Jamais je ne me suis couchée de bonne heure.
Poussée par une nécessité intérieure, je retisse le soir les fils des pensées de la journée pour en faire un tissu, lâche ou serré, une toile qui constitue la trame de ma vie, sa structure. Guidée par la recherche de sens.
Mon oeuvre secrète se construit la nuit. Mais, contrairement à celle de Pénélope, ce n'est pas moi qui la détricote.
Car des trous sont apparus peu à peu dans le maillage. J'ai essayé d'intégrer de nouveaux éléments, nouvelles observations ou nouvelles idées. Avec succès. Mais les mites ont encore dévoré ma belle construction.
Maintenant, je sais que je n'avais pas les bons outils.
Comment chercher du sens dans un monde qui en rejette la notion?
La fin de la religion a laissé un vide. L'idée de Dieu répondait à cette quête universelle de l'homme : " Pourquoi? ". La certitude de son absence n'a pas répondu à la question : elle a seulement décrété son obsolescence.
Comme si de ne pas accepter cette réponse, ne pouvait conduire qu'à en accepter aucune. Quitte à ridiculiser la question.
C'est ce que j'observe. La question du sens, celle du spirituel, de la transcendence, de la vérité, de la morale... toutes ces interrogations qui ont accompagné l'homme depuis qu'il a pris conscience de sa conscience, semblent maintenant, aux yeux de beaucoup, bavardages creux d'intellectuels passéistes refusant d'admettre la finitude de la vie, et donc l'inutilité des questions métaphysiques.
Nous serions donc tous des morts en sursis, dont la seule préoccupation valable serait la recherche d'un bonheur sur terre que des cieux inexistants ne nous apporteront pas plus tard.
Je fais l'hypothèse que la question " Pourquoi? " est toujours autant d'actualité mais que nous nous sommes trouvés, sans le savoir toujours, un nouveau dieu, que nous pourrions appeler Pragmatisme et Jouissance Immédiate.
Mais ce dieu nie la transcendence, il ne répond pas par la définition de catégories générales, le bien, le beau, le vrai. Mais par leur utilisation privée : le bien pour moi, le beau pour moi, le vrai pour moi..
Il ne définit pas le mal, d'ailleurs: il définit le mal-être vécu, la souffrance, mais pas le mal en soi, ni même le mal que l'on fait à autrui.Je crains, hélas, que ma discipline, la psychanalyse, ne soit pas pour rien dans cette évolution. En explorant nos inconscients à la recherche de ce qui s'y cachait, Sigmund Freud a trouvé ce qu'il y cherchait : des désirs coupables.
Ceux-ci ont donc été légitimés d'être universels. Un bon sentiment ressenti cachait son inverse dans les parties secrètes de sa psyché. Alors, comment oser définir le bien et le mal?
Pour moi, cette façon de voir est un contre-sens. Si les désirs sont " coupables ", c'est qu'il y a, dans toutes les cultures humaines, un bien et un mal. Postuler que ces notions sont tellement relatives que l'on ne peut pas les définir, c'est détruire volontairement le sens. C'est se mettre du côté du mal en niant qu'il existe.
C'est-à-dire encore que, à la question de " Pourquoi?", un pervers répondra, " Parce que cela me fait jouir ". Eliminant ainsi la question du mal et de la culpabilité. Lesquels seront vécus, et souvent fort tragiquement, par les victimes du système pervers.
Qui n'oseront plus se poser la question d'un sens plus élevé et s'en remettront à la réponse du pervers.La théorie pragmatique actuelle, qui a tendance a remplacer les croyances religieuses et la morale républicaine qui avaient cours jusque-là, représente notre religion. Ses gourous sont nos personnages médiatiques, nous célébrons ses messes chaque jour devant nos écrans de télévision, ses phrases incantatoires sont " Cela ne sert à rien de se prendre la tête ", "Tout est relatif", son discours est d'un nihilisme fondamental. Ses adeptes se partagent entre cynisme et aquoibonisme.
Perdant la notion du bien et du mal, cette théorie n'apporte plus l'ébauche d'une réponse à la question du sens. A part pour les pervers qui l'ont taillée à leur main, et qui s'en servent pour asservir les adeptes inconscients.
Or, je pense que nous ne sortirons de l'ornière où le monde industrialisé est en train de s'embourber, que lorsque nous trouverons à l'absence de Dieu une autre réponse que celle-ci. Quand nous arriverons à penser que la transcendance, c'est de poser la question, et d'accepter qu'elle reste sans réponse. Et qu' il n'en existe cependant pas de plus essentielle.
Gardons cette question ouverte, qui, par son ouverture seule, permet à l'homme de progresser, de se dépasser, et de lutter contre ses instincts destructeurs. Acceptons l'idée de morale. Ne refusons pas les tentatives de définition du bien et du mal. Sachons désigner ceux qui trahissent leur parole et évoquent le bien commun pour mieux défendre leur bien particulier.
Si nous ne le faisons pas, l'humanité court à sa perte, car la somme de quelques intérêts égoïstes, ne fera jamais un intérêt général. Et la poursuite d'une satisfaction a court terme, ne remplacera jamais le projet d'une vie.