La colère en politique

La plupart des personnages politiques utilisent de nos jours une grande partie de leur temps à travailler la communication. Et cela, au point que c'est ce travail qui constitue le point central de leur politique, ce qui donne aux agences de communication qui les encadrent un pouvoir politique démesuré. Ces agences leur enseignent une communication manipulatrice de l'opinion publique, communication efficace utilisant des éléments de la mécanique perverse.

La plupart des personnages politiques utilisent de nos jours une grande partie de leur temps à travailler la communication. Et cela, au point que c'est ce travail qui constitue le point central de leur politique, ce qui donne aux agences de communication qui les encadrent un pouvoir politique démesuré. Ces agences leur enseignent une communication manipulatrice de l'opinion publique, communication efficace utilisant des éléments de la mécanique perverse. Outre ce qui concerne leur façon de se tenir et leurs vêtements, la plupart des hommes et femmes politiques sont ainsi guidés sur les thèmes à aborder dans les médias, les mots et formules à utiliser, le ton à employer, les gestes à faire. Mais ils sont, de plus, coachés sur ce qui est aussi très développé au sein de l'entreprise, aux dépends des salariés des salariés, la communication d'influence.
La communication d'influence
En général, on n'écoute pas les arguments de quelqu'un qui est en colère, car cette colère donne envie de se défendre ou de s'opposer. Si l'on veut avoir le plus de chance possible de faire passer un message, on peut réfléchir avec bénéfice à la meilleure façon de présenter celui-ci. De nombreuses personnes s'emploient à cette réflexion. Depuis "Propaganda" d'Edward Bernays, éditions Zone, consultable gratuitement en ligne, la manipulation de l'opinion publique est devenue du grand art. Je ne vais pas détailler ici les stratégies de cette science "humaine".

On peut trouver dans "Les gourous de la com'. Trente ans de manipulations politiques et économiques" de Aurore Gorius et Michaël Moreau, éditions La Découverte, 2011 ainsi que dans "La com' au pouvoir. Le nouveau langage des politiques et des médias enfin décrypté", de Guy Achard, éditions FYP, 2011, des éléments précis concernant cette réalité actuelle.

Quant au dernier livre sorti sur ce thème "Un pouvoir sous influence. Quand les think tanks confisquent la démocratie" de Roger Lenglet et Olivier Vilain, éditions Armand Colin, 2011, tout en décryptant le mécanisme de la communication politique manipulatrice, il démontre surtout que les manipulateurs sont eux-mêmes sous influence, et que le pouvoir n'est pas réellement détenu par ceux qui le représentent officiellement. Un livre qui éclaire bien des zones obscures de ce qui nous est présenté comme "la politique".
Plus prés de chacun, la communication d'influence s’expérimente tous les jours : si l'on interroge son entourage, on trouve sûrement quelqu'un qui a bénéficié (subi...) un stage où on lui a enseigné l'art de la gestion du conflit. C'est-à-dire, au niveau managérial, la façon dont la communication va permettre de faire accepter à quelqu'un quelque chose avec lequel il n'est pas d'accord, ou qui va lui nuire, sans que celui-ci ne se mette en colère ni ne s'oppose au processus.
De nombreux "trucs" permettent cette entourloupe, présentée comme le nec plus ultra du management.
L'un de ces mécanismes, c'est d'éviter le conflit frontal, en faisant porter l'interrogation, la déstabilisation et le désagrément sur l'interlocuteur potentiellement opposant, après lui avoir fait montre d'affection ou de compréhension. Cela peut amener celui-ci à se défendre, ou à se montrer maladroit. Ou à se sentir vaguement coupable ou confus. L'entente est présentée par le manager "communicant" comme l'idéal à atteindre au niveau relationnel, et celui qui va exprimer, malgré tout, son mécontentement est, soit conduit, tranquillement, à comprendre qu'au fond il ne peut pas soutenir ce qu'il dit, sauf à avoir la volonté de couler l'entreprise( ou le pays)soit invité à abandonner sa situation s'il la trouve si désagréable "Si vous n'êtes pas content, vous partez"( "La France, on l'aime ou on la quitte").
Que devient la colère ?
Nous sommes ainsi soumis en permanence, via les médias, mais aussi sur nos lieux de travail, à une communication d'où le conflit est apparemment exclu. Mais cette communication désigne toujours un bouc émissaire qui serait à l'origine de la souffrance vécue "Ce n'est pas de ma faute, vous comprenez que je dois obéir à une redoutable concurrence internationale"( "C'est à cause des fraudeurs"..."de la gestion calamiteuse de mes prédécesseurs"). Ainsi, la colère potentielle est déviée sur un autre objet. On n'est plus fâché contre son patron, puisqu'il est lui-même soumis à des investisseurs toujours plus exigeants. On ne l'est plus contre le parti au pouvoir, puisque c'est "la dette publique" ou "les marchés"...
Une partie de la colère va se fixer sur un faux responsable extérieur, mais une autre partie de cette colère est retournée contre soi. C'est ce mécanisme qui conduit à l'inhibition, puis au sentiment d'auto-dépréciation, d'inutilité de l'action, qui amène éventuellement à la dépression. C'est un des facteurs qui ont transformé peu à peu, parce que le mécanisme est ancien, notre pays belliqueux et révolutionnaire, en une nation molle et triste, acceptant sans broncher toutes les mesures restreignant sa liberté, la mise en œuvre de ses valeurs et son aisance matérielle.

