Prévention spécialisée : en bataillons ?

Relancer la prévention spécialisée sur le terrain ? Une excellente nouvelle ! Sauf à ce que sa mission, initialement fondée sur l'anonymat et l'absence de mandat, ne soit instrumentalisée dans une perspective sécuritaire. Les éducs de prév' ne veulent être confondus ni avec la médiation sociale, ni avec l'animation, chacune de ces fonctions ayant un rôle et une utilité spécifique.

Trois cents éducateurs spécialisés et médiateurs sociaux devraient être recrutés avant le 14 juillet ; 300 autres à l’automne prochain. Ils constitueront les « bataillons de la prévention » annoncés par le Premier ministre le 29 janvier dernier à Grigny, lors du comité interministériel des villes.

Ils seront déployés dans 45 quartiers prioritaires.

Si la mesure a été saluée par certains acteurs de la prévention comme le comité national de liaison des acteurs de la prévention spécialisée (CNLAPS), d’autres restent mitigés.

Le terme de bataillon évoque un contexte guerrier et interroge le sens de la mesure. L’embauche des professionnels en CDD de 18 mois questionne la pérennité de l’action et la notion de temps, essentielle en prévention pour construire une relation de confiance.

Que font les éducs ?

Dans ce contexte particulier, les professionnels de la protection de l’enfance réunis au sein de l’association Idées 93, qui regroupe toutes les associations de protection de l’enfance de Seine-Saint-Denis dont les huit associations de prévention spécialisée, interpelle les candidats aux régionales et départementales dans une lettre ouverte (lettre_ouverte_sur_la_prevention_specialisee.pdf (lien-social.com)

Elle rappelle l’importance de la prévention spécialisée, notamment face à une crise sanitaire qui creuse les difficultés des jeunes de ce département le plus pauvre de France. Ils s’inquiètent de la pression portée sur la prévention pour rendre compte « des réels effets ». 

« Une question permanente revient sans cesse : “qu’est-ce que font les éducateurs ?”, témoigne Arlette Milosavljevic, représentante d’Idées 93. Pour pouvoir rendre des comptes, il faut donner à voir des actions. Or, comment rendre compte d’une relation anonyme dans un quartier qui, pour se construire, va prendre un temps fou ? Cela rentre dans quelle case ? Tout n’est pas action, le travail de relation, d’évaluation et de retour vers le droit commun, d’accompagnement de ces jeunes et de leurs familles sur le territoire reste une partie invisible du travail ».

Un travail de longue haleine, qui demande du temps, s’inscrit dans l’anonymat, l’absence de mandat, des piliers de la pratique en prévention spécialisée mal perçus face au glissement sécuritaire à l’œuvre.

Glissement sécuritaire

C’est l’autre inquiétude pointée par cette lettre ouverte. Cette tendance sécuritaire pousse vers une confusion des rôles entre médiation, prévention spécialisée et animation. 

« Or, les missions ne sont pas les mêmes », pointe la représentante d’Idées 93 mais la médiation permet de s’affranchir de l’anonymat, pilier essentiel à la prévention. « Nous observons des glissements sémantiques et de pratiques partout vers le sécuritaire, vers la confusion des places », poursuit-elle. Or, après un an et demi de crise sanitaire, la tension monte, les jeunes vont mal. 

« Nous avons toute une jeunesse en révolte contre tous ce qui est institutionnel. Il faut des outils hors cadre, hors institution pour les accrocher dans une relation et les mettre en confiance, la prévention spécialisée reste l’un de ces outils », assure Arlette Milosavljevic. Leur lettre défend ces modes d’intervention singuliers.

Marianne Langlet

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