Le livre de Jean-Pierre Obin : une véritable aubaine pour la réaction

Tout ce qui compte d’antimusulmans primaires, secondaires et même tertiaires, genre calotte glaciaire (de la « gauche » vallsiste à l’extrême-droite) a salué la parution du dernier ouvrage de Jean-Pierre Obin « Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’École ». Ils étaient déjà les mêmes à applaudir frénétiquement et au garde-à-vous le « rapport Obin ».

obin-jean-pierre19092020-red
On peut résumer la méthode de J.P Obin dans ces deux produits par la formule : « Le concept précède la preuve ». Ne cherchez pas d’outils statistiques de sociologie, d’études comparatives, non, tout est dans le bruit de chiottes permanent. C’est d’ailleurs une excellente place à réserver pour ces productions.

Il est répété à l’envie des exemples, des cas, des anecdotes ; mais on n’a jamais les moyens de connaître leurs fréquences éventuelles, de les vérifier, de les confronter. Le journalisme qui consiste à vérifier ses sources de manière contradictoire est une méthode inconnue de J.P Obin. À quoi bon d’ailleurs, puisque le procès n’est plus devant le juge et que le verdict est déjà proclamé.

Dans le genre d’affirmations cocasses, celle-ci est une perle : « Mais une évaluation de l’inspection générale, fin 2019, montre que les informations qui lui remontent ne sont pas que la partie émergée d’un vaste iceberg et que des parties entières du système éducatif semblent encore lui échapper ». Lisez bien les mots : évaluation (donc rien de statistique, c’est au doigt mouillé), partie émergée (donc on ne connait rien du reste immergée qui est le principal), semblent encore lui échapper (« semblent » est pour le moins imprécis et n’a rien d’une démonstration rationnelle). Tout est dans le sournois, le suggéré, le diffus, mais rien n’est jamais prouvé.

Autre perle édifiante, l’auteur cite les cas où des élèves « juifs » se font malmener dans des établissements scolaires. Il écrit : « J’alerte un ou deux journalistes de ma connaissance : ils me demandent si j’ai des chiffres – ils n’existent pas – ou si je peux leur donner le nom du collège _ mais je ne le peux pas. Aucune investigation ne sera donc lancée ; la presse aussi restera muette. » Il n’y a donc rien de prouvable et son analyse ne repose sur rien de tangible, sinon sur du factuel non prouvé.

De plus cette manie de décréter « musulmans » des collégiens et « juifs » des lycéens est quelque peu problématique. Ce genre de fichiers est interdit en France. Quel est l’outil statistique employé ?: Mystère et boule de gomme. Le seul élément qui sera donné dans l’ouvrage est un sondage IFOP de mars 2018. On connait la fiabilité des sondages… D’autres sondages peuvent dire le contraire, on n’en saura rien. Celui-ci dit que l’observation des contestations de la loi sur les tenues et signes religieux aurait pour auteurs 38% des élèves, 36% des parents et 20% des enseignants eux-mêmes. On croirait voir la parodie de Marine Le Pen chez Nicolas Canteloup : « ils sont partout ! » 

Autre exemple édifiant « Sous le sceau de l’anonymat, 13% des enseignants déclarent avoir été confrontés à des contestations d’élèves lors des moments de recueillement organisés » pour Charlie Hebdo. Comment peut-on commenter quelque chose d’anonyme, ou alors,  cela nous ramène à une autre époque de notre histoire.

Selon une étude (dont on ne saura rien) : « plus des deux tiers des collégiens musulmans de nos jours déclarent préférer obéirent à la loi religieuse plutôt qu’à la loi civile ». Et avec cela, on vous fait la rue Michel ! Est-ce sérieux d’établir une analyse sur des propos (rapportés, mais non statiquement prouvés) de jeunes collégiens (dont la conscience n’est pas encore formée) et qui souvent ne répètent que ce qu’ils ont entendus dans leurs entourages, souvent sans le comprendre ?

