J'ai quelque chose à cacher


Privé de vie privée- Liliane Baie, http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/ Privé de vie privée- Liliane Baie, http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/


Oui, mais quoi ? Non, ne comptez pas sur moi pour vous révéler des détails croustillants de ma vie privée, ni les actions que je mène pour lutter contre le Nouvel Ordre Mondial. Je ne dirai rien de plus que ce qui est sur mon blog. Même sous la menace.

Je ne dirai rien. Ou presque. Tout au moins en public.

Mais en privé, je fais ce que je veux, et je dis ce que je veux. C'est ça, la liberté, pour laquelle tant d'hommes et de femmes se sont battus. C'est elle, cette liberté si précieuse, sans laquelle aucune autre valeur, aucun droit de l'homme n'existe.

C'est d'ailleurs pour cela que la peine essentielle choisie par tous les pouvoirs lorsqu'ils veulent punir quelqu'un qui contrevient aux lois, c'est la privation de liberté. Et donc de vie privée.

En effet, peut-on considérer que l'on est libre, si l'on n'a plus de vie privée ? Qu'un vote est libre, si l'on n'a pas d'isoloir ? En fait, non. Parce que n'importe qui peut vous demander des comptes sur une opinion, un acte, une explosion de colère, une amitié, une erreur... Et si j'écris « n'importe qui » ce n'est pas par hasard. En effet, tout fichier de renseignement peut un jour être consulté par « n'importe qui ». Et quand il s'agit de données collectives (la « pêche au chalut ») il est certain que toute information collectée pourra être un jour retournée contre vous.

Mais vous n'y croyez pas. Vous pensez n'avoir « rien à cacher » ? Vous est-il vraiment indifférent de savoir que l’État saura avec qui vous couchez, comment vous dépensez votre argent ou que vous avez contacté un tel et un tel parce que, vraiment, cette centrale nucléaire maintenue avec des bouts de ficelle il y en a marre ? Ne vous paraît-il pas grave que vos petits soucis de santé deviennent un fait éventuellement public?

Eh bien moi, oui, j'ai des choses à cacher. C'est ma vie privée, mes choix, mon histoire, mes échecs et mes errements, mes relations et mes passions, mes engagements.

Je choisis, jusqu'à présent, ce que je donne à voir, et à qui, et comment. Bien sûr, je sais que si les services de renseignements n'ont rien à faire de mieux que d'espionner une simple citoyenne comme moi, ils peuvent le faire. Peut-être l'ont-ils déjà fait, d'ailleurs, puique j'écris sur un journal en ligne qui n'hésite pas à épingler les tenants du pouvoir. Mais je sais que leurs éventuelles interventions seraient pour l'instant limitées dans la mesure ou rien ne laisse à penser que je serais une dangereuse terroriste (et vu ce qu'arrivent à commettre des personnes pourtant repérées et surveillées comme potentiellement susceptibles d'actes terroristes… ).

Pour le moment, dans ma vie privée, ma parole est libre. Mon écriture en ligne, un peu moins, je fais attention. Même sur mes courriels, je ne me permets pas de plaisanter sur quelque chose d'équivoque… Je sais que les écrits restent et, étant donné ce qui est arrivé à Adlène Hicheur (https://fr.wikipedia.org/wiki/Adl%C3%A8ne_Hicheur ) je pense qu'il vaut mieux contrôler son expression, sur tous les supports en ligne. Je refuse d'être sur Facebook et tout lieu d'expression publique où l'on s'exprime comme si l'on était entre amis.

Mais, jusqu'à présent, je me sentais tranquille dans ma « vie privée ».

Bientôt, si la loi sur le renseignement est votée mardi 5 mai, ce sera la fin de cette nécessaire tranquillité, pour moi, comme pour chacun d'entre nous, même si nous ne le percevrons pas tout de suite. Car nous n'avons rien de grave à cacher… sauf tout.

Désormais, si cette loi est votée, tout pourra sortir, même des informations erronées. J'en veux pour preuve le nombre faramineux d'erreurs dans le fichier STIC et ses innombrables conséquences désastreuses ( http://www.lexpress.fr/actualite/societe/victimes-du-stic_732755.html ) ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichage_en_France ). Et l'affaire d'IKEA : http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/05/11/une-information-judiciaire-ouverte-sur-ikea-france_1700026_3234.html

Si la CNIL s'est attachée depuis des années à tenter d'empêcher la constitution d'un système de fichage centralisé, c'est pour éviter toutes les dérives auxquelles l'existence d'un tel fichier pourrait aboutir : dans l'obtention de certains emplois, l'octroi de prêts, la souscription d'assurances, l'engagement public, etc. Sans compter l'utilisation désastreuse qui pourrait être faite d'un tel fichier si le pouvoir venait dans des mains plus proches de l'extrême que des valeurs démocratiques, ou si un état d'urgence était décrété. Rappelons que dans ce projet examiné en urgence (quelle est l'urgence ? Ils ont peur, ceux qui nous gouvernent ?) c'est le Premier ministre qui décide des écoutes, sans intervention d'un juge à aucun moment de la procédure.

Mais il existe une autre action plus pernicieuse de ce genre d'écoutes généralisées, c'est l'instillation d'un sentiment de peur, qui débouche sur de l'inhibition et de l'autocensure. Que l'on se souvienne de ce qui se passait dans les pays de l'Est, sous le joug de l'empire soviétique : les citoyens devaient régulièrement rendre compte aux autorités de ce qu'ils faisaient, des personnes qu'ils rencontraient, notamment étrangères, de ce qui se disaient, etc. Du coup, ils tenaient, même en privé, des discours favorables au régime, de peur que l'un de ceux qui étaient présents soit un informateur du KGB.

Le plus grave étant que, dans ce type d'emprise psychologique, on finit par croire ce que l'on est censé dire. Peut-être d'ailleurs que cet effet secondaire de l'instauration d'une surveillance de masse est un des buts poursuivis par ce projet de loi. Et ceci, pour tenter de bloquer l'émergence d'un vaste mouvement de révolte devant les mensonges de gouvernants qui nous vendent et vendent notre démocratie aux multinationales (cf TAFTA).

Alors, oui, comme tout le monde, j'ai des choses à cacher. Et j'entends que cela continue.

Et je considère que ce projet de loi constitue une atteinte directe et criminelle envers les citoyens et les valeurs fondatrices de notre pays.


Liens :

http://blogs.mediapart.fr/blog/la-redaction-de-mediapart/240415/4-mai-mediapart-organise-les-six-heures-contre-la-surveillance

http://www.mediapart.fr/journal/france/dossier/dossier-les-francais-sous-surveillance

Je rajoute cet article écrit par un jeune spécialiste en sécurité, facile à lire, et qui explique pourquoi ce système ne marchera pas dans la lutte contre le terrorisme, et comment il ne peut que faire accuser des citoyens à tort, et collecter un maximum de données de façon centralisée sur tous les citoyens :

http://blogs.mediapart.fr/blog/p4bl0/270415/pourquoi-la-surveillance-generalisee-dinternet-est-un-leurre

Et une fiction : http://blogs.mediapart.fr/edition/fictions-futures/article/190415/la-vie-privee-en-2024

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