Ce sont les xénophobes qui poussent au communautarisme et au séparatisme

Les attaques répétées contre les citoyens d’origine supposée arabo-musulmane, les mises en demeure, les clouages permanents au pilori, la haine affichée de plus en plus ouvertement ont des effets délétères dans le climat du pays. Tout musulman, comme au temps de la guerre d’Algérie, est présumé suspect.

Il est donc logique que ceux qui sont attaqués en permanence cherchent à se défendre, à se protéger et à refuser la bien-pensance des offenseurs. Le seul choix qu’on leur propose est de se soumettre ou de partir. Et comme il est évident qu’ils n’ont aucune raison de partir, alors la révolte vient nécessairement.

Plus on frappe quelqu’un, plus il aura tendance à se défendre pour se protéger et il se « radicalisera » nécessairement. Les jeunes musulmans cherchent à se protéger en s’identifiant collectivement pour se solidariser entre eux. Ce sont les injures racistes et discriminatoires qui les poussent à se regrouper en « communauté » d’appartenance. Pourtant, on ne connait pas en France (pas encore ?) le phénomène de communautarisme, comme chez les noirs, à une époque aux USA pour se protéger contre la discrimination et la survivance de l’oppression esclavagiste, en France, celle du colonialisme.

C’est ce qui explique aussi que le taux de pratiquants est assez fort chez les jeunes musulmans, comme une réaction à l’oppression. L’excellent ouvrage de Philippe Portier et de Jean-Pierre Willaime « La religion dans la France contemporaine » (ouvrage que nous recenserons prochainement) montre clairement que les musulmans pratiquent plus dans leur jeunesse et que quand l’âge de vieillesse vient, ils ne sont plus que 5% à pratiquer. Pour la religion catholique, le phénomène est strictement inverse. Dira-t-on alors « Papys cathos, c’est la lutte finale ? »

Pour les gens de notre génération (celle d’après 1968), cela rappelle beaucoup de choses. Nous étions si révoltés et indignés du système gaulliste d’oppression dans tous les domaines, que la jeunesse pratiquait instinctivement et très majoritairement l’engagement révolutionnaire. Avec l’âge, beaucoup ont déserté cet engagement. Quelle différence avec les jeunes musulmans aujourd’hui, sans préjuger de ce qu’ils adviendront demain ?

Une visiblement : certains anciens révoltés de l’époque sont devenus des oppresseurs aujourd’hui.

 

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C’est à ce moment que survient le sondage « commandité par la LICRA » et largement relayé par les médias, qui voudrait faire croire que la jeunesse scolaire rejette majoritairement la laïcité. Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage. Ce sondage dit tout le contraire des thuriféraires de la haine médiatique. La jeunesse est majoritairement pour la tolérance, l’égalité et refuse les discriminations, notamment sur des bases religieuses.

La jeunesse incarne ce que dit la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 : « Article 10 : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. Article 11 : La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Que veut faire croire ce sondage aux ordres ?

La moitié des lycéens (52 %) et des collégiens (50 %) paraît favorable au port de signes religieux en milieu scolaire, cette proportion atteignant pratiquement neuf élèves sur dix parmi ceux qui se déclarent musulmans (88 % chez les lycéens, 86 % chez les collégiens). Le sondage aboutit au même constat sur des sujets plus spécifiques : ainsi 37 % des jeunes interrogés affirment être favorables à l’instauration d’horaires réservés aux femmes pour l’accès aux piscines municipales, ce pourcentage s’envolant à 80 % parmi ceux qui se considèrent musulmans.

Largement repris et commentés par la presse écrite et télévisée, ces résultats donnent implicitement, mais nécessairement à penser qu’une forme de « séparatisme » musulman menace l’École comme il « gangrène » l’Université, selon Mme Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche. Cette enquête d’opinion vient donc appuyer le Gouvernement et son projet de loi renforçant le respect des principes de la République, dont la première lecture s’ouvrira très bientôt au Sénat. Plus subtil que ceux qui les présentent sans nuance, le directeur du pôle politique du département opinion de l’IFOP, M. François Kraus, concède que 60 % des élèves se déclarant sans religion sont hostiles au port de signes religieux en milieu scolaire, mais dégage une conclusion plus générale qui conforte l’idée de « séparatisme » : il considère, d’une part, que se manifesterait une « américanisation » des attitudes des élèves, d’autre part, que « […] l’acceptation des expressions religieuses dans l’espace scolaire [constituerait] un marqueur générationnel ».

