«On a marché depuis hier matin»

Cela fait des années que des mineurs errent sur le territoire français, sans bénéficier de la protection à laquelle ils ont droit. Les travailleurs sociaux désespérés de ne pouvoir leur venir en aide doivent passer le relai aux associations de bénévoles qui sauvent l'honneur d'une France pris en flagrant délit de violer les droits de l'homme sur son propre territoire.

Par Agathe Nadimi, fondatrice du collectif les Midi du Mie qui soutient les mineurs isolés étrangers laissés à la rue.

Il avait dormi à l’hôpital. Quinze ans, malade, aucune solution. La seule qui lui a été offerte était d’attendre sa date pour une évaluation pendant deux mois et demi à la rue. Deux mois et demi à attendre à la rue en plein hiver, malade avec des crises de palu qui refont surface. J’ai essayé de l’aider, lui ai proposé de rester ici, d’attendre, qu’il y aurait des solutions pour qu’il ne soit pas dehors mais il s’est échappé. Pour lui, c’était au système de l’aider et de ne pas laisser un môme de quinze ans à la rue sans rien ni personne. Je me rappelle lui avoir dit que ce n’était pas sérieux de partir malade et qu’en France il y a plein d’autres endroits encore pires, mais il est parti. 

Il est arrivé à La Rochelle et il y a cru. On lui a dit qu’il serait pris que son évaluation était cohérente. Il a été transféré dans un foyer sur l’ile d’Oléron. Il attendait là avec l’espoir de pouvoir aller bientôt à l’école. Et puis, tôt le matin, “l’éducateur” est venu le réveiller lui et ses vingt-six camarades. Il leur a dit : “on a affiché une liste, c’est pas une bonne nouvelle. Demain, vingt doivent partir, après-demain les autres devront partir, finalement on ne peut pas vous aider, ni vous garder.” On les a mis dehors sur une île en pleine tempête en leur montrant un arrêt de bus. 


Ils ont jamais pu monter dans le bus. Ils ont marché 73 kilomètres pour rejoindre La Rochelle. 
Son discours est peu précis sur ce trajet d’une région de France qu’il ne peut connaître, mais ce soir il dit: “on a marché depuis hier matin“. 
Ça pourrait s’arrêter là. 
Marchant sur une route en pleine campagne, une voiture s’est arrêtée. La conductrice s’est inquiétée de voir cette bande de gamins en errance à bout de souffle et elle a appelé la police pour venir les aider.

La police est arrivée et les a embarqué au poste le plus proche. Elle leur a dit qu’elle allait les amener dans un endroit pour qu’ils se reposent. Mais il s’agissait en fait d’un repos en garde a vue aux mille questions, prises d’empreintes, photos portraits et ce, malgré des papiers qui prouvent leurs minorités. Il dit : “Ça recommence, il fallait tout redire encore, c’était comme une évaluation mais le policier criait et se moquait de moi. Il a dit qu’ici à la police on n’aime pas les étrangers et qu’on va nous renvoyer dans nos pays. Que même si on est des mineurs lui c’est pas son problème”. On a attendu dans un petit endroit et comme on était fatigué on a demandé à dormir mais ils ont recommencé à crier sur nous. Et puis, on avait faim aussi, on avait soif aussi.
Ils n’ont pas voulu trouver un avocat, nous ont donné un papier et on est sorti. On pouvait pas appeler et nos téléphones ils étaient déchargés.”
Le papier est une “obligation de quitter le territoire français”. 

Ils ont marché encore et encore. Une voiture s’est arrêtée et ils ont dit “ s’il vous plaît, n’appelez pas la police.” Elle les a “avancé un peu”. Puis, ils ont marché encore. 
Ils ont fini par rejoindre la gare de la Rochelle. Épuisés, dépités, ils sont montés dans n’importe quel train. Ils ont été séparés. Un groupe s’est fait descendre “quelque part” par les contrôleurs, d’autres ont réussi a se cacher. 

Ils sont arrivés à Bordeaux. 
Il a enfin pu recharger son téléphone à la gare et m’a appelé pour me raconter. Lui a mon numéro. 
Je vais l’aider comme j’ai voulu le faire depuis le premier jour. 
Mais où sont passés les autres descendus du train ? Seront ils, après ce si long chemin renvoyés dans leurs pays ?

 

Témoignage publié dans Lien Social n°1250

"Midi du Mie" peut être contacté sur https://www.facebook.com/groups/1952071515071231/

Retrouver d'autres témoignages sur www.lien-social.com

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.