Gilets jaunes : agir malgré la répression

Si le Conseil Constitutionnel vient de retoquer l'interdiction administrative de manifester, la peur induite par les blessures ou les arrestations peut attaquer notre liberté d'une autre façon. Mais il existe des solutions.

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Pacifiste dans l'âme, je n'ai rien contre la police, et je suis contente de savoir que certains choisissent comme métier de défendre le faible contre le méchant et l'innocent contre le voleur ou l'assassin. Je respecte ces professionnels faisant un métier dangereux, et dont je sais qu'ils ne sont pas plus respectés par la haute hiérarchie d’État que les autres fonctionnaires. La politique du chiffre, la RGPP et le management normatif et sadique contemporain ont atteint les policiers comme tous les travailleurs de ce pays, avec de nombreux résultats dont le plus dramatique est l'augmentation scandaleuse du nombre de suicides dans les rangs de nos forces de l'ordre.

Donc, a priori, j'aime bien ma police et, d'habitude, je ne la crains pas : même si je conteste vaillamment l'avancée du néolibéralisme qui détruit notre démocratie sociale et appauvrit sans fin les plus fragiles de la société et les classes moyennes, je sais voir dans les troupes casquées qui, éventuellement, entrent en action pendant les fins de manifestation des gens qui font leur boulot. Je préférerais qu'ils le fassent avec plus de discernement et moins de LBD et de gaz toxiques, voire moins de coups de matraques, mais je sais que, dans la police particulièrement, on obéit aux ordres.

Mais ça, c'était avant, avant aujourd'hui.

Aujourd'hui, pour la première fois, je suis partie très vite de la manifestation, parce que j'avais peur. Une sorte de pressentiment m'a fait sentir que tout était prêt pour que des gens comme moi, incapables de jeter un simple gravillon, puissent être attrapés violemment, jetés à terre ou maintenus en garde à vue de longues heures. L'actualité récente et ce qu'a vécu Madame Legay n'ont sûrement pas contribué à me rassurer.

Pourquoi ce pressentiment ? A cause du dispositif policier déployé, complètement disproportionné aujourd'hui et « particulier ». Il faut savoir que, si la ville de Bordeaux est considérée comme le fer de lance de la contestation des Gilets jaunes elle est, depuis le début du mouvement, un lieu où l'on peut manifester pendant des heures pacifiquement et dans une ambiance bon enfant. Lors des premières manifestations qui se déroulaient en début d'après-midi dans la joie et la bonne humeur, j'avais fait l'erreur, comme de nombreuses personnes, de suivre le cortège vers 17 heures Place Pey-Berlan, où se trouve la mairie de Bordeaux. Là, les casseurs se mettaient en action et l'on se retrouvait dans une ambiance d'émeutes urbaines choquantes et contre-productives. Très vite, j'ai compris qu'il fallait quitter la manifestation dès que les premières bombes lacrymogènes étaient lancées par la police, ou dès que l'on voyait un casseur ou un petit groupe de casseurs entrer en action. Comme le centre ville de Bordeaux est petit et très commerçant, en dix secondes on se retrouvait facilement avec les acheteurs et les touristes du samedi.

La semaine dernière, notre nouveau maire avait décrété Bordeaux ville morte, recommandant aux commerçants de fermer leurs boutiques et aux bordelais de rester chez eux. Les boutiques étaient bien fermées mais les Gilets jaunes étaient très nombreux dans la rue, l'ambiance était bonne et, comme d'habitude j'ai quitté la manif lorsqu'un vaste mouvement de manifestants est venu en courant vers moi en criant : « Ils chargent !».

Mais je pense que la perte d'une journée de vente n'a pas due être du goût des grandes enseignes installées sur la célèbre rue Sainte-Catherine, comme j'imagine que la persistance, semaine après semaine, de la détermination des Gilets jaunes aquitains ne doit pas faire très plaisir au pouvoir. Aussi la protocole du maintien de l'ordre a aujourd'hui changé et le dispositif policier s'est déployé largement autour des manifestants avant que ceux-ci ne manifestent. Il était ainsi difficile d'approcher de la place de la Bourse, lieu de rendez-vous habituel des manifestants, sans risquer de se faire arrêter et fouiller, des Street médics ayant ainsi été arrêtés et dépouillés de leur matériel avant la manifestation (certains de leurs collègues ont donc décidé de ne pas suivre le cortège et sont restés en centre ville alors que le cortège était parti sur les quais). Ensuite les forces de l'ordre se sont déployées autour et derrière la manifestation, à pied, et en grand nombre, mais aussi en moto, avec des camions de police suivant les manifestants qui étaient ainsi pris dans une sorte de nasse ne leur permettant d'aller que dans une direction... Et tout cela alors que la manifestation elle-même était tout-à-fait calme.

A cause de ce dispositif, j'ai ressenti, pour la première fois depuis le début du mouvement, de la peur, peur d'une foule de policiers casqués et, pour certains, armés.

Alors, et cela va faire plaisir à mon Président, j'ai été sage : je suis partie... pour écrire ce texte.

Si le but est de faire peur aux manifestants en touchant, arrêtant, ou dépouillant de leurs protections ceux qui ne font rien de mal, comme par exemple les street medics, afin que le nombre de manifestants diminue, c'est gagné. L'hyper-présence policière a réussi aujourd'hui ce que la pluie bordelaise et la longueur du mouvement n'avaient pas réussi à obtenir jusque-là.

Mais la cause des Gilets jaunes est juste, le mouvement est profond et il est la conséquence directe d'une politique au service des plus riches et d'un néolibéralisme en marche qui écrase les français et leur démocratie redistributive à laquelle ceux-ci tiennent tant. Et la violence physique et morale (je parle de cette morgue et de ce mépris envers le peuple qui transparaît dans tant de discours officiels, mais aussi de la violence du mensonge) qui a été constatée, loin de favoriser un arrêt du mouvement, contribue au contraire à faire croître la colère des Gilets jaunes et des sympathisants du mouvement. Faire diminuer artificiellement le nombre de manifestants en les mettant en situation d'insécurité ne changera rien à la colère sociale (c'est à dessein que je ne parle pas de « grogne », mot minimisant le sentiment qui traverse actuellement la société) au contraire.

Aussi je ne sais pas si j'irai manifester dans la rue samedi prochain, mais je sais que je vais continuer de le faire par mon porte-monnaie : je vais délibérément acheter auprès des petits commerçants et sur les marchés des produits locaux et, si possible, biologiques, je n’achèterai plus les produits des grandes marques qui ne paient pas leurs impôts en France, ou qui ne respectent pas leurs salariés ni l'environnement, ni la concurrence. J'ai déjà cessé d'acheter des produits inutiles, et Dieu sait que la publicité et le marketing nous poussent à changer de téléphone ou d'ordinateur alors que les nôtres marchent encore... Et ma détermination dans mes choix de consommation sera à la mesure de la surdité de ce gouvernement devant les revendications démocratiques des citoyens, c'est-à-dire immense.

Si les petits ruisseaux font les grandes rivières, peut-être qu'un grand nombre de petits barrages donne beaucoup d'énergie... Si d'autres font le même choix que moi (et je sais que c'est déjà le cas pour certains) n'avons-nous pas là un outil d'influence bien plus fort que notre traditionnelle promenade urbaine du samedi ? Puisque la « concurrence libre et non faussée » est la doctrine officielle du néolibéralisme en marche, n'est-il pas temps que se développe une concurrence aux multinationales qui font une guerre économique et promeuvent une politique qui les sert et nous exploite tout en réduisant nos libertés?

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