Celui qui n'aimait pas les gens

Nous avons un président qui ressemble à son époque, qui l'incarne, même, et d'une façon hallucinante. Manager en chef de la « start-up nation », mais éclairé par le modèle de la royauté absolue, il porte en avançant en toute légèreté le destin de dizaines de millions de personnes. Mais on peut se demander vers où va cette marche déterminée...

Diviser pour régner

Il semble que le nombre de fans du macronisme diminue. Si l'on observe les résultats des dernières élections, cantonales et régionales, mais aussi celle des municipales et sénatoriales précédentes, l'étoile électorale qui avait conduit une majorité d'électeurs du second tour des présidentielles et des législatives à donner les clés de la maison France à un homme jeune n'ayant jamais eu auparavant de mandat électoral, a pâli... Bien pâli, même... Mais devant cette déculottée électorale notre président et son staff, plus ses sponsors, ont plus d'un tour dans leur sac, dont l'entretien et le renforcement d'un état de peur dans la population, enrichi d'une division soigneusement calibrée entre vaccinés et non-vaccinés, n'est pas des moindres.

Ces diversions angoissantes pour la population permettent de ramener au second plan, non seulement l'échec cuisant du parti du président, mais aussi la mise en examen du ministre de la justice et autres peccadilles qui, en d'autres pays, auraient créé une grave crise du pouvoir. Mais, si elle n'est pas la première à diviser pour régner, l'équipe dirigeante a néanmoins le privilège d'user de ce stratagème avec une détermination et une ampleur qui force l'admiration... enfin, non, pas l'admiration, l'inquiétude.

Je suis inquiète de constater que ceux qui nous gouvernent n'ont pas beaucoup de scrupules à utiliser les techniques de la manipulation des foules et de la propagande, comme seuls moyens de gouvernance, avec l'appoint de la peur induite et de la coercition. Il m'apparaît tellement évident que pour eux il ne s'agit pas surtout de déterminer quelles sont les meilleures décisions à prendre pour le pays et pour ses habitants, mais plutôt de comment faire accepter par un peuple considéré comme résistant au changement des décisions prises à l'avance, que je suis parfois étonnée que cela ne soit pas aussi clair pour tout-le-monde.

Gouvernance et management

Il faut dire que ces méthodes de gouvernance (utilisant au maximum la "comm'"" politique) sont tirées du management moderne, lui-même fortement sous l'influence des techniques d'emprise et de manipulation, et qu'elles ont fait la preuve depuis longtemps de leur efficacité. Si l'on ne parle plus de l'art de gouverner mais de gouvernance, ce n'est pas pour rien. La gouvernance s'applique à tout et partout. De la même façon que l'on forme les futurs cadres à gérer de la même façon, et avec les mêmes méthodes et procédures, des employés du BTP, des soignants ou des enseignants, les futurs dirigeants politiques sont formés à utiliser dans tous les domaines les mêmes cadres de pensée et les mêmes pratiques.

Sans rentrer dans le détail je dirai que ce que ces techniques ont en commun c'est qu'elles donnent, à ceux qui vont les utiliser vis-à-vis de leurs subordonnés (leurs salariés, leurs administrés ou leurs éventuels électeurs) des guides et des règles dans la communication afin que ces derniers aient les pensées et adoptent les comportements que l'on attend d'eux. Celui à qui l'on va adresser ces éléments de communication bien préparés n'est pas considéré comme un interlocuteur, mais comme un objet à manipuler.

C'est en cela que ces techniques sont éminemment, et constitutionnellement, perverses. L'autre, pour le manager moderne, n'est pas une autre personne, mais un élément à faire rentrer dans un moule... mais pas en lui tapant sur la tête. C'était avant que les chefs usaient de la force et de la coercition. Désormais c'est en le convainquant (et ce grâce à des techniques éprouvées, étudiées par la psychologie sociale et les sciences du comportement) que l'on peut conditionner quelqu'un à accepter une décision avec laquelle il n'était à priori pas d'accord. On peut même le transformer en défenseur actif de ce qu'il refusait. Et c'est la même chose quand il s'agit d'un groupe ou d'un collectif.

