Non au vote utile, c'est voter qui est utile

Notre société a ses usages, ses rites. Celui de choisir un mot ou une expression qui va se répandre dans la société, au point que nul ne pense plus à contester la pertinence du concept qu'exprime ce mot, n'en est pas l'un des moindres. J'aimerais interroger ici la notion de "vote utile", parce que je trouve que celle-ci prend une place grandissante dans les scrutins, et sans que cela n'apparaisse comme un progrès...

 © Liliane Baie © Liliane Baie
Notre société a ses usages, ses rites. Celui de choisir un mot ou une expression qui va se répandre dans la société, au point que nul ne pense plus à contester la pertinence du concept qu'exprime ce mot, n'en est pas l'un des moindres. J'aimerais interroger ici la notion de "vote utile", parce que je trouve que celle-ci prend une place grandissante dans les scrutins, et sans que cela n'apparaisse comme un progrès...

On parle maintenant autant de « vote utile » que l'on a parlé en d'autres temps de « mondialisation » ( « Vous ne pouvez pas vous opposer à la mondialisation »), de « plan social » (qu'est-ce qu'il a de social, un plan social?) ou même de « changement » (un changement, je précise, cela peut consister en une amélioration, ou au contraire, entraîner une aggravation : notre novlangue contemporaine sous-entend que tout changement est une amélioration - ce serait comique, si ce n'était pas si triste...). La création et la diffusion de ces concepts, mots-valises qui disent tout, tout en ne disant rien, présentent un inconvénient majeur pour l'exercice du libre-arbitre : ils empêchent de penser par la confusion qu'ils induisent.

 

Ainsi le « vote utile »

Que signifie cette expression ?

Au premier abord, il semblerait qu'elle exprime le vœu que le dépôt d'un bulletin dans une urne électorale ait une conséquence positive, qu'il soit utile, donc...

Mais utile à quoi ?

Levons une première ambiguïté : un vote, en lui-même, n'est pas utile. Quand une élection se gagne à une voix, condition très rare où chaque votant du camp majoritaire peut avoir le sentiment qu'il est l'auteur de cette unique voix supplémentaire « utile », on procède souvent à une nouvelle élection. Un vote unique n'est donc pas utile. Si le jour d'une élection vous allez à la pêche, cela ne changera pas la face du monde, ni même le résultat électoral. On peut le déplorer, mais c'est un fait : le vote n'est utile que parce que nous sommes nombreux à voter. Une élection est une affaire collective, qui consiste en l'addition de petits efforts individuels (aller au bureau de vote et mettre son bulletin dans l'urne).

Il serait donc plus juste de dire« Allez tous voter, ce sera utile ».

Mais il n'a échappé à personne que cette « utilité » mise en avant n'est là que pour représenter autre chose. Cette autre chose, jamais nommée, mais pourtant très présente dans cette notion, c'est son pendant inversé : le vote inutile.

 

Ce serait quoi, le vote inutile ?

Là, nous entrons dans une forêt de sous-entendus, centrés, à mon sens, sur l'élection de Jacques Chirac en 2002, ou, plus exactement, sur la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de ces présidentielles-là. Ce qui n'est que rarement nommé, et plus sous-entendu encore, c'est l'échec de Lionel Jospin au premier tour de ces élections. Ce n'est pas nommé parce que, depuis cet évènement, un mouvement de masse, une sorte d'aliénation collective, a conduit à faire porter la responsabilité de cet échec, non au candidat socialiste ou à son parti, mais aux citoyens eux-mêmes, ou éventuellement à quelques candidats qui auraient volé des voix au candidat socialiste en osant se présenter en même temps que lui.

Cette façon de considérer les choses est grave à plus d'un titre.

C'est grave parce que c'est faux : un candidat qui ne passe pas au second tour n'a pas su convaincre les électeurs qu'il serait le meilleur pour leur pays. C'est sa responsabilité. En l’occurrence, Lionel Jospin n'avait pas pu convaincre les citoyens qui avaient l'habitude de voter socialiste. Cela s'appelle un échec.

