lien-social
Abonné·e de Mediapart

104 Billets

0 Édition

Billet de blog 4 mai 2020

Entre mépris et violence symbolique

N'arrivant toujours pas, depuis deux mois, à fournir aux travailleurs sociaux, accompagnant les populations les plus fragiles, des équipements de protection, la Direction Départementale de la Cohésion Social de Haute Garonne a eu une idée géniale : leur adresser des torchons pour qu'ils se fabriquent eux-mêmes des masques !

lien-social
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Voilà en photo ce que la DDCS a remis à certaines de nos associations toulousaines, gestionnaires de centres d’hébergement. A charge pour les travailleurs sociaux et leurs cadres de bien vouloir découper des masques dans ces “draps” et de les remettre aux collègues et usagers.

Ces bouts de tissu s’avèrent n’être que des torchons qui ne nous protègent pas et ne tiennent pas plus de trois lavages...
Après un lavage, ils se rétractent un peu et miracle... on voit les yeux !

Après quatre lavages ils ont tellement rétréci que ça devient des masques pédiatriques.
Après cinq lavages, c’est poubelle car ils s’effilochent trop.
Dans la notice on nous suggère gentiment de déplier un trombone pour le mettre sur le dessus du nez, pour une meilleure protection !

Assistante sociale en CHRS, je ne comprends pas ce qu’il y a réellement derrière cette façon de faire. De l’incompétence ? Une bonne dose de bêtise ? Ou carrément du mépris ? Cela ne peut se résumer à ces mots, mais le problème est que je n’en trouve pas d’autres.

Ma réaction, mon souci n’ont même pas à voir avec le danger potentiel que constituent ces choses (on ne peut décidément pas appeler ces choses “des masques” !!) pour la santé de ceux qui les porteront, mais m’amènent une nouvelle fois à m’interroger sur la perception, la considération que ces gens ont pour nous, pour les professionnels du social et pour ceux que nous accompagnons. Et ce qui me désole aussi, ce sont les réactions spontanées de collègues qui se sont portés volontaires pour aider au découpage de ces choses. Je ne leur en veux pas, ce n’est pas du tout le propos, mais je suis révoltée par ce que cela signifie : nous avons bien intégré que nous ne valons pas plus que ça. « C’est le social, c’est normal, nous acceptons de bricoler, de faire avec ce que nous avons sous la main, de pallier l’urgence avec le moins que rien, avec pire que le rien, de ramasser les torchons que l’on veut bien nous octroyer et trouver anecdotique qu’il en soit ainsi  ».

Le problème donc, ce n’est pas le danger, c’est que la même histoire se répète encore et encore : quelle est la place, quelle est l’importance accordée par l’État et à travers lui la société pour ces publics auprès desquels nous intervenons ? Ces gens, ces « pauvres », ces migrants, ces handicapés, ces familles, ces usagers, ces accompagnés, ces gosses, ces hébergés, ces derniers de cordée, ces travailleurs dont ils font partie pour beaucoup que nous applaudissons aux balcons, caissières, éboueurs, aides-soignantes, femmes de ménages, que méritent-ils finalement ? Qui sont-ils pour celles et ceux qui ont trouvé approprié de leur distribuer ces choses ?
Le bricolage, la débrouille font partie intégrante de nos pratiques depuis toujours et loin de moi l’idée de dénigrer cela, car c’est aussi une part de notre identité. Innover, créer, faire avec, avec peu, avec tous, et à partir de rien parvenir à des réussites, à de beaux projets aboutis qui permettent une survie inespérée de bien des parcours. Mais pas là, pas aujourd’hui, pas dans ce contexte !
Ces cartons de torchons auraient dû être renvoyés à leur expéditeur ! Quelle image avons-nous de nous-mêmes pour accepter cela ? Quelle perception de l’essentialité de notre profession avons-nous pour accepter ce mépris ? Mal nous considérer, c’est mal considérer nos publics… Car c’est bien à ce constat que ces méprisables bouts de torchons me renvoient encore et encore chaque fois que je les regarde : si nous ne sommes rien, c’est que les publics que nous accompagnons ne sont rien. Ils ne sont même pas les derniers de cordée, ils ne sont tout simplement pas sur la corde.

Le beau cadeau de la DDCS © Paola Umont

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Extrême droite
Hauts fonctionnaires, cadres sup’ et déçus de la droite : enquête sur les premiers cercles d’Éric Zemmour
Alors qu’Éric Zemmour a promis samedi 22 janvier, à Cannes, de réaliser « l’union des droites », Mediapart a eu accès à la liste interne des 1 000 « VIP » du lancement de sa campagne, en décembre. S’y dessine la sociologie des sympathisants choyés par son parti, Reconquête! : une France issue de la grande bourgeoisie, CSP+ et masculine. Deuxième volet de notre enquête.
par Sébastien Bourdon et Marine Turchi
Journal — Outre-mer
Cette France noire qui vote Le Pen
Le vote en faveur de l’extrême droite progresse de façon continue dans l’outre-mer français depuis 20 ans : le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen est le parti qui y a recueilli le plus de voix au premier tour en 2017. Voici pourquoi cela pourrait continuer.
par Julien Sartre
Journal — Santé
À l’hôpital de Saint-Denis : « On est des bonnes poires, nous les soignants ? »
Malgré un record de contaminations en Seine-Saint-Denis, une baisse des malades graves du Covid semble se dessiner dans le service de réanimation de l’hôpital de Saint-Denis. Dans cette cinquième vague, celle des non-vaccinés, les personnels soignants ont multiplié les heures supplémentaires, au risque d’un épuisement général.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Le Covid vu par des enfants : « Je m’enferme dans les toilettes pour enlever mon masque »
Alors que le nombre de classes fermées pour cause de Covid n’a jamais été aussi élevé, comment les enfants eux-mêmes vivent-ils ce moment ? Éléments de réponse en paroles et en images.
par Joseph Confavreux et Berenice Gabriel

La sélection du Club

Billet de blog
Malaise dans la gauche radicale - Au sujet du féminisme
L'élan qui a présidé à l’écriture de ce texte qui appelle à un #MeToo militant est né au sein d'un groupe de paroles féministe et non mixte. Il est aussi le produit de mon histoire. Ce n’est pas une déclamation hors-sol. La colère qui le supporte est le fruit d’une expérience concrète. Bien sûr cette colère dérange. Mais quelle est la bonne méthode pour que les choses changent ?
par Iris Boréal
Billet de blog
La parole des femmes péruviennes
Dans un article précédent, on a essayé de comprendre pourquoi le mouvement féministe péruvien n'émergeait pas de manière aussi puissante que ses voisins sud-américains. Aujourd'hui on donne la parole à Joshy, militante féministe.
par ORSINOS
Billet de blog
Entre elles - à propos de sororité
Sororité, nf. Solidarité entre femmes (considérée comme spécifique). Mais du coup, c'est quoi, cette spécificité ?
par Soldat Petit Pois
Billet de blog
Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022.
Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.
par Corentine Tutin