Et Macron continua de jupiter

C'était un coup de dés. Ou bien le Président refaisait de façon plus approfondie le mea culpa qu'il avait récemment ébauché (et on comprend que ce fut un déchirement pour lui qui n'est pas rompu à l'exercice) ou bien il reprenait sa posture jupitérienne, celle dont il croit qu'elle répond à l'attente des français.

C'était un coup de dés. Ou bien le Président faisait son mea culpa comme il l'avait récemment ébauché (et on comprend que ce fut un déchirement pour lui qui n'est pas rompu à l'exercice) ou bien il reprenait sa posture jupitérienne, celle dont il croit qu'elle répond à l'attente des français. C'est cette position jupitérienne qui lui permettrait, si ce passage de Rubicon produisait l'effet escompté, de faire ce qu'il répète à l'envi, c'est-à-dire respecter son programme (...néolibéral pour lequel il a été choisi par les capitalistes).

Donc, Macron a jupité : acculé au bord du pouvoir par le mouvement des Gilets jaunes qui est encore plébiscité par une majorité de français malgré la propagande gouvernementale et médiatique tendant à le minimiser ou le criminaliser, il joue le général en chef, droit dans ses bottes et poursuivant inflexiblement sa ligne de réformes. Or ce sont justement ses réformes qui ont conduit le peuple dans la rue. Ses réformes et sa morgue jupitérienne, le mépris que cet homme a pour le peuple. Même lors de ses vœux, et malgré un subtile dosage de flagornerie et de menace du bâton, le mépris transparaît, dans la façon de ne pas nommer les Gilets jaunes, sinon pour les assimiler à une « foule haineuse », ou dans le « déni de réalité » auxquels nous serions soumis...

De plus, il continue manifestement à prendre les français pour des imbéciles, en disant qu'il comprend l'impatience de ceux-ci vis-à-vis des réformes, mais que ces dernières ne peuvent pas aboutir tout de suite (dame, tout Jupiter qu'il est, il ne peut pas aller plus vite que la musique...) ce qui n'est pas une raison pour les arrêter. Bon, il va falloir peut-être crier plus fort pour qu'on entende de l'Olympe que le peuple ne veut pas de réformes qui le paupérisent encore plus et diminuent toujours plus les filets de protection sociale et de redistribution sociale ?

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le contenu de ces vœux, mais de nombreux commentateurs ont fait ces analyses et je n'apporterai rien par mes remarques à moi, et ce d'autant plus que j'ai un refus viscéral et instinctif à les réécouter in extenso. D'ailleurs, si quelqu'un veut bien me dire où en trouver le verbatim, cela m'arrangerait. Notamment parce que, dans ce flot de discours manipulateur, j'ai saisi au vol la formule « écologie industrielle » : j'aimerais bien retrouver dans quelle phrase a trouvé place cette jolie expression et comprendre ce que nous concocte le gouvernement dans le domaine de l'écologie...

Pour l'essentiel, je pense qu'on aura compris la pensée macronienne, ou ce qui en tient lieu, c'est-à-dire en forçant un peu le trait... : les français sont des abrutis qui ne comprennent pas qu'ils sont des esclaves du néolibéralisme et qu'ils doivent se plier à un ordre qui les dépasse. Comme ils se croient en démocratie, ils se permettent de manifester bruyamment leur mécontentement : on croit rêver ! C'est 1789 à l'heure de la victoire totale de l'économie financière, cette dernière ayant pourtant soumis les États, les réduisant à l'unique rôle de fabrication de lois augmentant encore le pouvoir de l'argent. Les citoyens, quant à eux, sont ravalés au rang de presque voyous, des gens incapables de traverser la rue pour trouver du travail mais capables de passer des semaines sur un rond-point ou de recevoir lacrymos sur lacrymos parce qu'ils ne veulent pas comprendre qu'ils ont perdu et que rien ne viendra plus jamais en travers de l'avance inexorable du capitalisme financier. S'ils ne comprennent pas, ces... « irréductibles gaulois » qui sont par principe opposés aux réformes, on va leur faire comprendre de force. On va faire ce qu'il faut pour que force reste à ma Loi.

 

Il paraît que Louis XVI était un brave homme. Je ne sais pas si c'est la formule qu'on emploierait pour Emmanuel Macron, cependant ces deux monarques parvenus au pouvoir jeune, ont un point en commun : une opposition populaire dont ils ne comprennent pas tout-à-fait la teneur, ni l'envergure.

Il est étonnant, d'ailleurs, qu'en tant que gouvernant très au fait des techniques de fabrique de l'opinion publique, notre Jupiter tienne aussi peu compte des sondages montrant le soutien de la population aux Gilets jaunes comme, naguère, Louis XVI ignorait que le peuple ne le laisserait pas trahir la révolution naissante pour s'allier avec les royautés voisines.

