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Billet de blog 1 mai 2009

Communication moderne et disqualification de l'autre

« Tu devrais te faire soigner ! ». « Vous n'avez pas rempli vos objectifs, vous êtes le maillon faible de notre entreprise ». « Ici, pas de place pour les loosers ».

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« Tu devrais te faire soigner ! ». « Vous n'avez pas rempli vos objectifs, vous êtes le maillon faible de notre entreprise ». « Ici, pas de place pour les loosers ».

Que ce soit dans le discours politique, dans les jeux télévisés, sur les forums du Net, dans les entreprises ou dans les cours de récréation, c'est la chasse à l'homme. Je veux dire que l'absence de discussions dont les conflits ne dégénèrent pas, a son pendant dans le développement, lors des échanges, d'attaques personnelles disqualifiantes.

Nous ne savons plus discuter. La disparition progressive du lumineux « thèse-antithèse-synthèse-conclusion » au profit de « développer un argumentaire » dans les textes demandés aux élèves en français, se retrouve dans les échanges à tous les niveaux de la société : chacun développe son point de vue, mais l'échange réél est pauvre, et, surtout, il est rare d'essayer de considérer les choses du point de vue de l'autre.

On ne discute plus vraiment de politique : chacun est d'emblée marqué d'une étiquette, et celui qui n'a pas de scrupules va s'empresser de ridiculiser ou diaboliser l'autre ayant des idées différentes de lui. Plus question d'opinions à confronter, d'idées à développer pour constater les points de partage et les divergences incontournables : très vite, l'un attaque l'autre sur sa personne parce qu'il a des opinions différentes. Celui qui est victime de l'attaque essaie un temps de recentrer la discussion sur les concepts, puis finit par s'échauffer des atteintes à son image, et risque de se laisser mettre dans son tort par une défense de lui-même qui semble inauguralement agressive si on l'observe de l'extérieur.

Si l'on étudie les débats politiques, on se rend compte que ce schéma est constant. Mais si l'on prête attention à la communication dans l'entreprise, la même chose se retrouve, quoique de façon moins ouverte. Le management moderne, évitant le conflit, disqualifie pourtant le salarié. Les évaluations, qui prétendent être des évaluations du travail effectué, sont en fait des critiques du salarié lui-même, censé avoir fait seul son projet, et donc officiellement considéré comme responsable de la non-atteinte des objectifs (en fait, cyniquement calculés à l'avance pour être innateignables). Toute tentative de discussion de sa part sera considérée comme une contestation. Et on lui fera des remarques douceureuses sur sa difficulté à gérer son stress ou les relations avec autrui. Il sortira « cassé » de ces entretiens de « recadrage », où il n'a pas vraiment pu s'exprimer.

Dans les cours de récréation, cela fuse : « grosse loche » « intello ». Cela n'est pas récent, mais c'est maintenant systématique, et l'étiquette va coller à la peau de celui qui est un peu différent, et qui donc ne va plus avoir la parole dans le groupe. Quand il ne développe pas une vraie phobie scolaire.

Dans ces conditions, est-ce que quelqu'un l'a vraiment, la parole?

Sur les forums, celui qui avance une idée originale qui ne fait pas consensus va se trouver attaqué par les tenants du discours officiel, attaqué sur sa personne. Cela pourrait paraître «drôle » puisqu'il s'agit souvent de personnes écrivant sous pseudos et dont nul ne sait rien ! Mais cela ne fait rien, on y va de sa disqualification blessante, et répétée. Reprise parfois en coeur par les zélotes, voire par ceux qui sont mandatés pour le faire. Mais celui qui est attaqué va finir par se défendre, et cesser de développer ses idées. Après plusieurs combats, il abandonne le terrain du forum.

Ma thèse, c'est que la pauvreté de la réflexion politique, la stérilité des débats publics, la violence et la radicalisation que l'on trouve sur les forums avec départs réguliers des personnalités les plus riches, le développement de la souffrance au travail et à l'école, ont à voir, entre autres, avec le développement de cette pathologie de la communication : disparition du pacte minimum de respect mutuel, ce qui fait que l'un va se permettre d'attaquer l'autre dans son narcissisme, non pour convaincre de la justesse de ce qu'il pense, mais pour asseoir son pouvoir.

Quand, dans une relation, l'un utilise la communication, non pour faire connaître à l'autre ses idées et entendre les siennes, mais pour prendre le pouvoir, il ne s'agit plus d'échange mais d'une relation d'emprise, asymétrique. Nous devons collectivement être conscients de cet état de fait ( le développement de la communication d'emprise, ou de la communication d'influence) pour ne pas tomber dans les pièges que nous tendent ceux qui prétendent communiquer et qui ne veulent que prendre le dessus sur nous et nous empêcher de nous faire entendre.

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