Je suis très en colère

J’aurais dû écrire « Nous sommes très en colère ». Mais chacun pourra évaluer s’il partage mon sentiment. J’ai toujours aimé mon pays, j’étais même bêtement fière qu’on puisse le nommer « Pays des droits de l’homme » ou que l'on puisse dire « France, terre d’asile ». Mais on ne peut plus dire çà. Et c'est triste.

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Sans m’illusionner sur la nature de l’être humain, je savais que notre République avait su sortir de la féodalité puis de la monarchie absolue, en mettant progressivement en place des contre-pouvoirs. Enfant lors de mai 68 j’en avais suivi les évènements devant mon téléviseur et, ensuite, étudiante, j’avais vu les principes de participation s’inscrire à l'Université et dans les entreprises.
C’était l’époque où l’on voulait tordre le cou à un ordre bourgeois, uniquement tourné vers le maintien de l’ordre établi et des conventions qui enfermaient chacun dans un avenir déterminé à l’avance. La libération sexuelle, les communautés, le retour à la terre, l’écologie, déjà, et la critique de la société de consommation : la jeunesse était animée d’une recherche des possibles très revigorante. Et même si l’on pouvait ne pas s’illusionner sur des lendemains qui chantent (« Changer la vie » m’a toujours semblé un slogan un peu naïf) on sentait bien que cela valait le coup de continuer à chercher, individuellement et collectivement, comment améliorer notre futur.
Mais l’ordre bourgeois est fort, et ceux qui ont le pouvoir de l’argent sont très déterminés à ne pas perdre une once de ce pouvoir.
Nous nous sommes donc faits avoir. Les soixante-huitards sont rentrés dans le monde du travail et ont peu à peu repris le chemin de la consommation. Certains sont devenus chefs d’entreprise ou ont trouvé de la place dans les médias. Et le fait d’avoir un costume en velours et un pull à col roulé ne les a pas empêchés de revenir peu à peu à une conception du pouvoir qu’ils auraient renié dans leur jeunesse. Mais sans le dire.
Nous avons été vaincus par la société du spectacle et par la consommation de masse.
Ce n’est pas nos soutiens-gorges qu’on aurait dû brûler, en 68, mais nos téléviseurs. Puis, plus tard, nos smartphones.
En effet, devant l’illusion d’une éducation populaire qu’a véhiculé la télévision, devant la tricherie d’un parti socialiste qui a prétendu représenter la gauche alors qu’il acceptait la construction d’une Europe non démocratique et au service des banques, nous nous sommes laissés berner.
Ainsi cela fait longtemps que les décisions concernant les programmes scolaires attaquent peu à peu, mais de façon déterminée, tout ce qui faisait l’excellence de nos écoles et de nos universités : cela est passé de la méthode globale en CP (masquée depuis plus de cinquante ans en « méthode semi-globale ») à la nécessité pour les chercheurs de trouver dans le privé des sponsors pour leurs recherches, en passant par le collège unique, plus tout le reste. Le plus pitoyable c’est que certaines de ces réformes ont été plébiscitées par des enseignants de gauche au prétexte qu’elles devaient rendre l’enseignement moins élitiste et favoriser l’accès des enfants issus des classes populaires au savoir…
Mais c’est la même chose dans tous les domaines : tout ce qui a été atteint de nos acquis sociaux et de notre système de redistribution l’a été pour des raisons soi-disant « nobles » : l’Europe, d’abord, qui devait être une Europe sociale, alors qu’on a pu constater l’abaissement de nombreux droits au nom de l’harmonisation européenne, l’atteinte aux droits des travailleurs et l’acceptation de normes mortifères au nom de la mondialisation, la recherche du profit érigé en règle au nom du pragmatisme, etc.
Alors, bien sûr, on pourrait être tenté d’accuser E.Macron de vendre notre pays et toute sa structure d’État social aux grandes entreprises et à la finance. Et c’est vrai que c’est, grosso modo, son projet. Et que, en plus, il veut aller très vite pour liquider les bijoux de famille.
Mais si je suis très en colère, c’est parce qu’il est quasiment trop tard.
Je me souviens encore de ces proches se battant pour le Larzac, ou de tous ceux qui sont partis dans la campagne élever des chèvres pour fuir la société de consommation et avoir une vie respectueuse de l’environnement.
Et cela fait plus de cinquante ans que l’on se moque de ces précurseurs qui avaient compris que le danger était à nos portes et qu’il fallait agir, individuellement et collectivement. Tous ceux qui, depuis quelques années, essaient d’alerter sur le climat ou sur une politique qui est faite pour les riches au détriment des pauvres et des petites classes moyennes sont moqués, traités de doux rêveurs futurs responsables de pertes d’emploi parce que, soi-disant, si l’on veut imposer des normes sociales ou environnementales aux entreprises, on va entrainer la faillite de celles-ci…
Juste une question : si la mondialisation apporte tant de risques, pourquoi favoriser les échanges internationaux ? Quand on voit ce qu’il advient de toutes ces entreprises internationales, accueillies à prix d’or, et qui partent quand elles le veulent en laissant des salariés désespérés et sans perspective, on se demande quel est l’intérêt ? De même pour le CETA et le MERCOSUR.
La réponse est dans la question : l’intérêt est énorme pour les capitalistes et les gouvernements qui leurs servent la soupe, le risque est majeur pour les salariés.