Attribuer aux administrés une responsabilité qui est celle des dirigeants est un mécanisme pervers que l'on retrouve dans le management moderne (avec les conséquences sur le travailleur que l'on connaît) ou dans un certain type de politique (par exemple, faire porter aux pauvres la responsabilité d'un système dont ils sont les premières victimes).

Je me permets d'employer ce mot « pervers », car, comme dans les cas de perversion, ces systèmes où les responsables se dédouanent de leur responsabilité en les faisant porter par d'autres sont des systèmes qui produisent malheur et inefficacité, tout en laissant ceux qui perpétue ce subterfuge dans une quasi-impunité, au moins temporairement.

Malheur parce qu'il est aliénant d'être accusé de ce que l'on n'a pas fait : faire vivre à un individu ou un groupe une punition indue s'accompagne d'une souffrance qui ne sera pas sans conséquences, en particulier sous la forme de sentiments d'humiliation et d'impuissance.

Mais surtout inefficacité parcequ'un dirigeant qui ne reconnaît pas sa responsabilité va s'enfoncer dans l'erreur.

Or, où est la révision déchirante du PS après ce résultat électoral ?

La culpabilisation des électeurs les a conduit en masse dans la rue en 2002 pour dire non à l'extrême-droite, mais aussi en grand nombre dans les isoloirs pour confirmer leur rejet de celle-ci. Ce serait très bien, si cela n'avait pas amené un très grand nombre d'électeurs à voter pour un candidat de droite en faisant violence à leurs convictions de gauche, ce qui fut la première conséquence grandeur nature de ce que à quoi peut conduire, en réalité, la notion de « vote utile ». Je pense qu'un certain nombre de ces électeurs ont eu ensuite un goût amer dans la bouche quand ils ont compris que leur acte avait donné un blanc-seing à la droite pour faire ce qu'elle voulait. Ceux-là font souvent partie désormais de ceux qui évitent au maximum l'isoloir, disant « je ne donnerai pas ma voix à... ». Humiliation et impuissance...

 

Voter, ce n'est pas « donner sa voix à... », c'est choisir un candidat dont le projet se rapproche le plus de ce que l'on souhaite pour le pays. En sachant que si le plus grand nombre partage ce souhait, c'est ce candidat qui sera élu. Lors du deuxième tour de 2002, il n'y avait pas cinquante pour cent de lepenistes : la plupart des électeurs de gauche n'allaient pas voter pour Jean-Marie Le Pen, et ceux de droite avaient un autre choix de candidat. La grande peur que l'on a agitée devant nos yeux, était fictive. Mais cela a marché.

 

Reprenons la question du« vote inutile ».

Dans cette notion de « vote inutile » il est question en fait du vote pour ces candidats qui n'ont, parait-il, aucun espoir de gagner, quand ce vote va se faire au détriment d'autres candidats proches, mais éligibles, eux, ce qui privilégierait le camp d'en face, qui lui a eu la sagesse d'être unitaire.

Eh bien, on en revient à ma remarque initiale : si des candidats n'ont pas eu la sagesse de faire un front commun, sachant qu'en face il y a un candidat unique, c'est leur responsabilité. Quand François Mitterrand avait amené la gauche au pouvoir, c'est parce qu'il avait décidé quelques années plus tôt de la mise en place d'un Programme Commun, en quittant le centre gauche pour se rapprocher de la gauche de la gauche. Ce n'est pas aux électeurs de faire un front commun que les candidats sont incapables de faire. La responsabilité politique, elle est là aussi.

On pourrait souhaiter voter pour « Evalène Mélenbourg » mais je pense qu'il (elle) ne sera pas au premier tour... Il va falloir faire autrement, et, en particulier, se servir des primaires pour que le candidat du PS représente le plus possible le souhait des électeurs, et pas celui de ceux qui ont le pouvoir de la comm.