L'inconvénient de la perversion, c'est qu'elle ne se résume pas à une tactique efficace. Je dis "efficace" parce que c'est plus facile de maîtriser la communication en ne voyant l'autre que comme une chose, que de s'encombrer de sentiments aussi dérangeants que l'empathie et le sens de l'autre. Ainsi il est vrai que, si l'on pense au bien-être de chacun, c'est plus difficile et inconfortable de prendre des décisions collectives. C'est ainsi que j'explique que ceux qui se retrouvent aux postes de dirigeants sont souvent les plus cyniques, en tout cas, ceux que l'empathie n'empêche pas de vivre. Cela permet aussi d'approcher une explication de la dérive fréquente de personnes qui accèdent au pouvoir: assez souvent on peut les voir devenir indifférentes à l'autre tandis que leur narcissisme semble augmenter.

Mais cette prise de distance dans la relation qui accompagne la communication perverse, n'est pas l'unique problème.

Là, il faut que je précise ce que j'entends par "communication perverse".

La communication perverse

Dans la communication normale, si je pense quelque chose et que je veux le faire savoir à quelqu'un, je le lui dis, d'une façon plus ou moins directe, et donc plus ou moins orientée pour le convaincre ou pour ne pas le heurter. En réponse à ce que je dis, celui à qui je parle va ressentir ou penser quelque chose, qu'il va me communiquer, lui aussi avec plus ou moins de franchise, ou plus ou moins de circonvolutions. Et ainsi de suite.

Dans la communication perverse, celui qui communique (l'émetteur) a un projet de communication: il ne veut pas communiquer ce qu'il pense, il veut que l'autre pense ou fasse quelque chose, et pour cela il veut parfois que l'autre (la cible) pense qu'il pense quelque chose. La communication ne va avoir que ce seul but, indépendamment de ce que pense l'émetteur. La communication ne sert plus qu'à ce projet, l'autre étant placé à la place d'un objet que l'on veut orienter dans tel ou tel sens. Inutile de dire qu'à ce titre, la question de la véracité de ce que dit l'émetteur, ou des sentiments qu'il semble exprimer, ne se pose en aucune façon: le but est que la communication soit efficace, point. Le récepteur du message ne sait pas qu'il est une cible, puisque, dans une communication perverse bien faite, l'émetteur présente tous les accents d'une communication authentique.

Ainsi la cible de la communication perverse ne décèle pas, en général, la fausseté du discours, ni le caractère joué des émotions ou des sentiments exprimés. Elle ne repère pas non plus que le malaise qu'elle ressent, ou le sentiment d'être acculé à une position où il n'y a pas d'alternative, sont directement induits par la communication (perverse donc) à laquelle elle est soumise. Sur un plan collectif, elle peut encore moins détecter les techniques de division, de bouc émissaire, de culpabilisation, de peur collective induite, d'engagement etc. qui sont mises en œuvre. Et ce d'autant plus que toute analyse de cette perversion est constamment conspuée et ridiculisée: l'individu est traité de paranoïaque, les analystes de la communication de groupe, soulignant la perversion, de complotistes.

La communication politique et la perversion: quelles limites?

Mais, pourra-t-on me rétorquer, les puissants ont toujours peu ou prou utilisé ces méthodes. Certes, et l'exemple de l'esclavage, ou celui de l'exploitation des classes populaires par les classes supérieures, montre bien que l'on a toujours su obtenir l'adhésion, l’obéissance, et la soumission en convainquant les gens qu'ils étaient inférieurs, en les traitant mal, en faisant comme s'ils étaient coupables, et en leur faisant peur. Mais il y a eu une embellie qui s'est appelée la démocratie, où l'on a pu voir arriver dans le droit des valeurs humanistes développées depuis les Lumières.

