Faut-il accepter une invitation ou un cadeau d’un usager ?

En mars 2019 Lien Social ouvrait dans ses colonnes une rubrique intitulée "Paroles de métiers" donnant la parole à un panel d'une quinzaine de travailleurs sociaux. L'exercice consistait à répondre à une question qui leur était posée sur leur pratique de terrain. De quoi valoriser un quotidien trop souvent ignoré.

 


 

Par Charline Olivier, assistante sociale accompagnant des sortants de détention

Je n’ai jamais pu refuser la dégustation d’un mets appétissant et parfumé. A 5 ans, à 20 ans, ou 40 ans ; professionnelle, touriste ou de passage ; à 10 h, 13 h ou 17 h ; peu importe l’âge, le statut ou l’heure, je suis gourmande.

Quel n’a pas été mon supplice en formation lorsqu’il a été question de la posture professionnelle à adopter face aux dons des usagers. J’ai bien retenu qu’il me faudrait adopter une juste distance, sans attendre en retour toute forme de rétribution car l’assistant de service social « ne peut accepter des personnes ressortissant de son champ d'activité professionnelle une rémunération pour services rendus » tel que l’énonce l’article 8 du Code de Déontologie de l'Association nationale des assistants sociaux (ANAS).

Tout le débat porte ensuite sur le sens du mot « rémunération ».

S’il paraît évident à tous que nous ne pouvons pas accepter un billet de 10 euros glissé au creux de la main par une personne âgée qui vous perçoit avec tendresse comme un de ses petits-enfants, pouvons-nous alors accepter le joli collier fait de la main d’une femme accompagnée, après des mois de tourmente en raison de sa pathologie ? Pouvons-nous le porter sur notre peau et ainsi créer un lien d’intimité ?

Pouvons-nous sans réserve repartir après ce rendez-vous au domicile, avec des boîtes en plastique renfermant une savoureuse cuisine haïtienne cuisinée longuement pour vous et votre famille ?

Peut-on vraiment refuser à une famille afghane ce sachet d’amandes recouvertes de sucre, diaboliquement savoureuses ?

Personnellement, je n’y suis jamais parvenue et je me suis longtemps sentie honteuse de mes faiblesses face à certains de mes pairs professionnels qui pouvaient refuser sans sourciller tout don au nom de l’indépendance fondamentale à garantir dans la relation travailleur social/usager.

C’est en explorant le Code de Déontologie de l’ANAS précédemment cité, que j’ai trouvé finalement la légitimité d’accepter de recevoir quelque chose issue de la main de l’autre.

L’article 1 prône comme pierre angulaire de l’exercice du travail social que « le respect de la personne fonde, en toute circonstances, l'intervention professionnelle de l'Assistant de Service Social ».

Combiné à l’article 7 qui précise que l’assistant de service social doit « disposer de l'autonomie nécessaire pour choisir la forme de ses interventions et les moyens à employer », je revendique aujourd’hui, fièrement cette fois, que m’appliquer à déguster les mets préparés par mes hôtes lors des visites à domicile est un des moyens professionnels à ma disposition pour entrer en relation avec des individus et leur signifier du respect. S’il faut pour cela reprendre une deuxième fois de ces courgettes marinées à l’huile et une part de ragoût à la kurde, alors qu’il est 16 h 30, j’en suis, au nom de mes valeurs professionnelles.

Tant pis pour l’équilibre alimentaire, il ne me restera plus qu’à trouver une recette lointaine avec quatre autres fruits ou légumes pour satisfaire aux besoins de la journée.

Charline Olivier a publié « Derrière les murs : surveiller, punir, réinsérer ? La place du travail social en prison », érès, 2018

Retrouvez Lien Social à l'adresse www.lien-social.com

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