Doit-on maintenir les liens à tout prix?

Quand la protection de l'enfant impose sa séparation de sa famille, se pose la question des relations avec ses parents. Faut-il les entretenir, les conditionner ou les suspendre ? Entre les familialistes qui considèrent le maintien des liens comme sacré et les parentophobes qui les jugent toxiques, il faut trouver un juste milieu. Aujourd’hui, un témoignage de leur nocivité. Demain, le contraire ?

Par Christine Bartel, éducatrice spécialisée

En lisant la préface écrite par Hélène Romano pour le livre « Femme et mère après l’inceste » (1), cette psychothérapeute rapporte ce que lui a dit l’un de ses patients, âgé de 10 ans, victime d’inceste de la part de son père.

Une fois de plus j’ai voulu porter à la connaissance des lecteurs de Lien Social ce témoignage troublant.

« Moi, j’ai dû quitter du jour au lendemain ma maison, mon école, mes copains ; je ne vis plus avec mes frères et sœurs et quand je les vois, c’est juste une après-midi une fois par mois ; je n’ai plus ma chambre, plus mes affaires, plus rien ; je ne peux plus aller au foot, car le mercredi, il faut aller voir un psychologue. Il est assis derrière son bureau, me dit de jouer, ne me parle pas, comme si c’était à moi de lui dire que je n’arrive même pas à mettre en mots. Moi, je voudrais que ce soit lui qui me parle, mais ça, c’est pas gagné. Et alors que j’ai tout perdu, je suis en plus obligé de voir mon père. Même quand je vomis tellement ça me fait peur de le voir en visite médiatisée, je dois y aller, de force ; alors que lui, quand il ne vient pas, « pas de problème », il ne risque rien. Et lui personne ne l’oblige à voir un psy. Alors le juge, il m’a dit qu’il me plaçait pour me protéger de quoi ? De qui ? De ce que mon père me faisait ? Mais il n’a rien compris, ce juge, car le simple fait de voir mon père, de l’entendre, de le sentir lors des visites médiatisées, ça me fait remonter à la tête tout ce qu’il m’a fait. J’ai dit au juge que je ne voulais plus voir mon père, mais il m’a dit « un père c’est sacré, on n’en a qu’un, donc il faut maintenir les liens avec lui, fais des efforts, de toutes façons, tu n’as pas le choix, c’est moi qui décide pour toi » … C’est ça la justice ? Ce juge, il a détruit toute ma vie et il ne me permet même pas de me reconstruire, car tous les quinze jours, je dois revoir mon père. Alors si c’est ça la justice, c’est celle des hommes, pas des enfants »

Pour un enfant victime à qui l'on impose la prolongation de la violence subie, il en est un autre pour qui le maintien des liens avec sa famille sera profitable, car il permettra de renouer une relation apaisée et protégée. 

C'est pourquoi, on ne peut être "pour" ou "contre" la continuité des liens familiaux. Il faut, à chaque fois, évaluer la pertinence de cette relation, en demandant au cas par cas au juge des enfants qu'il la favorise, qu'il la limite ou qu'il la suspende.

(1) "Femme et mère après l'inceste" Luc Massardier et Soraya De Moura Freire, Ed érès,

 

Paru dans le n°1272 de Lien Social

A retrouver sur www.lien-social.com

 

 

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