Mais sur le fond, qu’est-ce que cela prouverait si c’était vrai ? Je suis un libre penseur, syndicaliste ouvrier, militant révolutionnaire et Franc-Maçon. Si je devais me trouver dans une situation où il me faudrait choisir entre ma conscience et les lois civiles qui ne me conviennent pas, je choisirais ma conscience. Sinon je ne serais pas un militant qui veut changer le monde et donc ses lois. On peut sauter comme un cabri en éructant « la loi, la loi ! », mais la loi est humaine et elle peut changer. Et la loi peut être mauvaise, réactionnaire, liberticide et il faudrait lui obéir ?

Avoir une telle conception comme J.P Obin, c’est avoir la mentalité de l’Adjudant Kronenbourg. Et la comparaison avec des adjudants n’est pas fortuite. La Libre Pensée s’honore d‘œuvrer sans relâche à la réhabilitation collective des 650 Fusillés pour l’exemple de la Première Guerre mondiale. Les Fusillés, les mutins, les déserteurs, les pacifistes, les Internationalistes ont dit Non à la mort, à la tuerie, à l’obéissance à la loi. C’est pourquoi nous sommes avec eux pour revendiquer le droit à la désobéissance à la loi civile ou militaire. Nous sommes avec les quatre Caporaux de Souain contre tous les petits caporaux de Bohème qui veulent nous faire marcher au pas, en rang par deux, pour ne voir qu’une seule tête.

Bien entendu, on ne peut échapper non plus à la logorrhée xénophobe et culpabilisante : ne pas hurler avec les loups antimusulmans, c’est être complice. C’est l’invitation permanente au pogrome et au lynchage, pour ne pas dire aux ratonnades. Ne pas le faire, c’est être comme le disait Lénine « Un idiot utile ». Au passage, tout le monde prête cette formule à Vladimir Illich, mais quelqu’un aurait-il la bonté, enfin, de me citer la source exacte ? Je ne l’ai jamais trouvée.

L’auteur est bien forcé d’arriver à dire ses fins réelles : « Ainsi, lorsque des sénateurs demandent en 1881 à Jules Ferry quelle « morale laïque » les instituteurs vont-ils diable pouvoir enseigner, le ministre leur répond candidement qu’elle ne sera autre « que la bonne vielle morale de nos pères, la nôtre, la vôtre, car nous n’en avons qu’une ». Commentaire de J.P Obin : « Autrement dit la morale chrétienne ! » Et voilà pourquoi votre fille est muette... Ainsi donc pour J.P Obin, la morale ne peut être que chrétienne. Voilà pourquoi, il faut traquer le Sarrasin. J.P Obin est un Croisé pour l’Occident.

Outre que c’est une falsification éhontée de l‘œuvre scolaire laïque de la IIIe République, la morale a-t-elle une base religieuse ? Si on croit les laudateurs de cette conception, la base de la morale, c’est Les 10 Commandements que YHWH a donné à Moïse. Examinons les choses dans le détail sur ce texte : les trois premiers commandements sont des impératifs religieux, donc des dogmes : « Tu n’auras pas d’autres dieux que Dieu ». Cela n’a rien à voir avec la morale. Les deux suivants sont le respect dû à la famille (l’espace) et le Shabbat (le Temps). Le reste, ce sont des commandements de vie, antérieurs et postérieurs au judaïsme, sans lesquels il ne saurait y avoir de société organisée et durable. La morale est donc humaine et évolutive et en aucun cas religieuse.

Ce n’est pas évidement le point de vue de J.P Obin : « L’école laïque , par ses scrupules de neutralité morale et son mutisme sur la question du bien et du mal – essentielle pour des enfants qui ne cessent de la poser si l’on veut bien les écouter – n’a t-elle pas laissé la place au vide et aux réponses des mosquées ? » Le rôle de l’École laïque est d’instruire, celui de dire le bien et le mal, c’est aux familles de le faire. On croirait relire le Grand discours de Victor Hugo contre la loi Falloux : « Vous voulez mettre un gendarme, partout où il n’y a pas un jésuite. »

Alors, quelle est enfin la solution pour J.P Obin ? On finit par le découvrir à la fin : « « Comme ils (les populistes. NDLR) ont partout dans le monde le vent en poupe, en France, les démocrates n’ont pour l’instant d’autre choix raisonnable, pour s’opposer à cette perspective calamiteuse, que de soutenir Emmanuel Macron. » Macron, nous voilà !

