Petit traité sur l’empathie à l’heure du tout écran

Un usage excessif des écrans peut provoquer un déficit en matière d’empathie, ce sentiment primal de compréhension, de compassion et d’identification directement relié à la pleine conscience de nous-même en interaction avec les autres.

Par Aude-Lise Bemer, du Collectif Lève les yeux !

Plongée en apnée

Décomposons ce terme : en signifie « dedans », et pathie, du grec pathos, signifie « souffrance, passion ». À l’intérieur, au coeur même de l’émotion vivante et vibrante.

L’empathie nous aide à nous définir en tant qu’être humain individuel évoluant dans une relation interpersonnelle et vivante émotionnellement avec une diversité d’êtres humains et d’un point de vue plus général, d’êtres vivants — la faune et la flore.

Il s’agit de reconnaître et de comprendre que nous sommes les éléments d’un ensemble et qu’il est naturel mais aussi fondamental d’interagir en lien les uns avec les autres dans un mouvement collectif positif et fonctionnel.

Si notre mère, notre fils ou notre compagnon souffre physiquement ou moralement, nous souffrons avec elle ou lui.

Si un camarade ou une collègue souffre physiquement ou moralement, nous compatissons avec elle ou lui.

Si l’oncle d’une connaissance ou un inconnu dans la rue souffre physiquement ou moralement, nous ne sommes pas indifférents à sa souffrance.

Quand ma mère se blesse la main, je vais chercher à la guérir et à tout faire pour qu’elle ait moins mal.

Quand mon camarade évoque sa peine suite à l’incendie de sa maison, je vais chercher à le réconforter par l’écoute et la parole, même si je prendrai moins de temps qu’avec un proche.

Quand cet inconnu glisse et chute dans la rue, je vais chercher à l’aider dans la mesure de mon temps et de mes moyens.

À aucun moment, que ce soit avec l’un de nos proches ou avec un anonyme, nous ne nous réjouissons de sa souffrance quand elle est réelle, quand bien même elle nous atteint à des degrés divers.

De la même façon, les sentiments positifs comme l’enthousiasme, le plaisir ou le bonheur sont contagieux : le diplôme de notre fille, la naissance du petit-fils d’un collègue ou le portefeuille retrouvé par le passager du métro provoquent chez nous des émotions positives de satisfaction, de joie, voire de bonheur.

Nous sommes constamment impliqués dans un système relationnel social, qu’il soit personnel ou global ; et c’est ce qui nous rend humain au sens physiologique, éthique et philosophique du terme.

 

World Wide Web versus Wood Wide Web

Mais l’empathie s’étend bien au-delà du cercle humain : de récentes études datant de moins de vingt ans, comme les travaux du biologiste Frans De Waal, ont démontré que les animaux — particulièrement les mammifères notamment à travers l’instinct maternel — ressentent aussi de l’empathie envers leurs congénères, grâce à l’ocytocine, « l’hormone de l’amour » qui joue un rôle déterminant dans la mise en place des comportements sociaux comme chez l’être humain. Des scientifiques ont pu observer des éléphants nourrir un des leurs qui s’était blessé à la trompe ; plus parlant encore, ces exemples d’empathie flagrante entre êtres vivants d’espèces différentes : en 1996, au Zoo de Brookfield à Chicago, une femelle gorille a ainsi rapporté à l’entrée de l’enclos un petit garçon de trois ans qui avait fait une chute de six mètres, raconte Emmanuelle Pouydebat dans L’Intelligence animale.

Quant aux végétaux, même s’ils sont dénués de système nerveux, ils possèdent une conscience spatiotemporelle ainsi qu’une forme d’empathie — ou biocommunication cellulaire — relayée par un « wood wide web », soit un réseau racinaire extrêmement développé, mis en lumière par Suzanne Simard, chercheur et professeur d’écologie forestière : « ces réseaux souterrains entre les racines des arbres et les champignons leur permettent de transférer des nutriments, de partager des informations sur les dangers comme les ravageurs, et aussi d’attaquer des plantes envahissantes ou des animaux prédateurs. »

Certaines recherches vont même plus loin et parlent de champ quantique dans lequel la communication et le lien entre êtres vivants se tisse de façon quasiment télépathique.

