrans » entre nous et notre environnement direct, affectant notre capacité à ressentir intuitivement la catastrophe écologique et sociale en cours – feu Jacques Chirac pourrait dire : « Notre maison brûle et nous regardons... » nos smartphones ! D'autre part, nul shérif à l'horizon pour contrôler les cow boys, qui sont essentiellement les GAFAMs5 américaines. Ces dernières accumulent capacité de surveillance et d'influence, et échappent à toute forme de régulation comme le démontre la professeure de Harvard Shoshana Zuboff : « Il y a une concentration extrême de savoir et de pouvoir. Les capitalistes de la surveillance savent tout de nous, nous ne savons rien d'eux. ».

Face à la force de frappe des industries numériques et publicitaires, n'imaginer qu'un « bon usage » individuel du numérique, c'est un peu comme demander aux gens de prendre le vélo pour mettre fin au réchauffement climatique : une blague de mauvais goût, et qu'on nous a trop faite. Car que peut chacun d'entre nous individuellement face aux techniques de captation de l'attention pensées par les neuroscientifiques6 de la Silicon Valley ? Pas grand chose, c'est pourquoi une action des pouvoirs publics pour encadrer cette ruée vers l'or gris s'avère désormais indispensable.

L'association Lève les yeux est engagée au sein du Collectif Stop écrans pour demander l'interdiction des panneaux publicitaires qui sont polluants, invasifs, et imposés sans le consentement de qui que ce soit. Nous plaidons aussi pour une remise en cause de la course vers « l'école numérique », qui accentue la dépendance des enfants aux écrans alors que la priorité devrait être de les en sortir, sans qu'aucune étude n'ait pu démontrer d'avantages pédagogiques, bien au contraire7. Nous aspirons, enfin, à une régulation de l'économie de l'attention pour que les concepteurs d'applications ne puissent plus sciemment nous rendre accrocs à des fins mercantiles.

La bataille sera longue, mais les progrès de l'écologie dans les consciences permet d'espérer, de même que notre capacité de résilience. Les expériences de « déconnexion » produisent rapidement des effets très positifs, comme l'illustrent par exemple les « Défis sans écrans » qui se développent dans les écoles partout en France avec des résultats encourageants. Et si pour une fois les Indiens l'emportaient sur les cow boys ?

 

Par Yves Marry, Co-fondateur de Lève les yeux !

 

1Parus en septembre : Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour les enfants, Seuil, 2019 ou Manfred Spitzer, Les ravages des écrans, L'échappée, 2019

2Thierry Venin, Un monde meilleur ? Survivre dans la société numérique, Desclée de Brower, 2015

3Rapport du groupe de travail Lean ICT d'octobre 2018 pour le Shift Project 

4Lire Tim Wu, The attention merchants, The Penguin, 2017

5Les fameuses Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft

6La plupart des techniques récentes ont été inventées au Persuasive Lab de Stanford, spécialisé en « captologie »

7« Connectés pour apprendre ? Les élèves et les nouvelles technologies, OCDE, 2015 »

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