Ce livre d’Obin est bien une aubaine pour les réactionnaires et les macronistes de tous poils. C’est une pierre supplémentaire à l’offensive xénophobe qui se développe actuellement. Prenons deux exemples récents.

• Par l’action des laïques, et notamment de la Libre Pensée, le nouveau Maire de Lyon Grégory Doucet est amené à ne pas participer au Vœu des Échevins, par respect du principe de laïcité. Les cléricaux de gauche comme de droite s’étranglent de rage. Par ailleurs, il est maire et doit donc s’intéresser à toutes les constructions qui se font dans sa commune. Il se doit de veiller à ce qui se passe. Il assiste à la pose de la première pierre d’une mosquée, comme pour tout autre bâtiment. Assister à la pose d’une première pierre n’est pas une cérémonie religieuse de consécration. La réaction cléricale écume et dénonce, comme J.P Obin « l’islamo-gauchisme ». En première ligne, Bruno Retailleau, celui qui mit des crèches catholiques dans l’Hôtel du Département en Vendée. Un vrai laïc !

• Une commission parlementaire auditionne des jeunes. Mariam Pougetoux, au nom de l’UNEF, témoigne, elle est voilée, ce qui est son choix. Elle n’est astreinte à aucune obligation de laïcité dans cette audition. Tollé des cléricaux et des xénophobes : « La laïcité est bafouée ». Ce qui n’est pas le cas. Ceux-là n’avaient que répulsion contre les protestations qui avaient fusé contre Christine Boutin qui brandissait la Bible dans l’Hémicycle. La Bible : oui ! Le voile : non. Telle est la pensée sommaire de ces petites gens. Ce n’est pas une pensée, c’est une consigne. Il leur faut savoir marcher au pas. Telle est la pensée unique.

Mais même si Mariam Pougetoux avait été une députée, devrait-elle s’abstenir de tout signe religieux ? Dans le délire antimusulman pour fabriquer un « ennemi de l’Intérieur » qui permettra toutes les atteintes aux libertés démocratiques et à la laïcité, le voile est mis sans arrêt en avant et à toutes les sauces. Rappelons qu’un Élu représente d’abord et avant tout une opinion. Il peut donc les exprimer, en dehors du moment où il représente une institution de la République qui est garante du principe de neutralité.

On peut brandir la Bible, comme le Capital de Karl Marx à la Chambre des députés. On a connu des députés en soutane ou en djellaba. L’Abbé Pierre et le Chanoine Kir ont été députés en soutane pendant très longtemps. Exprimer une opinion, une appartenance religieuse est une violation de la laïcité, quand on agit officiellement pour l’intérêt général. Un maire peut aller à la messe, à la synagogue, au Temple, ou à la Mosquée, mais pas en tant qu’Élu et sans écharpe tricolore.

Rappelons ce que disait l’Observatoire de la laïcité : « Comme le rappelle l’article 3 de la Constitution : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. ». Lesdits représentants sont élus pour la mise en œuvre d’un projet politique fondé sur des convictions qui ne peuvent être tout à fait neutres. Dès lors, les Élus peuvent dans ce cadre manifester des convictions diverses (politiques en premier lieu) et notamment religieuses.

En ce sens, la Cour de cassation a décidé qu’un maire ayant interdit lors d’un Conseil municipal à une Élue de prendre la parole, au motif qu’elle portait un signe symbolisant son appartenance à la religion chrétienne avait commis une discrimination dès lors que ce signe n’était facteur d’aucun trouble susceptible de justifier la décision du maire et « qu’aucune disposition législative, nécessaire en vertu de l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’Homme, [n’avait été prise] pour que des restrictions soient apportées à la liberté de manifester sa religion ou ses convictions . » (Cass. crim., 1er sept. 2010, n° 10-80.584).

L’extension du principe de neutralité aux Élus n’est cependant une obligation que lorsqu’ils exercent directement une mission de service public, par exemple, en ayant la qualité d’officier de police judiciaire ou d’officier d’état civil. »

On voit bien clairement à qui et à quoi sert cet ouvrage de Jean-Pierre Obin. Une seule perspective : à la benne !

Christian Eyschen

 

Comment on a laissé l’Islamisme pénétrer l’École par Jean-Pierre Obin –Édition Hermann -164 pages – 18€

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.