Le point obscur du néolibéralisme

Comme tout cela va vite! Certains commençaient juste à admettre que le réchauffement climatique était une réalité, que la pandémie due au coronavirus nous rattrapait déjà et mettait la majorité des pays du monde en situation d’urgence sanitaire et économique.

On peut constater que cette époque de progrès industriel sans précédent s’est avérée aussi celle qui a vu revenir les grands peurs du moyen-âge, ainsi que des stratégies de confinement qui ne doivent rien à la modernité.

À force de capitalisme on revient en arrière, politiquement, sanitairement, éthiquement, et même économiquement.

Quelle est la faille du raisonnement, et du fonctionnement, néolibéral, qui nous conduit à une régression générale, et bientôt mortelle?

Le point obscur du néolibéralisme

On sait qu’il a été découvert, et reconnu, qu’en science l’observateur fait partie de l’observation. De la même façon que l’œil ne peut se voir, le scientifique qui observe un phénomène doit (ou devrait) tenir compte du fait que son observation elle-même, et les conditions de celle-ci, peuvent influer sur les résultats. C’est encore plus vrai dans les sciences humaines, d’où les études en double-aveugle pour évaluer un traitement, études qui, seules, permettent d’éliminer ce qui est induit par le médecin à son propre insu. C’est aussi la raison pour laquelle la psychanalyse exige que ses praticiens soient analysés eux-mêmes, non pour neutraliser cet effet de l’observateur, mais afin qu’il soit connu du psychanalyste et que celui-ci essaie de ne pas perturber le patient avec ses propres projections.
C’est très intéressant, selon moi, cette question de la place de l’observateur dans l’observation. Si l’on applique cette question au monde du travail, on comprend que ces fameux Entretiens annuels d’évaluation, et toutes les inventions du management moderne pour évaluer le travail du salarié, sont, de base, pollués par le fait que l’évaluateur n’est pas dans une position neutre vis-à-vis du salarié, ni de la direction.
Dans les milieux éducatifs et psychologiques, il était convenu, à une certain époque, que l’on ne pouvait pas évaluer un patient ou un enfant si l’on travaillait avec lui, parce que l’on avait trop de liens qui pouvaient influer sur l’appréciation que l’on avait. Mais çà, c’était avant, désormais les praticiens de ces domaines sont envahis de demande d’évaluation de tous ordres sans que cette question de la neutralité du regard ne soit posée. Et, si l’on pose la question de la liberté de parole attaquée par le fait qu’un papier officiel sortira un jour de ces entretiens, on passe désormais pour un ovni.

Quel rapport avec la politique?

Avoir un projet politique, c’est avoir une vision, c’est faire une anticipation et préparer les moyens qui vont être nécessaire pour mettre en place ce que l’on veut obtenir. Ce projet peut aller de la simple accession au pouvoir, à celui du développement de la mise en place de certains aspects de la chose publique, voire à une rupture brutale, et parfois sanglante, avec l’existant.

Mais dans tous les cas existe, chez celui qui désire accéder au pouvoir, une compréhension de la société dans laquelle il vit dont va dépendre son projet futur. Et, bien sûr, cette compréhension est contingente, subjective, et liée à l’expérience personnelle de celui-ci, ainsi qu’à l’idéologie dont il a été imprégné.

Je ne veux pas traiter ici de la réussite dans la prise de pouvoir.
Non, je veux juste explorer la question de pourquoi le néolibéralisme réussit, justement, à gagner de plus en plus de pouvoir au niveau mondial, mais pour arriver à détruire ce sur quoi il est construit, c’est-à-dire la richesse du monde (voir l'article de Georges Monbiot sur Reporterre "Le capitalisme nous conduit au désastre").

Et je me demande si le ver n’était pas dans le fruit dès le départ, et donc s’il était écrit que le capitalisme allait échouer.