Revenons au world wide web, et ces deux lettres de différence qui suffisent à perturber notre propre équilibre d’être vivant.

Le monde virtuel est un mirage de communication, le reflet trompeur de l’eau que Narcisse ne peut saisir et qui le conduira à la désespérance. Les sentiers empiriques de la mythologie offrent des histoires qui servent tout comme les contes à dessiner des morales et à questionner l’être humain dans son combat personnel, voire existentiel, face au monde qui l’entoure. Or dans la réalité contemporaine, le constat que l’on peut tous faire est sans appel : plus on se connecte au virtuel, plus on se déconnecte à soi-même et aux autres, et plus notre empathie cognitive comme émotionnelle perd de sa substance.

Les écrans agissent comme un filtre qui neutralise le rapport véritable entre deux personnes, court-circuite le langage non verbal et supprime la connexion vibratoire, la « longueur d’onde ».

Leur usage quotidien peut rapidement et de façon insidieuse devenir boulimique, consommation chronophage en même temps que charge mentale superflue et peut engendrer une perte d’indépendance, voire une crise identitaire.

 

Connexion virtuelle pour une déconnexion réelle : un cercle vicieux contre-productif

La déconnexion peut se faire à différentes échelles :

 Une déconnexion personnelle, envers nos propres besoins et nos envies réelles, engendrant des émotions ou réactions négatives, comme la frustration ou l’agressivité pouvant aller jusqu’à un abandon d’implication à court terme et à plus long terme, un non-épanouissement existentiel.

Cet adolescent ne sait pas ce qui lui plaît, car tout son temps libre, il l’emploie à s’abreuver d’écrans. Il n’aura donc pas la possibilité de tester différentes activités et de se tester tout simplement face à la vie. Il se retrouve alors à suivre une voie qu’il n’a pas choisi, mais qu’il subit, sous la forme d’un choix par défaut, en suivant l’exemple familial ou les dernières opportunités qui s’offrent à lui.

De plus, un risque d’influence de la part de personnes potentiellement malveillantes, voire de manipulation, n’est pas à exclure.

Ce même adolescent pourra s’embarquer dans des histoires qui le dépassent, dans lesquelles il est partie prenante faute de mieux et ne pouvant se raccrocher à lui-même, étant à la dérive. Il risquera alors de s’égarer voire de s’échouer au milieu de situations délicates, voire dangereuses.

 Une déconnexion envers nos proches : parce qu’on n’écoute moins ceux qui nous entourent, parce qu’on n’est pas pleinement présent et disponible pour eux dans une interaction vivante, la compréhension et le lien avec celles et ceux qui pourtant nous sont proches s’en retrouvent altérés. On ne fait plus attention à l’autre, voire on ne se reconnaît plus entre nous. Le risque de rupture familiale, d’isolation et d’état dépressif est à portée de clic, accentué par une dédramatisation systématique, voire un déni de l’utilisateur mais aussi de la part des proches, souvent des parents, ce qui rend le phénomène souvent complexe à identifier, et plus complexe encore à endiguer.

Cette famille qui ne partage plus de repas ensemble, entre l’un trop occupé à faire défiler à table les dernières notifications sur son smartphone, levant à peine les yeux, et l’autre coupé du monde par le cinquième épisode de la troisième saison de cette incroyable série dont il ne peut plus se détacher.

 Une déconnexion sociale envers le monde que l’on fictionnalise à force de l’observer à travers un écran.

