Le passé simple d'Anne Sinclair

J'ai lu ce livre, « Passé composé », et c'est comme si je ne l'avais pas lu. Ou, plutôt, comme s'il n'avait pas été écrit. Pourtant il est agréable à lire, facile, mais peut-être trop facile. Les pages se succèdent et l'on a envie de lire la suite mais, comme dans un polard qui a du mal à démarrer, on attend de page en page le moment où, sur une mer étale, va surgir un tsunami.

Ce n'est pas que j'attendais des révélations ébouriffantes sur l'affaire DSK. Nous avions été prévenus par les interviews sages d'Anne Sinclair, que celle-ci a données à l'occasion de la sortie de ce que l'on pourrait appeler ses mémoires, que, de révélations, il n'y aurait pas. Mais, cependant, j'espérais rencontrer cette femme journaliste, ayant mené une émission politique intéressante pendant des années, ayant côtoyé nombre de personnes célèbres, et ayant vécu, in fine, un drame personnel impliquant un présidentiable qui avait brutalement cessé de l'être. J'imaginais que la richesse de ces expériences allaient pouvoir m'amener à des réflexions, des liens, des parallèles. Et, en particulier, je trouvais intéressant qu'une femme aussi connue, et à même de témoigner sur la façon dont on peut être à la fois une femme d'importance et une femme dupée par un homme pendant des années, nous décrive son itinéraire intérieur.

Pourtant, courageusement, l'auteure reconnaît l'emprise à laquelle elle a été soumise dans son couple. Elle fait même le parallèle avec ce qu'elle a vécu dans sa relation à sa mère : un manque certain de bienveillance et de reconnaissance maternelle semblant avoir favorisé l'acceptation d'une insatisfaction dans l'attente de reconnaissance de la part de DSK. Mais même cette acceptation se fait sans corps. Je ne saurais pas le dire autrement. Dans son livre, Anne Sinclair n'y est pas. On dirait qu'elle est tellement construite pour ne pas faire de vagues, qu'elle sait si bien, et depuis toujours, se modérer, que l'on a l'impression qu'elle a enlevé de ses mémoires tout ce qui pourrait être de l'ordre de son « je ». Cela donne, du moins pour moi, un texte qui me fait penser un peu à « L'étranger » de Camus. En effet l'auteure semble étrangère à elle-même.

Cela devient très net dans l'avant-dernier chapitre, le chapitre 13, quand elle évoque la déflagration qu'a été l'arrestation de son mari pour accusation d'agression sexuelle et de tentative de viol à l'encontre de Nafissatou Diallo. Elle note, après avoir nommé les réticences qu'elle avait eu à écrire cette partie de son histoire « Je ne décrirai que mon ressenti personnel et le tsunami qui a déferlé sur moi ».

En fait, il n'en est rien, tout du moins du ressenti personnel. Ce que Anne Sinclair sait faire le mieux, c'est le journalisme. Elle est donc, dans ce chapitre comme dans les autres, journaliste de sa propre vie. Donc neutre. Ce n'est pas très étonnant, mais c'est frustrant. Si l'on rajoute à cela le côté « gentille fille » comme elle se nomme dans son premier chapitre, on comprendra la fadeur de l'entreprise, et notamment de la narration de cet épisode qui avait pourtant tenu en haleine des dizaines de millions de personnes.

Quand existent des secrets de famille, ceux qui les reçoivent en héritage se perdent en conjecture et inventent le pire, ou obscurcissent leurs pensées en ignorant délibérément l'existence même du secret. Anne Sinclair évoque dans son texte le poids des non-dits, rapporte une visite en forme de quête dans le village alsacien de la famille Schwartz, celle de son père (qui choisira le nom de Sinclair pendant la guerre pour se protéger et protéger ses parents) mais en dit très peu à ce sujet, tout en nommant ses origines juives. Ainsi son livre est comme l'envers d'un livre qui n'existe pas.

Et pourtant tout y est, ou presque. On trouve de nombreuses anecdotes, parfois alertes, sur son parcours professionnel, notamment des vignettes relatant des rencontres avec tel ou tel personnage politique ou médiatique. Et ce sont les moments, en fait, les plus personnels et les plus intéressants du livre.

