Faut-il croire en la parole de l’enfant?

Décidément, France 2 affectionne tout particulièrement les faits divers sur la protection de l’enfance. Après l’excellente fiction sur l’affaire Laëtitia diffusée les 21 et 28 septembre, c’est au tour d’une autre dramatique programmée les 5 et 12 octobre. Avec « Le mensonge » est traitée, à travers l’affaire Iacono, la question de la crédibilité de la parole de l'enfant.

 

Rappelons les faits : en 2000, Gabriel Iacono accuse son grand-père de l’avoir violé. Jugé en Cour d’Assise en 2009, Christian Iacono est condamné à 9 ans d’incarcération, peine confirmée en 2011 en appel. En mai 2011, Gabriel se rétracte et se bat pour obtenir la révision du procès de son grand-père. Ce qui sera fait en 2014. Il témoignera en 2015, au nouveau procès, expliquant ses mensonges par le besoin d’attirer l’attention de ses parents sur lui et de conforter son père dans la haine qu’il vouait à son propre père. Pris dans l’engrenage de ses déclarations, il lui fallut onze ans pour abandonner ses accusations. Christian Iacono est acquitté.

Au-delà de la dimension éminemment dramatique de cette erreur judiciaire qui ruina la vie de toute une famille, on trouve au cœur de cette affaire l'éternelle interrogation : peut-on faire confiance au témoignage d'un enfant ?

D’aucuns citeront l’affaire d’Outreau comme archétype du mensonge récurrent des enfants ! A tort, car si treize adultes ont bien été acquittés, quatre autres ont été condamnés et douze enfants reconnus par la justice victimes de viols, d’agressions sexuelles, de corruption de mineurs et de proxénétisme qu’ils avaient dénoncés.

Alors, les enfants mentent-ils ou disent-ils vérité ? Les deux mon capitaine … comme chacun d’entre nous.
L’étude menée par la chercheuse américaine, Bella DePaulo, auprès de plusieurs centaines de volontaires a démontré que chacun d’entre eux mentait en moyenne deux fois et demi par jour (1). Sauf à être des êtres exceptionnels, nous trichons donc toutes et tous avec la vérité de façon délibérée : à 80% par égoïsme (pour se protéger) et à 20% par altruisme (pour ne pas faire de la peine à autrui).
Pour quelles raisons, un enfant serait-il le seul à ne jamais mentir ?

Ce qui ne veut pas dire qu’il faille invalider systématiquement son témoignage. On peut affirmer qu’il ment et en même temps il dit la vérité. Enfin, il dit surtout « sa » vérité. Il dit sa souffrance, son mal-être, son traumatisme, comme il le peut. Parfois, il réussit à désigner ceux qui lui font du mal. Parfois, il utilise une échappatoire quand il ne peut raconter directement ce qu’il vit. Parfois, les mécanismes de la mémoire traumatique font resurgir des flashs les agressions qu’il a subi, des années après seulement. Chaque situation est complexe et singulière et il faut se garder de « toujours croire un enfant », tout autant que de « toujours se méfier de sa parole  ».

Affiner les techniques de recueil de la parole de l’enfant permet non d’éviter toute erreur mais de les cerner. Que ce soit ses capacités linguistiques limitées qui l’amènent à acquiescer même s’il n’a pas compris la question, l’immaturité de sa mémoire (surtout s’il est très jeune) moins apte qu’un adulte à gérer et à hiérarchiser à la fois les informations récentes et celles qui sont plus anciennes, sa forte suggestibilité qui implique que tout propos inducteur peut contaminer définitivement son récit, l’habitude qui lui a été inculquée, pendant des années, de ne pas contredire l’adulte (ce qui le fait répondre automatiquement oui aux questions posées...) … l’ensemble de ces éléments n’implique aucunement que son propos ne soit pas fiable. Il démontre simplement la nécessité d’une solide formation de la part des enquêteurs.

S’il revient à la justice d’établir une vérité judiciaire, ce n’est pas le cas pour les travailleurs sociaux. Écoutons à ce propos les sages conseils de Francis Mahé, co-fondateur et ancien Président de l’AFIREM : « Qu’est-ce que cela veut dire quand un travailleur social dit à un enfant : ''je te crois''. Cela veut dire adhérer, sans preuves. Certes, il n’a pas besoin de preuves, puisque ce n’est pas son job. Si la procédure se met en route, il y aura des gens qui vont chercher des preuves et qui peuvent disqualifier le ’’je te crois’’. Je préfère ''je t’ai entendu, ce que tu me dis est d’une importance considérable pour toi, je sais que tu souffres. D’autres personnes vont être chargées de chercher des preuves. Si elles n’en trouvent pas, cela ne voudra pas dire que rien ne s’est passé. Je serai quant à moi toujours là pour t’accueillir.’’ Je pense que c’est beaucoup plus sain de dire cela à un môme que de dire ‘’je te crois’’. »

Ce qui compte pour les travailleurs sociaux, ce n’est pas d’établir la culpabilité de l’auteur présumé des maltraitances, ni de démontrer la validité des témoignages des petites victimes, mais d’accompagner avec la même bienveillance et empathie l’enfant pour l’aider à grandir, que ses accusations aboutissent ou non à une condamnation.

Jacques Trémintin

 

(1) « Claudine Biland « Psychologie du menteur », Odile Jacob, 2004

 

Mis en ligne sur le site de Lien Social le 12 Octobre 2020 : www.lien-social.com

 

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