Tout d’abord, notre rapport envers « les autres » a changé : ces êtres humains sont pourtant comme nous, de la même espèce, mais notre regard à eux se réduit à une familière curiosité, utilisée à des fins de comparaison, de moquerie ou de loisir. À terme, le danger d’une telle relation, principalement virtuelle, entraîne une société individualiste, narcissique et superficielle à tendance névrotique, dont les angoisses en roue libre — multiples et ignorées — peuvent dégénérer en décompensations psychopathiques.

D’autre part, les effets sont également délétères sur l’atmosphère et la vivabilité de cette même société : la méfiance se généralise ; le doute et le scepticisme sur les données et informations reçues seront les sentiments qui surnageront comme une dernière résistance, un réflexe de survie face à une surabondance d’abstractions entraînant un repli, qu’il soit sur soi-même ou communautaire.

Quant à notre rapport face aux êtres vivants, ils se teinteront d’indifférence et de non responsabilisation, entraînant un abandon du lien et des égards qu’on leur doit comme un pacte naturel et tacite de vie ensemble dans un espace commun. Qu’est-ce qui me dit que le réchauffement climatique est bien réel et que ce n’est pas une autre fiction ? Comment je peux prendre soin des animaux et des végétaux si je ne sais pas, si je ne peux pas déjà prendre soin de moi ? Ces questions troublées, symptômes d’une angoisse profonde, entraîneront assez logiquement une détérioration de l’écosystème, du bien vivre et du vivre ensemble, chacun luttant pour ses intérêts personnels, face à l’autre, qu’il soit proche, lointain ou simplement vivant, un être qu’il ne connait pas, qu’il ne connait plus et dont il finit par se méfier.

 

Ne créons pas notre propre science-fiction

Et que dire de notre rapport à la vie en elle-même ? La vie devient un jeu vidéo ou une instance sociale dans lequel le soi ou le regard approbateur de l’autre prend une importance démesurée ; les autres — non plus amis ou connaissances, mais contacts ou partisans — deviennent des objets de séduction, des inconnus hostiles ou des alliés d’opportunisme. Son sens et sa finalité se définissent par rapport à un certain nombre de critères dont l’origine et la subjectivité nous échappent. Par ignorance et par simplification, on met « l’autre » dans une case, le réduisant à une binarité dangereuse utile / inutile, ami / ennemi. Et la fin — une victoire, une approbation ou sa propre survie — justifiant les moyens, la frontière entre le bien et le mal, le bon sens et le défi dangereux peut ainsi se brouiller et provoquer confusions, pertes de repères, angoisses et dangers réels.

Comme cette femme divorcée qui va se raccrocher à cet homme qu’elle a rencontré sur internet, dont la relation n’est que virtuelle, et pourtant pour qui elle est prête à se ruiner et à se brouiller avec ses proches, celles et ceux qui font partie de sa vraie vie. Elle croit vivre une histoire d’amour et se persuade de la réalité de cette histoire ; alors elle éclipse tout ce qui se passe hors écran, dans son sanctuaire à elle et lui, et surtout tout ce qui pourrait contredire son élan. Et le paradoxe est que cette femme souhaite « vivre quelque chose », « sentir son coeur vibrer », et surtout « qu’on l’aime pour ce qu’elle est ».

Comme cet homme âgé qui s’abreuve d’informations conspirationnistes et de théories du complot sans aucune limite, allant jusqu’à rompre la relation avec ses voisins dont désormais il se méfie. La vie est un mensonge, pourquoi irait-il voter ou trierait-il ses déchets ? En disant à qui veut bien l’entendre qu’il souhaite juste qu’on le laisse tranquille, c’est un criant appel à l’aide pour plus de fraternité et de sérénité.

Comme cette jeune fille qui fera une dépression parce qu’elle n’a pas eu autant de likes à sa dernière photo de profil, alors même qu’elle a passé des heures à sa propre mise en scène. Elle cherche désespérément à faire partie du même club que les autres filles populaires, et par la suite gagner de l’argent et une certaine célébrité sur la toile avec des tutoriels de maquillage. Cette jeune fille souhaite simplement être aimée et trouver sa voie.

