Pendant que je dormais

Je sommeillais tranquillement, ayant mis de côté les révoltes qui avaient agité ma jeunesse, et mettant sur le compte d'un irréductible esprit critique les irritations qui me venaient souvent à l'annonce des nouvelles du monde.

Je sommeillais tranquillement, ayant mis de côté les révoltes qui avaient agité ma jeunesse, et mettant sur le compte d'un irréductible esprit critique les irritations qui me venaient souvent à l'annonce des nouvelles du monde. Le travail et la vie m'occupaient, je laissais à d'autres le soin de défendre pour moi les valeurs auxquelles je tenais.

Tout allait de plus en plus vite, mais je me demandais s'il ne s'agissait pas, plutôt, d'un changement de perspective, et si ce n'était pas moi qui ralentissais puisque les années passaient, aussi, sur moi.

Je n'ai pas tenu compte des signes, mais je les ai notés, en silence.

Et puis j'ai eu honte. Réellement honte. De ma passivité, de mon aveuglement volontaire, car lucide. Et j'ai eu peur. J'ai peur.

Qu'est-ce qui m'a réveillée ? La conscience brutale que mes enfants ne connaîtront pas la régularité des saisons que j'ai connue, que l'avenir de la planète que nous leur laissons est incertain. Nous leur rendons l'appartement beaucoup plus délabré que ce dont nous avons, nous, bénéficié, et c'est irrémédiable.

Qu'est-ce qui m'a sortie de mon rêve? L'effritement d'un socle qui me paraissait constituer les bases d'un avenir plus fraternel et solidaire, et qui s'avère maintenant la concrétisation éphémère d'un idéal généreux qui n'est plus partagé par grand-monde.

Combien sommes-nous, à nous être assoupis ? A avoir délaissé la chose publique, nous contentant d'en entendre la rumeur journalistique, dégoûtés par l'usage que beaucoup font du pouvoir, même parmi ceux qui vendent leur humanisme.

J'ai eu honte de constater les résultats de ma tranquillité, de la nôtre, car j'ai observé une souffrance grandissante.

Qui suis-je ? Personne. Que puis-je faire? Rien.

A part témoigner de mon éveil douloureux.

Notre pays s'est enivré de sa richesse et de ses acquis. Comme si tout cela était définitif. C'est l'inverse. Liberté, égalité, fraternité, nécessitent une vigilance permanente, un frein décidé à la gloutonnerie et au goût du pouvoir qui, eux, sont naturels, et peuvent même être bénéfiques, mais à la seule condition qu'ils soient limités.

Certains s'empiffrent. D'autres, comme moi, ont la gueule de bois, et contemplent affolés les dégâts causés par l'incurie.

Alors, des petits mots, par-ci, par-là, pour partager les réflexions. Chaque point de vue apporte un éclairage différent, j'accepte l'idée du conflit. On n'a pas besoin d'être d'accord sur tout pour se parler, ni pour s'engager.

 

 

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