On peut penser que, si l’on appauvrit au maximum les pauvres et les classes moyennes, tous ces gens vont consommer de moins en moins et les bénéfices des actionnaires vont forcément baisser. Peut-être même que la consommation va tellement chuter que l’on va entrer dans une crise mondiale sans précédent. Mais alors on augmente le champ des dépenses contraintes, on favorise la consommation d’ancien pays du tiers-monde, on diminue encore le coût de la main d’œuvre, etc. Chaque crise est l’occasion de faire à nouveau gagner de l’argent aux investisseurs et de diminuer les filets de soutiens sociaux, et hop! C’est reparti pour un tour. Se refaire une santé après une crise qu’on a soi-même causée est une des activités favorite des capitalistes contemporains.

Mais on voit bien que, si cette machine néolibérale qui joue avec l’échiquier mondial est experte dans l’art de se refaire, elle est absolument incapable de prévoir quoi que ce soit pour empêcher sa voracité de détruire la planète, son climat, et les hommes et les femmes qui sont dessus. L’exemple de la pandémie virale, maladie qui ne serait pas si grave si l’on avait les lits de réanimation disponibles pour y faire face, donne une bonne vision des conséquences d’une stratégie qui ne voit qu’économie à court terme, et qui est incapable, même alors que le spectre de la récession approche, de se réorienter vers la création de lits pour une éventuelle deuxième vague.

La pensée néolibérale conduit à une suite d'ajustements qui vont toujours dans le même sens, mais est-elle capable de penser le monde dans sa globalité?

Le point obscur du néolibéralisme

Si je devais résumer ce que j’imagine de la colonne vertébrale idéologique des néolibéraux ce serait: nous avons le pouvoir et l’argent, arrangeons-nous pour garder et augmenter ce pouvoir et accroître au maximum nos bénéfices. Et pour cela utilisons la démocratie contre elle-même afin de détruire peu à peu tous les contre-pouvoirs qui pourraient s’opposer à nous, notamment les services publiques de qualité qui nous feraient concurrence, les lois protégeant les salariés et les citoyens, et faisons voter le plus de lois possibles favorisant l’entreprise, la finance et les transferts d’argent, tout en trouvant des astuces pour une imposition la moins forte possible pour les très gros revenus.

Même en supposant que je ne me trompe pas, je reconnais cependant que rares sont les néolibéraux qui annoncent ainsi la couleur, au contraire ils parlent de liberté, de choix, de mondialisation, de pragmatisme, d’efforts nécessaires (pour nous), de culpabilité « Nous avons vécu au-dessus de nos moyens »…
Mais dans les faits?

Si on leur suppose à ces décideurs un QI au-dessus de celui du crapaud, on peut imaginer qu’ils réalisent ce qui est en train de se passer. On attend les revirements idéologiques déchirants, les « Je vous ai compris ». Mais à part quelque bonimenteur plus doué que les autres, ils ne s’aventurent pas sur ce terrain, certains qu’ils sont que eux, de toute façon, vont s’en sortir. Et c’est vrai que la possibilité d’un krach boursier qui mène à la ruine les plus riches a été bien contourné par les mécanismes monétaires qui font désormais que la variable d’ajustement n’est plus la valeur de l’argent, mais le pouvoir d’achat et l’emploi des citoyens sous le prétexte d’une dette d’État que ceux-ci devraient payer.

Je rappelle qu’un certain nombre de ces capitalistes de haut-vol (oui, vol…) ont investi dans des terres près des pôles au cas où le réchauffement climatique passerait, quand même, par eux.

Selon moi, le point obscur de ces néolibéraux, c’est eux-mêmes.

Ils voient un monde dont ils occupent le centre, et cela déforme toute leur vision. À l’instar d’un président qui désigne une partie de ces citoyens par l’expression « …ceux qui ne sont rien » (formule qui en dit long sur la représentation que ce dernier a de lui-même et de ses petits camarades) ces gens ne voient pas les populations comme une énorme somme d’individus, avec des équilibres complexes qui doivent être respectés, mais comme des instruments à leur service. Ils vont « de l’avant » comme si cette marche en avant ne devait pas être pensée avec les mouvements de chacun.
Ils sont en fait incapables de comprendre que les bienfaits dont ils jouissent ne sont pas les conséquences de leur merveilleux talent, mais celles de l’évolution d’une société, faites d’hommes et de femmes, qui ont accepté l’inégalité du monde, parfois par peur, parfois par défaitisme et conformisme social, mais souvent (depuis le monde moderne), parce que cette société avançait dans le sens d’un progrès possible pour tous. Ces derniers acceptent de ne pas avoir parce qu’ils pourront peut-être un jour avoir plus, et si ce n’est eux, leurs enfants le pourront. Or cette perception est de plus en plus battue en brèche dans la société (voir les aléas de parcoursup et le fait que, désormais, des résultats scolaires à l’époque houleuse de l’adolescence empêchent d’essayer de se rattraper au début de sa vie d’adulte, sauf dans les milieux aisés). L’ascenseur social s'est transformé en pente glissante.

