Les baisses de dépenses sociales menacent-elles le travail social ?

Cela fait quarante ans que le paradigme néo-libéral du « moins d’Etat » domine. L’occasion de mesurer dans quelles proportions l’amplification des inégalités combinée à l’ambition de réduire impôts et charges pour les plus riches nuisent à l’action sociale.

 Par Jérôme Bouts, Travailleur social, Directeur général d’association

 S’il ne s’agit pas ici d’opposer systématiquement l’économique au non-immédiatement économique - l’un étant la condition d’existence de l’autre- je ne soutiens pas non plus que les moyens financiers accordés à l’action sociale seraient toujours insuffisants. La réalité n’est pas la même d’un territoire à un autre ou d’un secteur à un autre. Je me réjouis en tant que Directeur général de relever de la protection de l’enfance dans un département volontariste sur le sujet. Reconnaître ces différences, c’est aussi valoriser les engagements financiers très importants quand ils existent. Une absence de discernement est contre-productive dans notre période de pratique d’un opprobre systématique à l’égard de la puissance publique.

Pour autant, on peut être critique sur les choix faits parfois de répartition des ressources financières plus que sur l’enveloppe globale. Par exemple, le choix politique de la gestion de la délinquance qui a vu la création de multiples lieux de privation de liberté (Centre éducatif renforcé, Centre éducatif fermé, Établissement pénitentiaire pour mineurs) s’est fait au détriment des lieux éducatifs d’hébergement ou de milieu ouvert davantage préventifs. Autre exemple, l’association que je dirige a fait le choix de transformer un internat éducatif à l’agonie, en externalisant l’hébergement d’adolescents « inaptes » au tout collectif à ce moment de leur vie. Cela a été réalisé à moyens constants. On ne peut généraliser bien sûr mais la chose semblait impossible a priori, sans augmenter le coût. Dans cette situation, c’est la force de l’argumentation clinique, le changement de modèle assumé pris dans les réalités financières objectives qui ont prévalu pour un modèle aujourd’hui très efficient … pour un budget moindre !

La problématique des moyens tient aussi dans l’inversion de logique que l’on retrouve dans beaucoup d’organisations publiques ou associatives qui consiste à privilégier non plus l’intervention sociale mais avant tout une logique financière « d’efficacité ». Les employeurs cherchent à recruter des directeurs gestionnaires qui viendraient les rassurer, mais pour lesquels le travail social est d’abord une charge, une dépense à normer et non une ressource. Cette inversion paradoxalement coûte cher à terme car faute de direction autre que financière, le coût devient humain … et donc financier, en termes de gestion d’un personnel désorienté. On voit même des associations dont le souci principal serait de dégager des excédents, du patrimoine au détriment parfois d’un service à rendre et dans une belle confusion avec le secteur lucratif ! Notre secteur n’a en effet pas vocation à dégager des bénéfices, comme veulent le faire les grandes banques au cas où les investissements qu’elles réalisent dans les « social impact bonds » dégageraient des « résultats positifs ». On imagine quel type de problématiques sociales seront favorisées pour cette nécessaire plus-value financière ! Que dire de ces plateformes de service qui, au nom d’une désinstitutionalisation dont on comprend mal le sens, mettraient l’usager en relation avec un prestataire dans une relation de client à fournisseur sans autre forme d’accompagnement de sa personne dans sa globalité. Cette marchandisation nous menace et les modalités d’attribution des crédits qui en découleraient, remettent en cause le fondement de nos professions. Et je regrette qu’une résistance à cette mutation parfaitement dogmatique, du côté des opérateurs que nous sommes, peine tant à s’organiser … alors que le secteur hospitalier montre sous nos yeux les dégâts de telles dérives.

 Contribution publiée dans le numéro 1281 de Lien Social. Retrouvez les tribunes, info, initiatives ... sur : www.lien-social.com

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