Pendant quelques décennies nombre de décisions politiques ont été prises au nom de ces valeurs (liberté, égalité, fraternité) même si ce n'était parfois qu'un prétexte (cf la construction de l'Europe). A l'époque, on trouvait normal de poursuivre un homme politique parce qu'il aurait peut-être mis trop de temps à arrêter une technique ayant entraîné par la suite de nombreux morts.

Maintenant, cela ne semble plus possible. En lieu et place des valeurs structurant notre République, un maître-mot tient lieu de règle absolue justifiant tout: le "pragmatisme". Qu'il s'agisse de pragmatisme économique ou de pragmatisme sanitaire, il est surtout question de ne pas penser, de ne pas critiquer et, surtout, de ne pas se poser de questions éthiques ou morales. Seul le Conseil constitutionnel est là pour faire semblant de tenir ce rôle.

Quel rapport avec la perversion?

Il y a un lien entre le fait d'envisager la relation aux autres comme un moyen d'arriver à ses fins, et la faillite absolue du sens moral, chez un individu ou dans un groupe.

L'autre est la limite à la toute-puissance du moi: toutes les entités qui réduisent l'autre à une qualité d'humain inférieur, ou de non-humain, non seulement fonctionnent de façon perverse, mais en plus libèrent des forces destructrices qui vont se développer de façon exponentielle (puisqu'elles n'auront pas été limitées par la prise en compte de l'autre). C'est ce qui se passe dans le couple homme maltraitant-femme battue, c'est ce qui se passe dans les groupes sectaires ou terroristes, c'est ce qui se passe dans tous les abus de pouvoir et en particulier dans les dictatures. Cela finit, en général, mal.

A chaque fois, on peut constater que la transaction perverse n'arrive jamais à un point d'équilibre: il y a toujours une marche en avant avec aggravation de l'emprise et de la souffrance des personnes ou des groupes soumis au fonctionnement pervers. Marche en avant qui finit toujours, un jour, par trouver sa limite. Cette limite n'est pas celle du pervers, ou alors de façon exceptionnelle, cette limite vient du fait que de ne pas tenir compte de tous les aspects d'un système (donc en particulier de l'autre) quand on est censé gérer ce système ne peut qu'aboutir à un déséquilibre de ce système, et, in fine, à sa chute. On pourrait presque dire qu'un système pervers, par sa fermeture à la réalité que constitue l'autre, fonctionne de façon psychotique.

Ainsi le soi-disant "pragmatisme" dont on nous rebat les oreilles, en constitue en réalité exactement l'inverse: il s'agit d'une idéologie qui tend à imposer ses principes comme s'ils étaient les seuls valables. On peut citer ainsi la primauté du marché (donner le pouvoir absolu à la finance sans contre-pouvoir), la primauté du vaccin (alors qu'il n'empêche ni d'être malade, même si moins gravement et moins souvent, ni surtout de transmettre le virus, en tout cas pas toujours) en réduisant l'usage des mesures barrières, la réduction des dépenses publiques (ce qui ne peut qu'aboutir à une diminution du filet de protection collectif et à un certain degré de faillite économique qui va couter cher à tous mais aussi à l’État)... Il y a quelques années de grands experts du management néolibéral répétaient à l'envi "Faire mieux avec moins". Même encore, ceux qui vivent les non-remplacement des absents, les réductions de poste et les augmentations d'exigence (surtout en terme de procédures et de contrôles) et en général tout çà en même temps, s'entendent dire "Si vous n'y arrivez pas, c'est que vous ne savez pas vous organiser".

Vous la sentez, là, la perversion?

Et vous la reconnaissez quand, après nous avoir dit que les masques ne servaient à rien, puis qu'ils étaient obligatoires, puis qu'on pouvait les enlever, après nous avoir confinés, puis déconfinés, puis reconfinés, puis re-déconfinés, on nous dit que si le virus se développe rapidement sous une forme différente, c'est de notre faute?