Les grands capitalistes ont, selon moi, une vision aristocratique du monde, même s’il s’agit d’une aristocratie d’argent, mais sans avoir intégré l’histoire qui a fait que la hiérarchie sociale présentait au moins l’intérêt, pour ceux qui étaient au milieu de l’échelle sociale, d’être stable, ce qui n’est plus le cas. Donc cette aristocratie d’argent, où les possédants se reconnaissent entre eux et se renvoient l’ascenseur, vit sur un acquis que ces derniers ne pensent pas à consolider. Pour eux, c’est une donnée intangible. Et le fait qu’ils manipulent les foules, en particulier au moment des élections pour lesquelles ils parviennent à faire élire leurs représentants en faisant croire que ceux-ci sont du côté des citoyens (et souvent en parvenant à démonétiser le vote chez les opposants au système qui, du coup, s’abstiennent) les amènent à mépriser absolument ce peuple manipulable à l’envi. C'est cette vision du monde qui fait que ce pouvoir est incapable de faire "avec" les citoyens, il ne peut faire que "contre". D'où les pseudos-discussions avec les syndicats dont ceux-ci témoignent qu'il n'y avait aucun échange possible. D'où l'impossibilité de demander des efforts à la population pour lutter contre la transmission du virus sous la forme d'une proposition valorisée, en n'étant capable au contraire que de menaces de sanctions et de culpabilisation indue des citoyens, et jamais de remerciements pour les efforts faits, comme dans le management moderne. D'où aussi la répression parfois violente de manifestations de personnes mécontentes mais pacifiques.

L'ivresse du pouvoir qui fait négliger le peuple, on l’observe régulièrement chez ces gens-là, même si elle est plus difficile à montrer sur les vrais décideurs qui s’expriment rarement dans les médias que sur leurs fondés de pouvoir. Je ne citerai personne.

Ceux qui ont une poutre dans l’œil, ce sont donc aussi ceux que l’on ne voit pas, mais qui ont un plan, partagé par leurs congénères. Ce sont eux qui ne considèrent pas le monde comme le résultat d’un équilibre instable entre un grand nombre de forces contraires. Ils le voient comme les mâles alphas pensent leur monde : « Moi fort, moi éliminer opposition et avoir femelles et bonne bouffe ».
Mais je me permettrai de faire remarquer que les animaux ne sont pas si fous. Des équilibres se trouvent en général pour que l’appétit de pouvoir du chef ne mette pas en péril toute la communauté.

Nos mâles alphas aveugles n’ont pas cette sagesse: sciant consciencieusement la branche (haut-placée) sur laquelle ils sont assis, ils n’anticipent, ni la chute de cette branche, ni la leur. Ainsi, malgré leurs belles paroles, devant une pandémie mondiale ils pensent à faire du fric, pas à utiliser celui qu’ils ont déjà pour augmenter les lits d’hôpitaux, ou user de leur influence dans ce but; et devant le dérèglement climatique ou la destruction du vivant, ils ne pensent qu'à consolider leurs possessions au lieu d'utiliser celles-ci pour sauver la planète. Et ils n'ont conscience ni de leur propre avidité, ni de leur inconséquence, donc ni de leur absolu égoïsme, ni de leur mégalomanie, ce qui semble fréquent dans les périodes de décadence. Serions-nous en décadence mondiale?

Un éclair de lucidité serait le bienvenu avant que les peuples du monde entier, et notamment les jeunes, ne mettent à sac ce système qui, pour le moment, sert toujours, et de plus en plus, les mêmes, jusqu’à le mener à sa propre perte, et à la nôtre.

 

 

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