Ou ce jeune garçon, harcelé parce qu’une photo prise de lui à son insu est source de moqueries dépassant le simple cadre d’un petit groupe de sa classe. Il compense en jouant des heures durant à un jeu vidéo de guerre et passe sa scolarité à entretenir des sentiments négatifs, comme la haine de soi et des autres ou la frustration de sa condition, devenant une proie facile à l’embrigadement et à la radicalisation. Son souhait est pourtant simple : qu’on le laisse vivre et être tel qu’il est.

 

Le carrefour de l’adolescence : un âge précieux et fragile

Les adolescents sont les premières victimes de ces troubles cognitifs induits par une surabondance et une mauvaise utilisation des écrans, précisément parce qu’ils traversent une période déjà trouble et complexe propre à cette période de la vie. Ils sont en construction, en chantier de leur moi en devenir. Leur cerveau, leur esprit critique, leur corps, leurs goûts — tout est encore en friche.

Aujourd’hui, les adolescents ont toujours connu les écrans comme partie intégrante de leur paysage immédiat. Ils ont un rapport ombilical avec eux, parce qu’intégrés à leur quotidien et de ce fait non soumis à leur regard critique. Les écrans sont les outils et les confidents de tous les instants, tout en ouvrant une voie royale à tout ce qui compose la vie — y compris ses dangers et ses interdits — dans une spatio-temporalité illimitée alliée à une rapidité débridée, ce qui génère fatalement des confusions. Tout leur est offert, brut et sans tri, dans un déferlement d’informations sonores et visuelles qui affolent les neuro-transmetteurs. Les adolescents y consacrent beaucoup de temps et d’énergie, sous couvert de puiser des informations, de s’aider le quotidien et de se divertir. Quel temps et quelle énergie leur reste-t-il pour « affronter » la vie réelle ? Pour développer leur lien au soi, à l’autre, au monde ?

En tant que professionnels ou/et parents, à leur contact au quotidien, nous devons trouver une position d’éclaireur, aussi parce que nous avons connu l’avant-tout écran. Il s’agit de leur montrer différentes voies, différents choix en balisant leur pas et en leur confiant toutes les clés pour agir en connaissance de cause, avant de les laisser s’y confronter seul ou avec leurs pairs. Pour cela, il faut les informer des dangers potentiels des écrans et des ruptures à plus ou moins long terme que ces derniers peuvent engendrer, sans pour autant avoir un discours strictement négatif et dramatisant, ce qui aurait pour effet d’amener une défiance, voire une rupture de dialogue. Ensuite, il faut présenter des alternatives piochées dans la vie réelle et les confronter au virtuel, en terme de sensations et de bénéfices. Est-ce que tu n’as pas ressenti plus de joie à passer toute la journée avec tes amis dans un parc ou au café plutôt qu’assis derrière ton écran ? Est-ce que tu n’as pas plus appris sur eux et sur toi-même à travers ces interactions humaines ? Sur tes limites physiques après une heure de course ou une après-midi de marche ? Sur tes goûts et le fonctionnement des autres ? D’autant qu’un certain nombre d’évènements périphériques, même mineurs, s’inviteront de toute façon dans cette journée, des évènements dûs aux hasards de la vie et auxquels il nous faut s’adapter : la pluie qui tombe et qui oblige à trouver une solution de repli, le professeur de l’année passée que l’on croise soudain dans le même magasin, des affiches d’un concert collées au mur et qui attirent l’oeil, une odeur agréable qui dirige nos pas vers un nouvel endroit… Une quantité de mini-évènements avec lesquels on se coupe à rester chez soi, dans son univers immobile et familier, derrière son écran, un rectangle plat et racoleur, qui sombre dans le noir et redevient mort une fois la batterie vide, la prise endommagée ou le courant coupé.

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