Le mépris de l'autre

Pour se permettre de maltraiter l'autre, dans la communication perverse, il convient de le mépriser. Le dénigrement, la culpabilisation, ne sont que les signes visibles d'un mépris de l'autre qui accompagne systématiquement la position perverse.

Le pervers méprise sa victime, mais il méprise aussi tous les sentiments humains que celle-ci peut posséder et qui lui sont, à lui, étrangers: la solidarité, la chaleur humaine, l'oubli de soi, le goût du partage, l'empathie, la générosité. Il peut sans problème les mimer, mais ils ne représenteront qu'une façade à laquelle beaucoup se laissent prendre.

Dans le mouvement de pervertisation d'un individu ou d'un groupe, la toute-puissance de ceux-ci augmente en même temps que le mépris envers ceux qu'ils sont déterminés à soumettre.

C'est à constater ce mépris que l'on peut être certain de la nature du processus en cours, de même que dans l'absolue absence de sentiments de culpabilité chez ceux qui exercent ce type de pouvoir. A la place, on va trouver de la colère.

Quelque chose m'a frappée, au moment des annonces concernant la vaccination obligatoire des soignants et de nombreuses professions et le pass sanitaire réduisant infiniment les libertés quotidiennes d'une partie de la population: c'est que l'on ne nous a pas présenté cela avec la douleur et la commisération de celui qui sait qu'il va créer, par sa décision, beaucoup de souffrance, mais avec de la colère comme si c'était notre attitude collective qui était responsable de ce choix non indispensable (d'ailleurs, rares sont les pays qui ont pris des mesures aussi drastiques et, d'ailleurs, aussi inquiétantes économiquement, ce qui serait drôle si ce n'était pas si triste). Ce ton de reproche et de menace a été repris en chœur par toute la macronie. Évidemment.

Prise de conscience du mépris des dirigeants

Nombreux sont ceux qui ont été choqués d'une division présidentielle entre les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien. Cette phrase est choquante, en effet, mais elle est probablement, surtout, parlante.

A quel moment en sommes-nous de la prise de conscience de l'orientation de ce régime? Je ne sais pas, car on ne peut avoir de recul devant l'histoire en train de se faire. Je ne peux que remarquer que rares sont maintenant les gens qui continuent d'avoir un regard enamouré vis-à-vis de ce président charmeur. Il y en a toujours qui lui donnent des excuses "Je n'aimerais pas être à sa place, c'est une période bien difficile". D'autres qui apprécient sa politique néolibérale et espèrent comme lui la disparition progressive, mais rapide, de notre ensemble de régimes de retraite pour lui substituer un système qui favorisera les fonds de pensions, et le passage global d'un système de protection public et redistributif, à un système privé enrichissant les financiers et favorable aux riches. Ceux-là attendent probablement que le président use de tous les leviers que lui offre la cinquième république dans sa version actuelle pour transformer notre pays en une version appauvrie du régime étasunien.

Pour tous les autres, qui commencent à évoquer une dérive droitière, autoritaire et liberticide du régime, il se peut que vienne le temps d'agir, en particulier dans les urnes.

Je pense que les manifestations contre le pass sanitaire, agrégeant beaucoup de mécontents, y compris des gilets jaunes, sont un signe de cette prise de conscience et de cette volonté d'action.

Est-ce que le pouvoir, qui s'est cantonné jusque-là, devant les manifestations actives d'opposition, à l'association diabolisation-répression, va utiliser encore la même tactique?

Si l'on souhaite une réorientation de la politique vers un retour à un état social et redistributif, avec une démocratie forte et à l'écoute des citoyens, avec une vraie séparation des pouvoirs et des contre-pouvoirs efficaces, défendant les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, peut-être faudrait-il souhaiter que le pouvoir démontre encore plus son mode de fonctionnement et ses valeurs qui, malgré parfois un tee-shirt voulant démontrer l'inverse, sont, à mon sens, essentiellement réactionnaires.

Quand les loups sortent du bois, on n'a plus de doute sur le fait que ce sont eux qui mangent les brebis.

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