Mais, depuis l’époque d’E.Bernays, ("Propaganda" aux éditions Zones) la fabrication de l’opinion publique, la propagande, a fait beaucoup de progrès. Elle s’habille désormais en « comm’ » que l’on retrouve partout. Cependant cette comm’ a plusieurs aspects : il y a la façon de dire les choses pour faire passer son point de vue, ce qui est classique, mais aussi la façon de faire, d'agir au niveau politique, pour que les actes modèlent la pensée collective. Comme de lancer une question sociale non consensuelle au moment où on fait voter une loi critiquée.
Le problème, c’est que la façon de faire passer les messages n’est plus seulement un art de la manipulation, cela devient un art de gouverner. En effet la volonté de tous les pays industrialisés depuis plusieurs dizaines d’années a été de faire avancer le pouvoir des capitalistes au détriment des droits de la population, et ils se sont donnés les moyens d’y parvenir. Mais ils ont omis de se demander si c’était pertinent de se limiter à cette feuille de route.
Ils ont juste oublié que les peuples avaient vécu depuis la constitution des nations la domination des rois, et qu’ils avaient fini par se révolter. Et que le développement d’un nouveau pouvoir absolu, fût-il financier, se heurterait, et beaucoup plus vite cette fois, à la même révolte.
Et comme la financiarisation de la politique est mondiale, le rejet de celle-ci le sera aussi.
De même cette primauté du profit a entraîné les décideurs à ne pas tenir compte de l’impact de leurs décisions sur le climat et les ressources de la terre, aussi l’atteinte écologique sera mondiale et définitive.

C’est d’ailleurs ce qui va précipiter la chute de ces dirigeants: de la même façon que la taxe carbone a "carbonisé" E.Macron avec la naissance du mouvement des Gilets jaunes, de la même façon toutes les décisions nationales et internationales qui ne vont pas dans le sens de la protection de l’environnement et du climat seront, à juste titre, considérées comme des décisions d’ennemis du peuple. C’est ce qui se passe avec Jair Bolsonaro et sa destruction sans complexe de la forêt amazonienne, ou de Vladimir Poutine qui a trouvé dans un premier temps que la valeur de la forêt sibérienne ne valait pas le prix qu’auraient coûté les tentatives pour éteindre l’incendie qui la ravageait.
Il va y en avoir d’autres, des incendies favorisés par le dérèglement climatique et qui vont nous coûter cher en terme de réchauffement de la température et de destruction d’espèces vivantes. Mais cela va durer tant que ces potentats qui n’ont aucun sens du bien commun resteront aux manettes.
Donc je suis en colère, et je pense que nous sommes très nombreux à être en colère.
Et un jour, ou l’autre, ces colères coaguleront dans un mouvement global dont on pressent les prémisses.

Mais cela aurait été tellement mieux si nous nous étions réveillés avant ! Ma colère est donc aussi une colère contre moi-même, colère de ne pas avoir vu assez tôt les forces de la réaction qui se mettaient… en marche. Et donc de ne pas avoir essayé de réagir plus tôt.
Cependant cette colère augmente ma détermination. Espérons que les peuples du monde sauront agir leur détermination d’une façon résolue, mais pacifique, et que les inconséquents qui les dirigent sauront comprendre que le jeu est fini et qu’ils ont perdu….

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