La solidarité en acte

Face aux carences institutionnelles, professionnels et bénévoles sont force de créativité. Comme nous le montre le récit de cette éducatrice qui s’est lancée dans une initiative hors du commun, mettant ses compétences techniques et son énergie au service d'un dévouement d'une grande intensité pour répondre aux besoins des plus fragiles.

 

 

Par Lauren DOMPNIER Educatrice spécialisée

 

Après avoir travaillé deux ans en Institut médico éducatif, comme éducatrice spécialisée, j’ai commencé à rencontrer des difficultés qui m’ont fait perdre confiance en moi et douter de mon orientation professionnelle. Ce n’est que lorsque j’ai pu identifier les tensions institutionnelles à l’origine de mon malaise, que j’ai réussi à me dégager de ma culpabilité. J’ai alors fait le choix de travailler en intérim sur des missions courtes de remplacement. J’y ai trouvé une nouvelle dynamique, réussissant à proposer des ateliers que j’animais avec les personnes accompagnées, à partir de mes compétences en théâtre d’improvisation. Je me suis lancée dans un projet d'association que j’ai nommée « Terre'HAPPY » avec pour finalité de rendre un monde heureux. Cela devait pérenniser mes actions répondant au plus près des projets d'accompagnement des personnes, en tant qu’intervenante extérieure aux structures. Par la suite j’ai imaginé des actions bénévoles auprès de personnes de la rue, ainsi que de l’évènementiel (animations de festivités, spectacles…)

Avant que je ne déclare cette association auprès de la préfecture, la pandémie est intervenue. Travaillant alors en intérim auprès d’adultes handicapés psychiques au sein d’appartements thérapeutiques sur la ville de Nanterre, j’ai été confrontée aux effets pervers du confinement.

Mon conjoint et moi-même avons alors décidé de nous mobiliser, rejoint par la suite par quelques amis, pour venir en aide au plus démunis du département des Hauts de Seine (92) (Montrouge, Malakoff, Chatillon) mais aussi du 14ème arrondissement de Paris. 

Dans un premier temps, nous avons établi un diagnostic social de terrain qui nous a permis d’analyser les besoins ressentis par les personnes de la rue. Nous sommes allés à leur rencontre. Les nombreuses discussions autour d’un café ont constitué un moyen de médiation pour leur permettre de s’exprimer et d’identifier comment les aider. Ce qui s’est d’abord imposé, ce fut leurs attentes matérielles : habits, repas, produits d’hygiène etc… Il y a aussi eu beaucoup de demandes de lien social et de moments de partage. Et puis, un vrai besoin d’ accompagnement dans des démarches administratives suspendues à cause du confinement : demande d’aide juridictionnelle, accompagnement à la poste, recherche de travail… Même si beaucoup d’associations ont fermé, nous avons commencé à travailler avec celles qui étaient restées actives.

Nous avons ainsi beaucoup collaboré la Croix Rouge qui s’est battue pour faire ouvrir des toilettes et des douches. Elle nous orientait vers des situations de détresse, quand elle en rencontrait, lors des maraudes qu’elle continuait à assurer, sans pouvoir elle-même y répondre.

Nous avons aussi contacté les Restos du cœur de Malakoff qui étaient dans l’obligation de fermer, car leurs bénévoles étaient trop âgés. Ils nous ont orienté vers treize familles d’un hôtel social qui n’avaient ni nourriture, ni produits d’hygiènes.

Nous nous sommes aussi rapprochés du « Refettorio » situé à l’église de la Madeleine. Cette association fonctionne habituellement comme restaurant, en accueillant les personnes dans la précarité. Contraint de fermer sa porte, elle a adapté et élargi son champ d’action en faisant appel à de nombreux restaurateurs prêts à s’engager dans une action solidaire : ils assuraient la cuisine de plats en emporter et des bénévoles en organisaient la répartition. Nous sommes devenus l’un des maillons de cette chaine et avons assuré, chaque jour de la semaine, à partir du 23 avril, la distribution de cinquante repas préparés par le restaurant « Les cailloux ».