 

Le concept de "vote utile", avec son pendant secret, le "vote inutile", c'est le fruit avarié de la propagande et des sondages électoraux. Lesquels nous disent, avant que la majorité des électeurs ait décidé quoi que ce soit, ce pour quoi la majorité va voter. Et donc ce pour quoi nous devons voter, car, sinon, nous voterions inutile, soi-disant, en donnant nos voix à des tocards qui n'iraient pas en deuxième semaine... Or les sondages se trompent.

Rappelons-nous du vote négatif au Traité Constitutionnel Européen. Les sondages annonçaient au départ un vote largement positif. Moi, je trouve que les électeurs ont « voté utile » au TCE. Ils ont voté pour ce qu'ils trouvaient bon. Dommage qu'ils n'aient pas été entendus par la suite...

Rappelons-nous du vote aux primaires d'Europe Ecologie Les Verts. Quelle surprise ! Les militants n'ont pas fait ce que les sondages leur avaient annoncé (notamment un score parfois double pour Nicolas Hulot de celui d'Eva Joly...) !

Si l'on pouvait savoir à l'avance qui va être élu, et même qui va aller au deuxième tour, ce ne serait pas la peine d'organiser des élections. Et nos petits camarades ne se battraient pas tant pour faire un podium.

Dans la réalité, et heureusement, on ne sait pas pour qui vont voter les électeurs.

Et c'est justement en laissant à ceux-ci le libre choix, en leur demandant de voter, en leur âme et conscience, au plus prés de ce qu'ils pensent meilleur pour leur pays et pour les citoyens, que l'on respecte l'idéal démocratique. Sinon, on fait entrer dans le choix électoral une nouvelle variable, le calcul électoral, ce qui peut s'avérer contre-productif et n'est en fait souvent que cuisine pour donner encore plus de chances à ceux qui sont les plus favorisés de la classe politique, ceux qui ont assuré les structures en place que rien ne changerait. Rappelons qu'un certain nombre de personnes ont choisi Ségolène Royal parce qu'elle était censée pouvoir battre Nicolas Sarkozy, et qu'un certain nombre d'autres électeurs, ont choisi François Bayrou pour les mêmes raisons. Des consignes de vote peuvent d'ailleurs être données pour faire échouer le camp à qui on les donne...

 

En résumé, le « votutile » est, selon moi, une façon de décourager les électeurs de voter pour des candidats qui ne sont pas adoubés par les médias et le pouvoir néolibéral, en leur faisant craindre que leur choix conduise la France à risquer à nouveau un candidat de la droite extrême au deuxième tour. C'est, on le voit, assez paradoxal : voter extrême-gauche, ou gauche résolue à s'attaquer au pouvoir de la finance, risquerait, selon cette théorie, amener l'extrême-droite au pouvoir. Cela n'a pas de sens. Et c'est là que la non-analyse de l'échec de Lionel Jospin a encore des conséquences. En effet, à mon sens, une partie des électeurs de gauche qui vont vers l'extrême-droite, le font parce que la gauche a perdu sa radicalité et son rôle de force d'opposition. Tout va de plus en plus mal, nous voyons les pays d'Europe attaqués par la finance internationale, et n'ayant d'autre solution que de s'endetter davantage (donc d'augmenter le pouvoir des banques sur les pays) et de diminuer la protection publique, donc le rôle de l’État, en appauvrissant les pauvres et les classes moyennes. Or, nous constatons que les dirigeants de la gauche socialiste « modérée » semblent continuer de penser que la première chose à faire c'est d'éviter la faillite des banques.

Une grande partie des électeurs n'est plus d'accord pour le maintien du système tel qu'il est actuellement. Non pas parce qu'ils sont naïfs, ou qu'ils ne comprennent pas la nécessité de la mondialisation, ou qu'ils ne veulent pas de l'Europe, mais parce que cela fait un bon moment qu'ils ont compris qu'ils étaient les dindons de la farce, et que l'Europe, et la mondialisation, se faisaient à leurs dépends, et au bénéfice des possédants. Que le beau rêve d'une Europe unie qui ne connaîtrait plus jamais de guerre en son sein, s'était brisé sur les intérêts bien compris des grands groupes internationaux, des fonds de pension et des spéculateurs. Ils savent que, au niveau de l'Europe, comme au niveau de l’État, tout avance dans le sens de la perte des contre-pouvoirs que notre Nation avait su disposer pour permettre un équilibre des pouvoirs. Que tout va dans le sens d'une perte progressive des acquis du Conseil National de la Résistance.

