L’après, c’est maintenant

La marchandisation battait déjà son plein, quand le petit virus couronné est apparu. Face à la panique ambiante, le travail social a su faire ce qu'il sait faire le mieux : déployer des trésors d'ingéniosité pour organiser le « faire-ensemble ». Il revient ensuite à chacun de combattre le retour aux protocoles, oukases et contrôles aussi absurdes que technocratiques.

 

Par Joseph Rouzel, ancien éducateur, formateur, psychanalyste.

Nous en sommes là dans beaucoup d’institutions. Une dérive gestionnaire, un management débridé, une organisation du travail taylorienne… auraient-ils eu la peau de ce qui fonde le cœur de la pratique en travail social : à savoir une clinique de la rencontre humaine, hors de laquelle tout acte technique s’avère porter à faux ? Mais la clinique elle-même ne se soutient que de son appui institutionnel, politique, éthique. Ledit « confinement », mettant en suspens ces pratiques de direction d’un autre âge, a vu dans maints établissements des merveilles d'invention et de création. Saurons-nous faire perdurer cet état de fait ? 

L’état du monde catastrophique, ravagé par le capitalisme, a réduit tout ce qu’il a sur terre à l’état de marchandise, prônant la libre circulation des biens et des pulsions. Les modes de gouvernement n’étant plus que le bras armé de cet impératif socio-économique. Il s’agit de faire du fric avec tout. De passer toute activité humaine à la moulinette de la rentabilité : et notamment les services publics. Hôpitaux, écoles, et bien évidemment les établissements sociaux et médico-sociaux. Les modes de direction imposées par cette idéologie féroce ont gravement atteint le secteur du travail social. Un management débridé, froid et aveugle, a produit une profonde désaffection des professionnels pour leur travail. Leur engagement auprès desdits « usagers » s’en est ressenti. Déresponsabilisés, infantilisés, bombardés de protocoles plus absurdes les uns que les autres, soumis aux ukases et contrôles de technocrates complétement débranchés de la réalité (ARS, HAS…), mais aussi désorganisés dans leurs structures de représentation collective, les travailleurs sociaux ont fait le dos rond. D’aucuns ont quitté le métier, d’autres sont tombés en maladie. Ces métiers du social en effet ne tiennent que parce qu’on y croit, qu’on y réalise un idéal, qu’on y met en œuvre des valeurs, éthiques et politiques. Lorsque la seule valeur qui demeure, celle qu’impose le capitalisme, c’est la valeur marchande, comment soutenir le sens de son travail au quotidien ?