En revanche, c'est dans ce qui concerne son vécu personnel que l'absence de subjectivité est frappante.

Au début, j'ai pensé que cette distance avec la narration devait venir de la prudence. J'imaginais un flot d'avocats, réécrivant telle formule, effaçant telle évocation de disputes ou telle déclaration mettant en cause l'ex-mari célèbre d'Anne Sinclair, et aboutissant de fait à ce texte d'où rien, effectivement, n'émerge.

Et puis j'ai pensé à autre chose. Il est frappant, à la lecture, de constater que les mots les plus durs de l'auteure vont aux journalistes, aux « charognards » qui se sont repus de son malheur privé. Voire aux femmes de ménages qui l'ont accueillie avec DSK au tribunal aux cris de « Shame on you ». Pas de colère exprimée contre son ex-époux, peu de tristesse évoquée, pas d'empathie exprimée avec les supposées victimes. Si Anne Sinclair se présente comme victime, c'est plus d'avoir été celle d'une pression médiatique teintée d'opprobre : en effet elle semble s'identifier au rejet qui a accablé DSK. Alors, ne connaissant pas Anne Sinclair, je me suis demandée si la neutralité du récit, là où l'on aurait attendu davantage de larmes et de fureur, n'était pas un signe résiduel du traumatisme psychique que la journaliste et épouse a vécu, traumatisme dont on sait qu'il peut entraîner, parfois de façon durable, un clivage psychique, c'est-à-dire un mode de fonctionnement où tout a l'air normal, alors que les sentiments et les émotions ont été refoulées et restent donc inaccessibles au sujet.

De même on peut retrouver dans le texte une empathie peu compréhensible envers son ex-mari, qui pourrait s'expliquer par un syndrome de Stockholm, ou une identification à l'agresseur, bien préparé par l'emprise à laquelle elle était apparemment soumise depuis des années. Dans ces cas-là, la victime se sentirait coupable de ne pas soutenir son agresseur.

Lire un livre dont on est déçu n'est pas assez grave pour que cela justifie de publier un texte sur Mediapart (ou ailleurs). Mais, étant donné la notoriété de l'auteure, et la gravité des évènements qu'elle évoque, on aurait aimé que son texte permette de comprendre comment on en arrive à ne pas vouloir voir ce qui est évident pour tant d'autres. On aurait apprécié que ce texte puisse servir de guide à celles qui vivent sous la coupe d'un mari, fût-il drôle et charmant par ailleurs, en montrant les moments-clés où il faut, soit taper du poing sur la table en disant « Plus jamais ça », soit partir, pour ne pas courir le risque que le prince ne devienne plus charmant du tout, ou celui de se transformer en ombre soumise du grand homme.

C'est dommage, parce que ne pas savoir que l'on est sous emprise peut conduire à courir de grands dangers, qui vont de passer à côté de sa vie, à celui de mourir sous les coups, en passant par celui de faire une dépression ou un burn-out. Et l'identification à une personne connue peut aider à la prise de conscience de cette emprise.

A défaut de pouvoir, donc, compter sur ce livre pour cela, je conseillerai le livre de Marie-France Hirigoyen « Femmes sous emprise, les ressorts de la violence dans le couple », livre très éclairant sur le phénomène de l'emprise et qui a aidé nombre de personnes à se reprendre en main.

C'est la déception concernant le rôle éducatif que n'a pas ce livre qui m'a rendue probablement injuste vis-à-vis de cet ouvrage et de son auteure. Anne Sinclair a souffert, et bien qu'elle ne l'exprime que d'une façon mesurée, on ne peut que compatir à sa douleur, apparemment désormais dépassée. Mais l'on pourra aussi lire son livre plutôt comme un témoignage plaisant d'une vie de journaliste médiatique, en partant de l'enfance, avec tous les soubresauts d'une carrière pourtant réussie et, là, cet ouvrage joue bien son rôle et peut satisfaire les lecteurs qui n'en attendent pas plus que cela.

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