Entre mépris et violence symbolique

N'arrivant toujours pas, depuis deux mois, à fournir aux travailleurs sociaux, accompagnant les populations les plus fragiles, des équipements de protection, la Direction Départementale de la Cohésion Social de Haute Garonne a eu une idée géniale : leur adresser des torchons pour qu'ils se fabriquent eux-mêmes des masques !

Voilà en photo ce que la DDCS a remis à certaines de nos associations toulousaines, gestionnaires de centres d’hébergement. A charge pour les travailleurs sociaux et leurs cadres de bien vouloir découper des masques dans ces “draps” et de les remettre aux collègues et usagers.

Ces bouts de tissu s’avèrent n’être que des torchons qui ne nous protègent pas et ne tiennent pas plus de trois lavages...
Après un lavage, ils se rétractent un peu et miracle... on voit les yeux !

Après quatre lavages ils ont tellement rétréci que ça devient des masques pédiatriques.
Après cinq lavages, c’est poubelle car ils s’effilochent trop.
Dans la notice on nous suggère gentiment de déplier un trombone pour le mettre sur le dessus du nez, pour une meilleure protection !

Assistante sociale en CHRS, je ne comprends pas ce qu’il y a réellement derrière cette façon de faire. De l’incompétence ? Une bonne dose de bêtise ? Ou carrément du mépris ? Cela ne peut se résumer à ces mots, mais le problème est que je n’en trouve pas d’autres.

Ma réaction, mon souci n’ont même pas à voir avec le danger potentiel que constituent ces choses (on ne peut décidément pas appeler ces choses “des masques” !!) pour la santé de ceux qui les porteront, mais m’amènent une nouvelle fois à m’interroger sur la perception, la considération que ces gens ont pour nous, pour les professionnels du social et pour ceux que nous accompagnons. Et ce qui me désole aussi, ce sont les réactions spontanées de collègues qui se sont portés volontaires pour aider au découpage de ces choses. Je ne leur en veux pas, ce n’est pas du tout le propos, mais je suis révoltée par ce que cela signifie : nous avons bien intégré que nous ne valons pas plus que ça. « C’est le social, c’est normal, nous acceptons de bricoler, de faire avec ce que nous avons sous la main, de pallier l’urgence avec le moins que rien, avec pire que le rien, de ramasser les torchons que l’on veut bien nous octroyer et trouver anecdotique qu’il en soit ainsi  ».

Le problème donc, ce n’est pas le danger, c’est que la même histoire se répète encore et encore : quelle est la place, quelle est l’importance accordée par l’État et à travers lui la société pour ces publics auprès desquels nous intervenons ? Ces gens, ces « pauvres », ces migrants, ces handicapés, ces familles, ces usagers, ces accompagnés, ces gosses, ces hébergés, ces derniers de cordée, ces travailleurs dont ils font partie pour beaucoup que nous applaudissons aux balcons, caissières, éboueurs, aides-soignantes, femmes de ménages, que méritent-ils finalement ? Qui sont-ils pour celles et ceux qui ont trouvé approprié de leur distribuer ces choses ?
Le bricolage, la débrouille font partie intégrante de nos pratiques depuis toujours et loin de moi l’idée de dénigrer cela, car c’est aussi une part de notre identité. Innover, créer, faire avec, avec peu, avec tous, et à partir de rien parvenir à des réussites, à de beaux projets aboutis qui permettent une survie inespérée de bien des parcours. Mais pas là, pas aujourd’hui, pas dans ce contexte !
Ces cartons de torchons auraient dû être renvoyés à leur expéditeur ! Quelle image avons-nous de nous-mêmes pour accepter cela ? Quelle perception de l’essentialité de notre profession avons-nous pour accepter ce mépris ? Mal nous considérer, c’est mal considérer nos publics… Car c’est bien à ce constat que ces méprisables bouts de torchons me renvoient encore et encore chaque fois que je les regarde : si nous ne sommes rien, c’est que les publics que nous accompagnons ne sont rien. Ils ne sont même pas les derniers de cordée, ils ne sont tout simplement pas sur la corde.

Le beau cadeau de la DDCS © Paola Umont Le beau cadeau de la DDCS © Paola Umont

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