À supposer même que la qualité méthodologique du sondage soit irréprochable, ses résultats ne donnent qu’une photographie de l’opinion des personnes interrogées à la date de sa réalisation. En outre, il importe de les replacer dans le contexte dans lequel l’enquête s’est déroulée. En l’espèce, l’IFOP est intervenu auprès des jeunes collégiens et lycéens en pleine polémique autour du « séparatisme ». Les réponses des personnes interrogées traduisent donc leur réaction instinctive face à ce débat marqué par les torrents de xénophobie déversés sur la place publique par les sycophantes qui expriment tout haut ce que le gouvernement attend pour poursuivre la politique de restriction des libertés et droits fondamentaux.

Contrairement à ce qu’une lecture au premier degré pourrait laisser penser, compte tenu de l’état d’urgence sanitaire ainsi que de la fougue et de l’esprit de contradiction propre à la jeunesse, elles n’expriment pas, à notre sens, une revendication du port de signes religieux, mais une hostilité envers ce climat de suspicion pesant sur l’ensemble d’une partie importante de la population. Enfin, elles mettent en lumière les limites de la loi du 15 mars 2004 qui consacre un équilibre instable et dangereux : l’acceptation des signes discrets et l’interdiction des signes ostentatoires, l’acceptation de la petite croix romaine et l’interdiction du voile et de la kippa.

 

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Un précédent sondage, celui du CLR et du Point

 

Une nouvelle fois, les xénophobes aux petits pieds s’en donnèrent à cœur-joie contre les présupposés musulmans. Le Point, journal qui n’a aucun rivage à droite, publie le 6 novembre 2020 un article sur le sondage réalisé à la demande du Comité-Laïcité-République, qui en tambours et en trompettes, claironne « Pour 57% des jeunes musulmans, la Charia plus importante que la République ». Eh bien, ma bonne dame !... La même chose est reprise par Marianne, c’est l’union sacrée gauche/droite de sinistre mémoire qui refait surface.

Que des jeunes soient révoltés contre l’ordre officiel des choses, c’est plutôt bon signe. Quelle honte que certains qui ont défilé en 1968 soient aujourd’hui de l’autre côté de la barricade depuis laquelle ils jetaient jadis des pavés contre les CRS. S’ils avaient été sondés à l’époque, n’auraient-ils pas dit que leur croyance à un monde meilleur était supérieure aux lois de la République du Général ? Ils veulent nous vendre la rue Michel avec ce sondage, mais ils sont restés à la rue des Francs-Bourgeois, celle des prêteurs sur gage. Ce sont les rois de l’hypothèque.

À propos de ce sondage, il est intéressant de noter que l’échantillon « musulmans » a été interrogé du 6 au 17 août et l’échantillon « population générale » du 20 au 22 octobre, soit quelques jours après l’assassinat de Samuel Paty

Quant à la dernière question… elle n’est pas la même pour tout le monde. Aux catholiques, il a été proposé l’affirmation « les normes et règles édictées par votre religion sont plus importantes que la loi de la République » et aux musulmans « la loi islamique (Charia) est plus importante que la loi de la République ». La notion de « plus importante » est d’ailleurs discutable (peut signifier « compte plus dans ma vie »). « Prime sur » aurait été plus clair.

D’autre part, toutes les questions ont été posées à des citoyens majeurs… sauf la dernière (+ de 15 ans). Cette dernière question est l’aboutissement du (des) sondage(s) et justifie le titre du Point : « Pour 57 % des jeunes musulmans, la charia plus importante que la République ». CQFD.

À part cela, on notera que 56 % des catholiques et 56 % des musulmans sont favorables à l’abrogation du concordat d’Alsace-Moselle… ce qui semble totalement incohérent avec les 69 % de musulmans favorables à son élargissement à l’Islam.

Bref, un sournois sondage à charge, bien dans le style du CLR et de la LICRA.

 

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Fort heureusement, cette poussée xénophobe favorisant le communautarisme, n’a pas les effets escomptés. La question sociale, des conditions de vie, la résistance à l’exploitation, font que la cassure n’a pas lieu au sein de la classe ouvrière et que cela limite d’autant le communautaro-racisme des xénophobes.

Chacun se rend à l’évidence, chaque jour davantage : le « terrorisme » n’est pas une question religieuse, mais bien politique. L’instrumentalisation de la religion n’est que le cache-sexe de la politique des néo-colonialistes et de leurs aventures en OPEX.

En ce sens, la loi « Séparatisme » est un non-sens absolu, et c’est pourquoi, contrairement à son titre, elle ne contient aucune proposition positive pour améliorer la laïcité, la démocratie et la République. Elle est même l’incarnation absolue du contraire.

Méditez, méditez, il en restera toujours quelque chose. La liberté de penser nécessite qu’on ait une pensée, qu’il ne faut jamais confondre avec des aboiements de chiens policiers.

Christian Eyschen et Dominique Goussot

 

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