Brèves de comptoir éducatifs non confinées

Les aphorismes claquent, les bons mots dérident, les dénonciations révoltent … Eric Jacquot, responsable de lieu de vie, a été confiné. Comme les familles d'accueil, il aura vécu 56 jours avec ses ados placés, 24h/24. L'occasion de pratiquer un style original où il excelle : la brève de comptoir. En voilà un petit florilège.

Pendant la crise du coronavirus et aussi avant, les éducateurs sont absents du discours politique et médiatique, ils n’existent pas, ils sont les invisibles d’un système. Ils sont pourtant au front sans masque, ni gel, un peu comme sur le toit de Tchernobyl sans protection. Ce sont les anonymes d’une société particulière fournisseur officiel de gilets jaunes.

N’y a-t-il que les paniques collectives pour redonner aux gens, un peu d’humanité ?

Vu le nombre d’appels, de SMS, de mails que j’ai en cette période de crise, je sais maintenant que je ne pourrai jamais être standardiste.

Bon en même temps, je fais l’éducateur avec trois enfants placés chez moi en confinement total. Je fais les courses, je suis aussi directeur, homme de ménage, veilleur de nuit, maitresse de maison, cuisinier et l’éducation nationale qui d’habitude s’empresse de foutre les gamins dont on s’occupe à la porte de leurs établissements m’inonde de mails pour les faire travailler à la maison. J’ai dû rater un épisode !

Dans une situation quand cela va trop bien, trop vite, il faut déjà se préparer au pire avant d’ouvrir le champagne.

L’origine de la maltraitance se cache souvent derrière un tableau Excel qui ignore son pouvoir de nuisance.

Il ne suffit pas de croire, encore faut-il se donner les moyens de ne pas trop y croire.

On peut décider de tout et n’arriver à rien.

Entre les effets d’annonces et la réalité, il y a nous.

La réalité, le moindre geste, la moindre des choses ne supportent pas le confinement dans un tableau Excel.

Les chiffres ne reflètent jamais une réalité, les mots sont beaucoup plus précis.

J’ai parlé à la N-1 du dircab du dispositif résilience 23HBD. Elle va convoquer le DRH dans ces prochains jours afin de définir un protocole pour évaluer un dispositif rapide de sauvetage du TITANIC.

Hier, j’ai trouvé une bouteille à la mer avec un message à l’intérieur « ici le capitaine NEMO, vous en êtes où pour la livraison des masques ? ».

Mes deux chatons apprécient cette histoire de confinement avec trois enfants de plus à la maison, c’est trois fois plus de câlins.

Fabien « Zorro c’est un relou, il n’a rien compris, il a mis son masque au mauvais endroit. »

A ce qu’elle nous donne à voir, je confirme la France est vraiment la 5ème impuissance mondiale.

Hier, surprise sur le ton de l’humour, les enfants m’ont demandé si à la fin du confinement, on ne pourrait pas dire que l’on ne le savait pas pour rester tous ensemble.

Pour fabriquer de l’humain, nous n’avons pas besoin de protocoles sinon venez bosser à notre place et montrez-nous.

Les référentiels techniques et la science des organisations rien de tel pour interdire un espace de pensée clinique. Le soin n’a rien à voir avec la régulation bureaucratique.

Avec les adolescents en confinement, j’ai essayé le film un jour sans fin, ça marche ! Mais un jour sans faim, ce n’est pas possible !

Le confinement limite avec excellence la présence de cons chez moi.

Ronaldo, 13 ans : « Éric, je ne voudrais pas que tu sois mon père mais j’aimerais bien être à la place de ton fils. » Si là, il n’est pas question de transfert, c’est à ne plus rien y comprendre.

Le confinement, c’est s’en sortir sans sortir.

« Je ne peux pas vous laisser dire cela » c’est la première réponse d’un technocrate à quelqu’un qui viendrait contre dire sa science infuse.

La question n’est pas celle-là. C’est comme cela que les gens qui savent, prennent la parole.

Les LVA sont les structures, les mieux adaptées à la crise. Nous avons une grande souplesse d’adaptation. On sait ce que c’est que d’être dans le dur. Les grandes amplitudes horaires on connait déjà, l’abnégation et la non reconnaissance de notre travail aussi.

Hier un des garçons m’a dit, je vais appeler le 119. Je lui ai demandé pourquoi, il m’a dit t’inquiète pas, c’est juste pour dire que l’État te maltraite !

Tiens, on est en avril et un département ne m’a pas payé les prix de journée pour 3 enfants depuis décembre. En période de confinement, il faut avoir les nerfs solides. Les enfants sont du bonheur, les services placeurs des machines à broyer mêmes les meilleures volontés.

Ils nous confinent même au niveau pognon.

« Eric, t’arrêtes de nous piquer, toutes nos bonnes idées pour en faire des brèles. ».

Il y a forcément de la poésie dans ces instants qui arrêtent les trains et les avions.

J’en connais un, qui un jour m’a copieusement insulté. Un peu plus tard, il est venu s’excuser en me disant que ce n’était pas de sa faute, c’était juste parce qu’il avait des troubles du comportement. Je me suis dit, après coup « en voilà un qui va s’en sortir ».

Ignorer la difficulté de ce métier, c’est ajouter de la difficulté.

Il ne faut pas les prendre que pour des blaireaux destructeurs et violents. Il faut leur apprendre le maniement des mots et des émotions et ceci même au prix qu’ils soient bien critiques à l’égard de nos méthodes. Ce jour-là quand ils nous critiquent c’est qu’on a réussi une partie du travail.

On ne peut pas continuer de faire de la protection de l’enfance, le terrain de jeux des spéculateurs, des gens de pouvoir et de ceux qui savent.

Le centre du dispositif, ce n’est pas l’enfant mais le pognon.

Pour te dire qu’ils apprécient ton boulot, les enfants placés te disent qu’il ne sert à rien. C’est de loin, le plus beau des compliments.   

Le premier des gestes barrières quand on ne sait pas, c’est de fermer sa gueule.

Changer d’avis, c’est en général plus couteux que de rester con.

D’une situation facile certains on l’art de la compliquer. En général ce sont les gens qui ne sont pas sur le terrain.

Les agences, les experts et les élites sont confinés dans la satisfaction d’eux-mêmes et dans une forme d’arrogance impudique.

Le confinement est propice au bricolage éducatif.

Laissons-leur le temps d’être des enfants.

L’incasable est en fait celui qui a tout compris, tant qu’on le rejette c’est qu’il existe et qu’il est au centre du dispositif.

Quand tu ne leur demande rien, ils sont bien embêtés et alors ils te donnent ce que tu n’aurais jamais osé leur demander.

Ce matin, un enfant plein de pâte à tartiner de chocolat autour de la bouche est venu me parler. Je lui ai demandé s’il n’était pas le fils à dégueulasse et il m’a répondu avec humour « oui Papa ».

La prochaine tragédie à venir sera le peu d’expérience que l’on va tirer de cet épisode pandémique.

C’est faux, les miroirs ne réfléchissent pas car quand le monde d’avant se regarde dans le miroir, il voit le monde d’après.

On peut faire des hypothèses sur une situation, mais le doute doit toujours faire partie d’une des hypothèses.

Comprendre ce n’est pas savoir.

Je vous résume l’intervention de notre premier ministre. Voilà c’est fait…

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