Donc Macron ne cesse de jupiter (oui, je sais, ce mot n'existe pas, mais je trouve qu'il exprime si bien ce type de gouvernance, qualifié d'ailleurs de « jupitérienne » par le principal intéressé, que je suis étonnée que ce verbe n’existe pas encore). Mais, ce faisant, chacun de ses mots augmente encore le divorce entre le peuple et son Président. Quand on a été pris en flagrant délit de mensonge, on peut tenter de s'en sortir, si l'on ne veut pas avouer, par un mensonge encore plus gros, ou par un détournement de l'attention. Mais à partir du moment où une succession de mensonges a conduit à une prise de conscience chez celui qui a été trompé, plus rien n'est entendable. A partir de ce moment-là, commence l'ère de la suspicion, et le mensonge est alors détecté dès le premier mot prononcé. Or, nous en sommes précisément là.

Ce ne serait pas si grave si E. Macron était un gouvernant ordinaire, un politique comme notre régime en fabrique à foison, s'étant fait connaître par un parcours d'élu d'abord local, parcours qui lui aurait appris ce que c'est que gouverner, ne serait-ce qu'à l'échelle d'une commune, puis par des responsabilités à l'échelle nationale, telles qu'un mandat de député peut en apporter. Cela lui aurait appris le sens ce que c'est que la politique, et que, si elle n'est malheureusement pas toujours au service des hommes, elle ne peut cependant pas se faire sans eux. Cela lui aurait aussi appris le sens de la diplomatie, qui n'est pas directement superposable à la communication politique, la différence consistant en une absence absolue de scrupule dans la comm' que n'avait pas le sens classique du mot « diplomatie ». Non, notre Président n'a pas eu d'expérience politique avant de rentrer directement dans le secret des Dieux. Même son passage par l'entreprise ne lui a rien appris de ce côté-là, puisqu'il s''est très vite trouvé en haut de l'échelle, dans une banque elle aussi en haut de l'échelle. Et cela sans compter les parrains qui lui ont ouvert ces portes que d'autres mettent des dizaines d'années à franchir.

Emmanuel Macron a été l'oiseau rare que la finance attendait, quelqu'un qui ne s'était pas depuis trop longtemps compromis avec l'argent pour que cela ternisse l'image fabriquée d'un jeune surdoué désireux de rompre, officiellement du moins, avec les vieilles pratiques de la vieille politique ( et on sait ce qu'il en est advenu...). Et en fait, grâce à son inexpérience, quelqu'un qui serait peu frileux au moment d'entreprendre les réformes réactionnaires que le monde néolibéral, son internationale des banques et ses instances (Commission européenne, FMI, Bilderberg etc.) désiraient.

Franchement, cela a failli marché. Le Président aurait un peu moins jupité, il aurait, la main au cœur et la larme à l’œil, dit : «Je vous ai compris, on va donner un peu plus d'argent aux pauvres, aux vieux et aux malades et je reviens partiellement sur quelques réformes (la privatisation des « chemins de fer » par exemple, ou les 80 Km\h, ou la suppression des emplois aidés emplois aidés, ou le harcèlement des chômeurs). Quant aux prochaines réformes, je vous demanderai votre avis pour qu'on fasse ça ensemble... ».

Vous riez ? Pourtant, Louis XVI a fait quelque chose comme ça, quand il a accepté une monarchie constitutionnelle. Dommage pour lui, il n'a pas tenu la distance, mais l'idée y était.

Mais une telle évolution me semble impossible pour notre Président. Il nous avait prévenu : dès qu'il serait élu, il serait Président, au sens qu'il habiterait immédiatement la fonction. Et c'est ce que l'on a vu, quand il a arpenté le terre-plein au Louvre et qu'il nous a harangués devant la Pyramide. Cette scène aurait pu s'appeler « Naissance d'un Président ». Mais ce n'était qu'une scène, et si notre Président joue au Président, il ne sait pas faire grand-chose d'autre chose que jouer. On ne devient pas Président en une soirée d'élection, on s'y prépare en apprenant ce que c'est que diriger, en comprenant ce que sont les hommes, pas juste ceux que l'on séduit, mais ceux qui existent, qui vivent leur vie, et quand je dis les hommes, je veux parler des hommes et des femmes, l'humanité dans sa richesse, sa volonté sa détermination.

Non, Monsieur le Président, il n'y a pas les premiers de cordées, et les riens. Chacun est un premier de cordée, à son niveau, premier de cordée de sa propre vie, et parfois, aussi de celle de certains autres. Il n'y a pas une vie qui vaut plus que celle d'un autre. La mort d'un Gilet jaune n'est pas moins scandaleuse que celle d'un policier. Vous êtes Président de tous les français et je ne pense pas que vous l'avez oublié, je pense que vous ne l'avez jamais compris. De même vous n'avez pas été élu sur votre programme mais contre M. Le Pen, alors que les trois candidats qui vous suivaient au premier tour l'auraient battue aussi. Donc, ce qui vous a permis d'être Président, ce sont à peine plus de 3% qui vous ont séparé du deuxième candidat non lepéniste au premier tour des élections présidentielles. C'est peu pour justifier un putsch des banques sur notre démocratie sociale...

