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Billet de blog 13 oct. 2021

Seule la loi laïque peut rendre justice aux victimes françaises des abus cléricaux.

Un article de Keith Porteous Wood : Une enquête commandée par l’Église catholique sur les abus cléricaux en France vient de conclure que les victimes des clercs et de laïcs (enseignants, par exemple) s’élevaient à environ un tiers de million depuis 1950.

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8 octobre 2021

Dans aucun autre pays au monde un chiffre aussi élevé n’a été inclus dans un rapport officiel. Presque toutes les victimes étaient des mineurs ou des adultes vulnérables.

La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), à son crédit, a rassemblé des auditions exhaustives dans toutes les grandes villes de France. Mais entendre tant de témoignages déchirants a eu des conséquences. Le président de la commission, Jean-Marc Sauvé, a été le seul à avoir besoin d’aide psychologique.

Lors de la présentation publique du rapport d’enquête, un des survivants des abus sexuels, François Devaux (ci-contre), a déclaré aux responsables de l’Église :

« Vous êtes la honte de notre humanité. Dans cet enfer, il y a eu des crimes de masse abominables... la trahison de la moralité [et] la trahison des enfants. »

Le rapport concluait :

L’Église catholique est, après le cercle de la famille et des amis, l’environnement qui a la plus forte prévalence de violence sexuelle.

Son Président a accusé l’Église :

De quelque chose qui met sciemment les enfants en contact avec des prédateurs.

Avant cette semaine, le président de la commission s’en tenait à une estimation de plus de 10 000 victimes. Dans une correspondance avec lui, j’ai souligné l’invraisemblance de cette estimation basse. Le nombre final atteint par son équipe multidisciplinaire est de 330 000.

Le nombre estimé d’auteurs, à peine 3000, reste étonnamment faible – il représente 2,6 % des prêtres. En revanche, les enquêtes commandées par l’État par l’Australie et l’Angleterre et le Pays de Galles ont toutes deux révélé que 7 % des prêtres catholiques étaient auteurs de ces crimes.

La proportion de victimes par rapport aux prêtres et aux laïcs cités dans le rapport est tout à fait invraisemblable – 110:1. Un chiffre beaucoup plus réaliste serait de l’ordre de 10 000 à 30 000 auteurs – peut-être y aurait-il trop d’évêques à gérer ? Espérons que non.

La question clé est, que se passe-t-il ensuite ? Ayant étudié de près l’Église catholique française au cours des deux dernières années, je suis convaincu qu’elle est institutionnellement incapable de mettre de l’ordre dans sa propre maison. Même pendant la rédaction du rapport, les évêques s’éloignaient de toute responsabilité.

Ils ont refusé de laisser leur Église fabuleusement riche apporter ne serait-ce qu’un centime de la maigre compensation (ils ont même bien pris garde d’utiliser le mot), en déterminant qu’elle devrait être liée au montant recueilli par la souscription publique. On pense que les réparations étaient conditionnées par l’abandon de toute action criminelle au civil. Tout un marchandage pour eux.

Bien que certains attribuent à l’Église le mérite d’avoir commandé le rapport, à mon avis, l’Église ne l’a fait que parce qu’elle s’est rendu compte que si elle ne le faisait pas, les scandales finiraient tôt ou tard par donner lieu à une enquête de l’État. Une telle enquête aurait le pouvoir d’exiger la production de documents, de convoquer des témoins et de les interroger sous serment.

Le Vatican a été exhorté par les Nations-Unies en 2014 à exiger que de tels abus soient signalés aux autorités laïques, ce que le pape actuel, pour sa honte, refuse toujours de faire. Il n’agit que sur les abus commis par les employés de bureau quand il est absolument forcé de le faire, et habituellement pour s'en tirer avec le minimum.

Il est plus que regrettable que l’État français n’ait pas institué sa propre enquête, comme l’ont fait l’Australie, l’Allemagne et l’Angleterre & le pays de Galles. En revanche, l’Assemblée nationale française a ignoré la question presque entièrement, et les auditions du Sénat ne se sont guère élevées à plus que de demander à l’Église de régler la question elle-même. Ce fut un monumental échec de la laïcité.