Ceux qui ont le pouvoir et l'argent savent se défendre tous seuls, ils en ont les moyens. C'est le peuple qui a besoin que l’État le protège, et mette en place des mécanismes régulateurs de justice sociale.

Un peuple peut faire des sacrifices, mais il faut que cela ait un sens collectif, que cela soit utile. A quoi servent les sacrifices des grecs ? Où est la porte de sortie vis-à-vis des attaques de la finance sur ce pays ? Les pertes de salaires ou de services publics qui vont entraîner pauvreté et chômage, en quoi vont-ils apporter une solution à ce pays ? Et pour les autres, qui suivent le même chemin, attaqués par les agences de notation ? Et pour nous, une fois que ce sera notre tour ?

 

On veut nous faire croire que les français ont peur du radicalisme et qu'ils pensent que l'on peut encore à la fois sauver notre pays et obéir à la puissance de la finance internationale. C'est mal les connaître. Ils ont voté non auTCE, qui a fini par leur être imposé malgré cela sous la forme du Traité de Lisbonne, mais ils n'ont pas oublié. Les français savent dire non, même si les dirigeants, ou du moins une certaine partie d'entre eux, font mine de ne pas le savoir. Devant une gauche molle, qui n'entend pas s'opposer réellement au pouvoir des financiers internationaux et prendre le parti des citoyens, un certain nombre d'électeurs a tendance à se rapprocher des extrêmes. La responsabilité politique des dirigeants de gauche, elle est là, aussi.

 

On peut tenter de faire croire des balivernes aux électeurs, et, notamment, qu'il faudrait voter aux primaires pour le candidat socialiste le plus consensuel pour être certain que la droite ne soit pas encore au pouvoir pendant les cinq ans qui viennent. Mais cela revient à dire qu'il faudrait choisir un candidat droite-compatible pour éviter un vote d’extrême-droite des électeurs de gauche. Alors que c'est, à mon sens, exactement l'inverse : c'est à force de perdre de vue l'idéal socialiste et la défense des citoyens et des services publics que le PS perd ses électeurs.

La question du vote utile, et son pendant, le vote inutile, voudraient nous convaincre de voter pour un autre candidat que celui que l'on souhaite.

Ce qui, au premier tour d'une élection qui est la primaire d'un parti, est presque ubuesque. Et, pour des élections en général, à l'opposé du principe démocratique. Si une majorité d'électeurs souhaitait voter pour le même candidat, mais qu'on arrive à les convaincre que le vote utile serait le choix d'un autre candidat, c'est ce dernier qui pourrait l'emporter... Mais peut-être qu'il est plus simple d'obéir à des consignes de vote, que de réfléchir et de décider par soi-même...

 

C'est voter qui est utile.

Chaque bulletin qu'un électeur ne met pas dans l'urne, donne une voix aux partis ou aux candidats opposés à celui qu'il aurait choisi. Individuellement, cela ne change rien. Mais collectivement, l'abstention d'une partie de la population, surtout si cette abstention n'est pas répartie de façon homogène selon la couleur politique, modifie les résultats de l'élection. Et, en général, ce sont les plus disciplinés qui votent. Les déçus de l'utilisation par Jacques Chirac de leur vote plébiscitaire refusent parfois désormais de voter pour un homme ou un parti qui n'a pas entièrement leur suffrage.

Selon moi, c'est une grande erreur. Comme le chantait dès le lendemain du 21 avril Damien Saez, ceux qui ont amené Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l'élection présidentielle, sont ceux qui ne sont pas allés voter. S'abstenir, si ce n'est pas utile, c'est cependant participer au vote, en jouant contre son camp.

 

C'est donc voter qui est utile.

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