La presse de ce premier janvier tant à me faire penser que mon sentiment est partagé par d'autres. Je crois que nous sommes nombreux à être inquiets. "Gouverner, c'est prévoir" or Jupiter ne prévoit pas, il oriente. C'est ce que E. Macron disait, dans un article du 12 avril 2017, sobrement appelé « Moi, je suis un guerrier » : « L'évolution de la V e, avec un président beaucoup plus présent sur les sujets du quotidien, dans l'actualité et dans la vie médiatique, n'est pas une bonne chose. Parce que présider, ce n'est pas gouverner. Parce que le président est le garant des institutions, et que ce n'est pas compatible avec la pratique d'être responsable de tout. C'est une source de malheur et un trouble collectif. Le rôle d'un président de la République, c'est de donner le sens, le cap, la direction de ce qui est entrepris. Sinon, il devient lui-même un président du quotidien, ce qui est mortifère. Son rôle, c'est de nommer, ensuite le gouvernement agit. On doit retrouver le sel de nos institutions. Retrouver un certain goût pour le temps long, notre peuple en a besoin. »

Oui, on peut souscrire à cette vision des choses d'un Président qui donne un cap et va ensuite inaugurer les chrysanthèmes tandis que le gouvernement se coltine, lui, la vraie vie, à l'opposition des citoyens, aux lenteurs des administrations, aux lois existantes et aux règles d'usage, à l'histoire politique de notre pays, à la morale et à l'éthique, etc. Mais ce n'est pas ce qu'a fait Macron, qui joue sa présidence comme un manager au sens du New management. Il dit ce qu'il faut faire à ses équipes et ne tolère pas que le résultat qu'il escompte ne soit pas au rendez-vous (d'où les démissions en cascade...). Je l'ai déjà écrit sur Mediapart : le problème de la gouvernance Macron c'est son fonctionnement managérial. Il a un projet et chacun, ministres, députés, élus, citoyens doivent obéir à ses diktats sans barguigner. Et si des réticences se font jour, c'est parce que le récalcitrant est réfractaire au changement.

Nous sommes donc dans une impasse, parce que le mécontentement va croissant, la violence de la répression policière radicalisant des personnes débutantes en militantisme et qui étaient tout-à-fait pacifiques au départ, le mépris présidentiel ne cesse de nous tomber dessus comme du gaz lacrymogène, et Jupiter continue de jupiter sans réaliser qu'il y a le feu et qu'il faudrait changer de logiciel.

Alors oui, je suis inquiète, parce que, à part un écrasement du peuple qui ne pourra qu'être momentané, mais qui pourrait se révéler dramatiqueje ne vois pas comment notre Président pourrait apprendre le sens de l'autre en quinze jours.

Allez, pour finir, un élément très significatif. Les citoyens ont écrit, dans certaines mairies, des cahiers de doléances. De plus certains Gilets jaunes (et d'autres, non-gilets) demandent avec force et constance la mise en place d'un Référendum d'Initiative Citoyenne (RIC) ou une démission d' E. Macron, ou une dissolution de l'Assemblée Nationale, et/ou une Assemblée Constituante pour passer à une sixième République. Alors notre Président, voulant montrer par là son empathie avec la France qui souffre, reprend le projet d'un « débat », qui n'a jamais été celui des Gilets jaunes, en y mettant d'emblée des limites comme s'il avait affaire à des enfants turbulents et alors que l'on sait officiellement qu'aucun changement de politique ne sera à attendre après ce débat. Mais il nous annonce, lors de ses vœux présidentiels, qu'il va nous écrire afin de préciser les choses : « Le débat national qui s'ouvre doit nous permettre de parler vrai et je vous écrirai dans quelques jours pour vous en préciser les attentes ».

Quelle magnifique entourloupe, c'est du grand art. Je serais tentée de dire « Chapeau l'artiste ! » si l'enjeu n'était pas si grave. En effet, si l'on doutait de ce que représente la comm' politique nous en avons là un bel exemple. Les Gilets jaunes, remontés au début contre l'augmentation des taxes sur les carburants, ont vite compris, en échangeant entre eux, que leur problème était plus vaste. Et que c'était tout notre système politique qu'il fallait redéfinir, changer ce qui avait permis qu'un gouvernant prenne des mesures contre le peuple sans que celui-ci n'ait aucune marge de manœuvre pour y changer quoi que ce soit avant les élections suivantes, soit plusieurs années après. Logiquement, une aspiration a commencé à naître pour un changement profond de notre démocratie afin de la ramener à son sens originel.

Alors que répond Jupiter ? « Oui, peut-être, si vous êtes sages. On va vous écouter, mais cela ne changera rien. Et je vous dirai où quand et comment. Donc là, ce qu'il vous reste à faire, c'est d'attendre mon courrier. »

Il espère peut-être que tout le monde va attendre la précieuse missive présidentielle, comme certains ont attendu fébrilement ses vœux jupitériens ? Le peuple exige d'être entendu, et notre ci-devant Président Macron communique de façon à ce que chacun attende l'onction présidentielle pour avoir le droit de débattre. Quelle farce !

On pourrait peut-être la lui renvoyer non ouverte, la fameuse lettre de notre sujétion, afin que nul n'en ignore ?

 

 

 

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