L’école est finie

Texte extrait d'un long témoignage d'un éducateur de Maison d'enfants à caractère social publié en cinq épisodes sur le site de Lien Social. Le professionnel s'interroge sur les effets induits du confinement : et si les enfants accueillis reprenaient goût à l'école, dès lors où ils ne s'y rendent pas ?

Par Christian Glasson, Educateur spécialisé.

 
La partie pédagogique nous a été attribuée, comme à tous les parents dont les enfants sont restés au domicile. Pour ce faire, l’orthophoniste qui intervient au sein de l’établissement avec le soutien de ses deux filles à titre bénévole a mis en place un pôle école. Selon le niveau, l’aptitude de chaque enfant, les horaires ont été aménagés. Une heure par jour en dehors du mercredi et du week-end pour les uns, d’autres y seront accueillis un peu plus de deux heures, principalement le matin mais aussi l’après-midi, selon la situation.

Depuis la deuxième semaine du confinement, les enfants s’y rendent plutôt volontiers. Ici s’expriment au fil du temps les véritables motivations pour se rendre habituellement, qui à l’école, qui au collège, qui à l’ITEP. Elles sont rarement en lien avec la question purement scolaire, mais bien plus avec le désir de socialisation, de rencontres à l’extérieur avec des ami-e-s ou des membres de leur famille. Pour l’un, l’école en interne lui permet d’enfin pouvoir travailler au calme ; pour l’autre, la possibilité de se réveiller plus tard ; enfin, le sentiment de se trouver moins en concurrence ou de n’être pas moqué pour ses difficultés est l’essentiel.

Nous pouvons vraiment nous demander si le choix que nous faisons de les pousser habituellement, tous sans distinction, dans des structures les enrégimentant, dans un système scolaire étant souvent peu attentif aux réels écarts que ces enfants vivent, est fondamentalement nécessaire, et s’il ne s’agit pas, en opérant ainsi, juste une manière de nous leurrer sur son efficience. J’ai vu passer depuis le début du confinement des réflexions sur le creusement des inégalités scolaires dû à la scolarisation à distance. Ces interventions ciblent les enfants au domicile parental.

Mais cette question des inégalités scolaires n’a-t-elle pas déjà été largement démontrée et étudiée, depuis des lustres (Pierre Bourdieu, Bernard Lahire et bien d’autres)  ? Fondamentalement, pourtant, elle n’a jamais été résolue, y compris à petite échelle. Dans une ville comme Vienne, il suffit d’examiner le fossé qui existe déjà, dès les classes de primaire selon l’endroit où se trouve scolarisé l’enfant. Mais, il n’est ici pas question des enfants en institution. Nous savons pertinemment que, confinement ou pas, les enfants que nous accompagnons sont le plus souvent déclassés d’emblée.

Cette période que nous traversons pourrait être l’occasion de nous interroger sur la pertinence d’autres possibles quant à des formes d’apprentissages autres que par l’école, cette école vécue trop souvent comme violence, source de chagrins, ne serait- ce que par la concurrence qui y est instaurée, où ces enfants pour la plupart gardent cette idée qu’ils n’y parviendront jamais. N’y aurait- il pas à inventer autre chose à partir de l’expérience inédite que nous traversons, d’autant qu’avec les nouvelles technologies de communication, à condition d’y introduire de l’inventivité et de l’intelligence tout semble permis semble-t-il. Il suffirait donc d’y être contraint par la nécessité de se sauver.

Toujours est-il que la plupart des enfants et des jeunes, pour qui l’école rime avec échecs, violence de la pression de la réussite escomptée, objectifs rarement atteints, ceux-là ont retrouvé le sourire pour franchir le seuil de cette classe malheureusement éphémère. L’école n’est pas finie, elle est réinventée.

Retrouvez ce témoignage et tant d'autres sur www.lien-social.com

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