L'étroit chemin vers une police du quotidien

Installée en 1997, la police de proximité aura eu à peine le temps de produire quelques effets avant d'être purement et simplement exécutée en 2002. Depuis, c'est le règne sans partage des résultats chiffrés, des indemnités de résultats et de performance, de la mise en statistique de l'action policière. Dans un contexte de renouvellement politique sans précédent, le débat doit être ouvert.

Travailler au rapprochement police/population, en reconstruisant une police du quotidien digne de ce nom, François Hollande l’avait évoqué lors de la campagne de 2012. Hélas, la promesse a été remisée, comme d’autres, au grenier des encombrants. Trois raisons principales à cela.

Tout d’abord, une grande partie de l’administration police, très hostile à tout changement de nature à priver ses serviteurs zélés des « bons chiffres » et des primes qui les accompagnent, s’était préparée à l’arrivée au pouvoir d’une gauche tétanisée par le risque de se voir apposer l’étiquette du laxisme. Les deux pieds sur la pédale de frein, les représentants de cette administration ont développé des talents d’inventivité afin d’activer, pour paraphraser Henri Queuille, un « immobilisme que personne ne saurait arrêter ».

Deuxième raison. Par un triste alignement des planètes, le ministre de l’Intérieur nommé en 2012 n’était pas – euphémisme – un grand aficionado de ce type de politique publique qui demande du temps, de l’énergie et un volontarisme à toute épreuve, pour produire des effets. Il aura préféré, en « Sarkozy light », se couler dans les confortables pratiques statisticiennes de son prédécesseur place Beauvau, enterrant ainsi un des grands repères progressistes en matière de sécurité.

La troisième raison, de loin la plus audible, prend racine dans une vague terroriste qui n’a pu échapper à personne. Les priorités et l’énergie de la place Beauvau se sont concentrées sur le renforcement du renseignement – si malmené par la réforme de 2008 – et les nécessaires mesures liées à l’état d’urgence, dont l’efficacité, surtout sur le long terme, n’a jamais été réellement évaluée.

Que de temps perdu, durant ces cinq années au cour desquelles la police a été tour à tour adulée – sous le prisme de la lutte contre le terroriste pour laquelle elle aura payé un lourd tribu –, et détestée, pour des raisons bien plus diverses.

Le temps est donc plus que jamais venu de remettre l’ouvrage sur le métier, de recréer une police du quotidien, réellement au service de nos concitoyens, au plus proche du terrain. Qu’on l’appelle police de proximité, de quartier ou que sais-je encore, celle-ci devra mettre fin à cette schizophrénie générale qui voit les policiers courir derrière les chiffres, sans vraiment trouver de sens à cette pratique au quotidien.

Les obstacles seront nombreux, pour celles et ceux qui seront chargés, je l’espère, de mener à bien cette réforme indispensable.

Tout d’abord, ils feront face à l’administration que je décrivais au début de mon propos. Elle n’a pas changée. Ses représentants, avant même que l’évocation d’une esquisse d’un tel projet soit abordée, ont d’ores et déjà commencé leur travail de sape, destiné à effrayer celles et ceux qui seraient susceptibles d’être sollicités pour appliquer la réforme. Qu’il est simple de surfer sur les peurs du changement et de l’inconnu, lorsqu’un immobilisme si confortable nous tend les bras.

Dans un deuxième temps, une telle réforme se confrontera aux réalités sociologiques de la police de 2017, qui coupe notre institution en deux parties, au moins. Au sein du premier groupe, les policiers qui ont moins de quinze années d’ancienneté. Ils n’ont connu que la politique du chiffre, les objectifs quantitatifs, les primes de résultat et les discours simplistes, qui donnent réponse à tout mais qui, sur le fond, ne règlent rien. En face, celles et ceux qui ont davantage d’ancienneté, qui ont connu et se sont, pour certains, largement investis dans la police de proximité. Ils ont entendu, en 2002, un petit ministre leur expliquer que tout cela n’était qu’inutile poudre aux yeux. Certains avaient pourtant pu constater l’efficacité de cette politique. D’autres ont retenu les nombreux dévoiements de sa doctrine originelle, qui prévoyait pourtant un équilibre entre occupation du terrain, recueil du renseignement et traitement judiciaire de la délinquance. Déséquilibrer l’application de cette doctrine, c’était déjà préparer l’échafaud, installé à Toulouse pour l’exécution médiatique de Jean-Pierre Havrin.

Ces deux camps, aussi conscients qu’ils soient d’une réalité qui dégrade chaque jour un peu plus le climat sécuritaire et la santé de celles et ceux qui sont chargés d’en gérer les conséquences, seront pourtant difficiles à convaincre qu’il est aujourd’hui nécessaire de s’inscrire dans une véritable rupture. Certains prétendront que la solution est dans une plus grande répression. D’autres refuseront de s’investir dans une nouvelle impulsion politique, sans garantie que celle-ci s’inscrira réellement dans le temps long, seul à même de permettre des adaptations et l’obtention de résultats probants.

Le nouveau chef de l’Etat bénéficie aujourd’hui d’une fenêtre de tir étroite mais bien réelle pour impulser la rupture dont les politiques de sécurité ont besoin. Mettre réellement fin à la politique du chiffre, poursuivre la politique de recrutement impulsée par son prédécesseur et destinée à remettre à flot les effectifs au sein des commissariats, redonner au renseignement territorial l’autonomie et l’initiative qu’il n’aurait jamais dû perdre. Telles étaient les promesses du candidat Emmanuel Macron. Leur respect constitue un préalable indispensable mais pourtant insuffisant.

Redonner du sens au travail quotidien des policiers, en permettant à celles et ceux qui assurent la sécurité de nos concitoyens jour et nuit de marcher à leur côté et d’anticiper leurs besoins. Recréer les conditions d’une investigation du troisième millénaire, en capacité de trier et d’absorber la colossale charge de travail sous laquelle elle croule aujourd’hui, totalement découragée. Redonner aux forces mobiles les moyens de mener à bien leurs missions de maintien et de rétablissement de l’ordre ou de sécurisation, dans le cadre d’une doctrine revisitée et compréhensible par tous. Voilà trois domaines sur lesquels notre nouveau président pourrait engager son ministre de l’Intérieur.

Le chemin est étroit, comme tous ceux qui mènent à la réussite. Qui mieux que notre nouveau président pour s’en rappeler ?

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