Et le petit virus couronné est apparu. Ce virus c’est un pur réel. Il vient faire effraction dans nos corps, nos pensées, nos relations, notre façon d’être au monde.  Il a aussi bouleversé nos modes de prise en charge et d’organisation institutionnels. Les hiérarchies ont pris du plomb dans l’aile. Devant l’urgence les professionnels de base ont su se mobiliser. Les petits chefs ou grands manitous soit se sont mis en télétravail, soit n’ont eu d’autre choix que de suivre ceux qui combattaient au front en première ligne. Nous en sommes là. J’ai reçu moult témoignages de collègues qui ont fait preuve d’inventions géniales au quotidien ; les enfants, les jeunes et les adultes confinés avec les travailleurs de base (ES, ME, AMP…) ont montré une ingéniosité inédite et participé à la création de collectifs humains de vie et de survie. Retrouvant ainsi ce qui constitue l’essentiel du travail dit social. En maints endroits, l’organisation du quotidien autogérée par les collectifs professionnels-usager s’est révélées d’une efficacité redoutable. C’est une grande leçon qui nous pousse à repenser le l’institution avant tout comme un tissage relationnel. La clinique, que Michel Chauvière dans un article ancien de Lien Social décrivait comme le môle de résistance du travail social, une clinique avant tout de la rencontre humaine, a donné tous ses fruits, rassurant les uns et les autres et ouvrant à la dimension du partage. Les travailleurs sociaux retrouvent ainsi ce qui fait le fer de lance de leur métier : à savoir qu’on y fait des choses ensemble. Le partage de ces activités est le théâtre dans lesquels les dits usagers donnent à lire ce qui leur fait souffrance et envisagent des possibilités pour en sortir. Atelier de poterie, marionnettes, jeux d’eau, activités de groupe, soutien scolaire, démarches administratives etc. Le travail social se caractérise d’un « faire ensemble ». Tissu de relations, vivier institutionnel interdisciplinaire, aire de jeu, lieu de mise en scène des difficultés psychiques ou sociales, espace de trans-faire, aire de transition, partage du quotidien… les médiations, cœur des métiers de la relation humaine, favorisent les passages, les entre-deux, les intermédiaires qui structurent la vie d’un sujet, enfant, adolescent ou adulte. L’acte en travail social relève d’une forme de création, c’est un art. Encore faut-il que le contexte institutionnel et politique en favorise l’émergence.  « Dans la vie de tout être humain il existe une troisième partie que nous ne pouvons ignorer, c’est l’aire transitionnelle d’expérience à laquelle contribuent simultanément la réalité intérieure et la vie extérieure… Cette aire intermédiaire d’expérience, qui n’est pas mise en question quant à son appartenance à la réalité intérieure ou extérieure (partagée), constitue la plus grande partie du vécu du petit enfant. Elle subsistera tout au long de la vie, dans le mode d’expérimentation interne qui caractérise les arts, la religion, la vie imaginaire et le travail scientifique créatif. », précise Winnicott.

 Le confinement a produit des effets. La dimension clinique avec des relations plus simples, plus varies ; la dimension institutionnelle, avec la mise en veilleuse des petits chefs ; la dimension politique avec le retrait des injonctions de bureaucrates totalement inadaptés, ont laissé place à une forme de communisme improvisé et vivant, une authentique démocratie directe inventée de toute pièce par ses acteurs.

 Dans la conclusion de son bouquin Baise ton prochain[1] qui donne à lire une analyse très fine des coulisses du capitalisme, mon ami le philosophe Dany-Robert Dufour se demande que faire pour résister à cette véritable destruction du monde et des humains ? Or il semble bien que seul un sursaut des peuples pour (re)prendre en main leur souveraineté pourrait, tout en s’appuyant sur les avancées des technosciences, changer la donne. « Une partie des techniques acquises lors du développement du capitalisme, au lieu d’asservir un grand nombre d’humains au point de les rendre surnuméraires, pourraient servir une toute autre fin : non plus l’exploitation, mais la libération. » Bref : l’idéal d’émancipation promu par Marx et quelques autres n’est pas mort.  Dany-Robert Dufour prône l’avènement de « l’homme libre » au sens où l’entendaient les anciens grecs. Un homme nourri des arts libéraux[2] qui crée sa vie en permanence comme une véritable œuvre d’art qu’il inscrit dans le collectif. « A l’horizon donc, ce rêve, où la vie libérée du capitalisme, pourrait devenir un art de vivre. » Ce n’est que sous la pression populaire en force que le petit groupe qui dirige le monde se pliera à des impératifs économiques, sociaux, écologiques, garantissant la vie et la survie humaines. Évidemment le travail d’analyse du philosophe s’arrête à ce seuil. A chacun ensuite d’en tirer les conséquences. 

 

[1] Dany-Robert Dufour, Baise ton prochain. Une histoire souterraine du capitalisme, Actes Sud, 2019.

[2] Les sept arts libéraux désignent une grande part de la matière de l'enseignement concernant les lettres latines et les sciences des écoles de second niveau de l'Antiquité, qui se poursuit sous diverses formes au Moyen Âge. (Wikipedia). Ce que plus tard on désigna comme « les humanités »… A repenser en fonction du savoir actuel.   

 Retrouvez la version complète de ce témoignage et bien d'autres sur www.lien-social.com

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