Devaux a accusé l’Église de lâcheté. J’accuse l’État de couvrir l’Église. Tout se passe comme si la Révolution n’avait jamais eu lieu ; à toutes fins pratiques, l’Église française reste au-dessus de la loi et c’est la principale et unique raison de cette catastrophe, sans doute vieille de plusieurs siècles.

Hier, Jeanne Smits, correspondante de Lifesite News à Paris, a souligné que la commission avait recommandé la levée du secret de la confession afin que les contrevenants puissent être signalés à la justice civile, et le chef de la Conférence épiscopale française, l'archevêque Eric de Moulins-Beaufort, (ci-contre), a été invité par le ministre français de l’Intérieur Gérard Darmanin à une rencontre.

Smits rapporte :

Aussi irréaliste que cela puisse paraître, l’attaque du secret de la confession est l’un des aspects les plus troublants du rapport. L’archevêque de Reims, Mgr Eric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence épiscopale, a vivement réagi à cette recommandation dans un entretien accordé à France Info ce mercredi. « Le sceau de la confession nous lie et, en tant que tel, il est plus fort que les lois de la République », a-t-il dit. « Elle ouvre un espace de paroles prononcées devant Dieu sans restriction. »

Quelque soit l'angle sous lequel on observe le problème, Eric de Moulins-Beaufort dit que les clercs, seuls, sont au-dessus de la loi. Nous voyons le résultat de cette mentalité : un tiers d’un million d’enfants victimes d’abus sexuels depuis 1950. Tout n’est pas dû au fait que des secrets confessionnels ont été observés en violation de la loi, mais c’est l’l'état d’esprit. Vingt-cinq évêques ont été accusés d’avoir omis de faire rapport comme la loi l’exige. Pas un seul déni. Telle est leur position revendiquée, dans leur propre esprit ; je ne suis pas sûr qu’ils aient même vu la nécessité de nier. Pire encore, aucun d’entre eux n’a été inculpé par les autorités judiciaires.

C’est un argument faible que de laisser entendre que la plupart des enfants ne parlent de leurs mauvais traitements qu’au moment de se confesser parce que c’est confidentiel. Certains le peuvent, mais Eric de Moulins-Beaufort est déterminé à ce qu’aucune plainte d’un enfant à la confession ne soit prise en compte, permettant ainsi directement le cycle de renouvellement des abus sexuels.

On a encore désespérément besoin d’une enquête de l’État. Son mandat pourrait être beaucoup plus large que celui de la commission. Il doit inclure la réforme de la loi et l’examen des raisons pour lesquelles environ 25 évêques n’ont pas respecté en toute impunité la loi sur le signalement obligatoire.

Le conseiller papal sur les abus sexuel, le Prof. Hans Zollner a déclaré hier : « Si un évêque n’a pas fait ce que la loi de son État, et le droit canonique, exigent de lui, alors oui [il devrait démissionner]. » Cela veut-il dire que nous allons avoir 25 postes vacants? J’en doute.

La loi française sur le signalement obligatoire et les statuts de limitation des abus et du signalement doivent être réformés de toute urgence. Comme cela est également nécessaire au Royaume-Uni, il doit y avoir une loi obligeant les personnes dans les institutions, y compris les Eglises, à signaler les soupçons raisonnables d’abus aux autorités laïques, avec des sauvegardes protégeant ceux qui le font de bonne foi. Voici un exemple de ce à quoi cela pourrait ressembler.

Aucune solution n’est possible sans une loi laïque adaptée à l’usage, et un renforcement de cette loi sans crainte ni faveur. La France, à l’heure actuelle, manque des deux.

Keith Porteous Wood est le président (et ancien directeur exécutif) de la National Secular Society. Il a publié hier (7 octobre 2021) sa libre opinion sur le site Web de la NSS et elle a été mis à jour pour y inclure une réaction au rapport LifeSiteNews. KPW est également membre du conseil international de l'AILP/IAFT, en charge des crimes des Églises.

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