Notre action a été complémentaire avec ces associations qui nous ont passé le relais en de multiples occasions. Notre souplesse et notre réactivité s’articulaient avec leur action : permettre à un monsieur dans le métro ne pouvant plus se déplacer seul, de retourner dans son centre d’hébergement ; fournir de la nourriture et des vêtements à une mère ayant repris le travail et ne pouvant se déplacer aux horaires officiels de distribution ; cuire le riz et les pâtes fournis à des personnes vivant en chambre d’hôtel avec comme seule moyen de cuisson … un micro-onde ; fournir des vêtements aux personnes qui se les étaient fait voler dans les tentes où elles dormaient etc …

Par ailleurs, nous avons fait un appel aux dons auprès de nos proches et sur les réseaux sociaux. Les pharmacies de proximité nous ont donné leurs échantillons. L’épicerie « Bio c’est bon » nous a fourni leurs invendus. Nous nous sommes mis, avec nos voisins, à les cuisiner afin d’assurer la distribution de repas aussi les week-ends, alors que les associations ne les assuraient qu’en semaine. J’ai fait participer les adultes handicapées psychiques que j’accompagne. Ils ont préparé des soupes et compotes pour bébé. Vivant eux aussi difficilement le confinement et l’arrêt de leur travail en ESAT, étaient fiers d’aider. Ils ont accompagné les bénévoles pour faire les courses.  Ils sont devenus acteurs de Terre’HAPPY et je les en remercie grandement.

Nous avons ouvert, parallèlement, une cagnotte en ligne. Mais, les 500 € récoltés sont restés bloqués, parce que notre association n’était pas encore officiellement déclarée.

A la fin du confinement, j’ai pu mesurer l’investissement que tout cela a pu représenter : fourniture de biens de première nécessité que nous avons stockés dans notre logement ; partage de moments quotidien permettant de créer un lien de confiance et  ainsi pouvoir entamer, d’un commun accord, un accompagnement éducatif ; démarches auprès des acteurs locaux pour travailler ensemble ; aide pour les démarches administratives (demande d’aide juridictionnelle, accompagnement à la poste, recherche de travail…) ou pour l’accès au droit, comme par exemple l’accessibilité au logement … Soit, l’équivalent, peu près, d’un temps plein d’éducatrice spécialisée, pour combler les manques de notre société lorsque les pouvoirs publics ne donnent pas assez de moyens aux acteurs locaux pour effectuer leur mission. J’ai mesuré mes limites en tant que seule travailleuse sociale bénévole. Sans la présence et le soutien de mon conjoint, Terre’HAPPY n’aurait pas pu assumer autant de responsabilité lorsque je travaillais en temps plein sur mon poste à Nanterre. J’ai alors fait le choix d’y passer en mi-temps, pour pouvoir répondre aux besoins des personnes que j’ai rencontrées dans le cadre de nos maraudes. Les bénévoles qui nous accompagnent sont mes voisins, mes amis, en fonction de leur emploi du temps. Mais, nous avons dû arrêter notre collaboration avec le Refettorio, par manque de moyens humains et matériels.

Cette expérience d’une grande richesse m’a encore plus renforcée dans mon projet initial de création de l’association « Terre'HAPPY ». Je vais enfin pouvoir prendre le temps de l’officialiser auprès de la préfecture. J’ai envie de monter des spectacles de rue avec les sans domicile fixe, les familles, que j’ai eu la chance de rencontrer, pourquoi pas une scène ouverte où chacun pourrait dévoiler son talent. Je continuerai en parallèle mes missions interim dans des institutions, avec la même conviction : apporter des réponses au plus près des besoins des personnes accompagnées. Mais, qu’en sera-t-il de la reconnaissance du travail accompli et des éventuels retours à des demandes de financement pour lui permettre de continuer ? Si nous sommes nombreux à ne pas avoir eu besoin de l’action sociale, pour faire vivre la solidarité pendant le confinement, elle va devoir se mobiliser à son tour pour nous permettre de continuer à le faire.

 

Article paru dans le numéro d'été 1276-1277 de Lien Social. Retrouvez les autres témoignages à l'adresse : www.lien-social.com

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