Et la politique ?

En réalité, peut-on dire que nous sommes dans une période calme et sereine ? Est-ce que, réellement, il n'y a plus de lutte des classes ? Est-il vrai que le système dont nous sommes les victimes atteint tout le monde, d'une extrémité à l'autre de l'échelle sociale, et que celui-ci ne peut avoir une issue "favorable" que par la diminution du soutien aux plus faibles de la population et par la dégradation du service public ?
Est-ce que réellement la faute à l'origine de la catastrophe annoncée n'en reviendrait à personne, sinon aux pauvres qui bénéficieraient trop de l'aide sociale ?

En bref, n'y a-t-il pas du conflit, dans la société française ? Et même, ne peut-on déceler un énorme conflit entre le peuple et ses dirigeants? N'y a-t-il pas de vraies raisons pour qu'un opposant au régime se mette en colère ? En demandant à Jean-Luc Mélenchon de policer son langage, comme en reprochant à Éva Joly la "rudesse" de son discours, ne joue-t-on pas le jeu de ces "communicants" qui veulent surtout que rien ne se dise, et que le peuple ne se réveille pas ? La colère de Jean-Luc Mélenchon, ainsi que celle d’Éva Joly, ont une valeur libératrice. Et je ne sache pas que ces deux personnes, outre leur parler parfois vigoureux, soient connues pour présenter des troubles dans leur comportement, à l'opposé d'autres, qui peuvent paraitre cependant très pacificateurs dans leurs paroles...
Il y a, selon moi, un moment où l'acteur politique honnête a tort de se mettre en colère : c'est quand il répond à la provocation délibérée de l'adversaire. Et encore, ce n'est pas, selon moi, une faute, mais une erreur.
Hormis cela, on peut trouver de vraies raisons d'être en colère dans notre pays à l'heure actuelle. Et diaboliser l'expression vigoureuse du conflit revient à idéaliser cette communication neutre qui est simplement une façon d'enfumer les victimes. Cela revient à nous convaincre nous-même qu'il faut nous anesthésier. Cela a réussi dans l'entreprise, cela agit encore dans la société française, alors que le silence de plomb qui pèse sur une vraie opposition a des conséquences incalculables.

A l'heure du tout média, il semble plus critiquable, pour un homme ou une femme politique, d'exprimer de la colère, que de prendre des mesures qui vont restreindre la liberté du peuple ou sa protection. Ce qui semble compter, c'est la forme plus que le fond. Ne soyons pas dupe, et acceptons d'envisager le conflit, et, même, la nécessité de celui-ci. Sachons donc reconnaitre la manipulation derrière les discours doucereux, et tolérer la fougue des vrais révoltés.

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