L'année vide: reprendre la main sur l'écrasement sanitaire

Dix mois, cela fait dix mois que l’on vit sous contrainte. Et rien n’assure que cela va s’arrêter, ni un jour, ni bientôt. Dix mois et mes réflexions oscillent sans fin du singulier au général, de ceux qui subissent la crise sanitaire et les décisions qui en découlent, modifiant profondément leur vie, aux décideurs et aux raisons de leurs choix, qui ne modifient pas profondément leur vie à eux.

 

 © LB (CC) © LB (CC)

Cela fait dix mois que je déplore que les choix ne soient pas faits en concertation avec les citoyens ou leurs représentants, ni avec les corps intermédiaires, dix mois que je constate que nous sommes considérés comme des enfants irresponsables, susceptibles de n’obéir à des consignes restreignant notre liberté que grâce à la puissance de la répression publique, même si c’est pour sauver des vies. Dix mois de mensonges des autorités pour nous amener à accepter des mesures incohérentes ou à ne pas tenir compte de manquements effrayants de leur part.

Tout cela, nous le savons. Mais nous sommes pris dans l’étau psychique qui doit être celui du prisonnier, soumis aux décisions administratives qui vont, peut-être, lui accorder une remise de peine. Nous sommes punis pour une faute que nous n’avons pas commise, et mis dans l’impossibilité de choisir la tête haute de faire des efforts pour notre prochain.

Et pourtant, au fond de nous, nous voulons, pour la plupart, protéger les anciens et les personnes malades, protéger nos proches, et nous protéger nous-mêmes par la même occasion. Nous acceptons stoïquement de ne plus vivre depuis des mois, de ne plus voir nos amis ni rencontrer de nouvelles personnes, de ne plus avoir les activités qui font que la vie vaut la peine d’être vécue.

Stoïquement, mais pour combien de temps encore?

Combien de temps allons-nous accepter de travailler sans s’amuser? De consommer sans se divertir? D’obéir sans rechigner?

Pendant le Covid, la destruction de notre démocratie sociale continue

On aurait pu penser que nos décideurs, préoccupés du sort des citoyens, utiliseraient toutes les ressources de leur intelligence, et de celle des français et des corps intermédiaires, pour élaborer des plans de mesures, à moyens et long terme, afin d’organiser le pays pour faire face à la pandémie. On sait qu’il n‘en fut rien, et le déconfinement suivi d’un reconfinement, qui montrent tous deux leur inefficacité (nous renvoyant presque exactement, in fine, à la même situation qu’il y a 10 mois), témoignent de cette gestion « au fil de l’eau » absolument inadaptée à une maladie à effet retardé, surtout quand les principales lignes directrices des prises de décision sont le maintien des revenus des investisseurs et le maintien au travail, coûte que coûte, des petites chevilles ouvrières de la machine néolibérale.

Mais si l’intelligence de nos têtes pensantes n’a pas été assez mise à contribution pour prévoir une politique sanitaire cohérente et au service du peuple ce n’est pas parce qu’elle fait défaut à nos gouvernants. C’est, à mon avis, qu’elle est utilisée à autre chose. En effet, si l’on observe le calendrier législatif, malheureusement décidé par l’exécutif, on constate que, de ce côté-là, on anticipe. Ainsi on ne compte plus les attaques de nos acquis démocratiques, notamment en terme de liberté individuelle, depuis le début de la crise sanitaire. Certaines attaques nous conduisent dans la rue tandis que d’autres passent plus ou moins inaperçues. Mais ce qui n’est pas contestable, c’est le rythme de ces coups de canif successifs dans notre pacte républicain fondé sur la liberté, l’égalité et la fraternité, et donc la solidarité.

Le maître des horloges

Il s’était déclaré maître des horloges: comme Donald Trump il a toujours su transformer un échec en victoire, en contrôlant le calendrier. Un de ses proches est accusé de quelque chose de grave? Hop, un chantier qui n’a rien à voir mais qui passionne les foules est lancé à l’opinion publique, ou une mesure controversée, qui va concentrer sur elle une colère qui aurait pu devenir gênante.

Aussi je pense que la crise sanitaire, même si elle n’a pas été créée pour cela, va servir aux néolibéraux au pouvoir pour consolider un système qui prend eau de toute part, en diminuant la possibilité aux opposants de s’exprimer (et en criminalisant même cette volonté de s’opposer comme s’il s’agissait d’une atteinte aux valeurs de la République) et en augmentant les filets de sécurité des possédants et des institutions financières. Quelque bouc-émissaire va être judicieusement trouvé. Même les « généreux » soutiens financiers à ceux qui sont contraints d’arrêter de travailler pour raison sanitaire vont entraîner une dette d’Etat qui va être le prétexte ultérieur à une vente à la découpe des services et des biens publics comme cela a été le cas en Grèce.

Pourtant, si l’on se met à leur place, la tâche est rude, parce que le capitalisme ne fonctionne que si l’on consomme: donc comment écraser le peuple et l’empêcher de s’exprimer tout en le poussant à acheter? Si l’on analyse les mesures prises ces derniers mois, on a la réponse. Un exemple: les sports d’hiver. N’est-il pas absurde d’interdire d’aller sur des remontées mécaniques pour skier alors que l’on peut aller dans des boutiques dans les stations (le virus serait plus fort à haute altitude, transperçant masques, moufles et bonnets dans la neige?). Non, ce n’est pas absurde si l’on pense que les grands groupes n’apprécieraient pas que cette manne leur soit ôtée, tandis que le sort des stations elles-mêmes et des petites mains de la neige n’a aucune importance pour le néolibéralisme.

Quelles solutions?

Alors qu’allons-nous faire? Prenons conscience de cette aliénation, et agissons. On peut manifester. On pourra voter, et je conseille de se centrer sur les élections législatives, résolument et dès maintenant.
Et, en attendant, il faut échanger, s’informer, ouvrir les yeux, ne pas hésiter à considérer les théories considérées comme complotistes et les évaluer: si beaucoup de choses sont à prendre avec des pincettes ou à rejeter, il est en revanche idiot de considérer que ce que nous constatons, et en particulier le recul de nos acquis démocratiques, ne serait que le fruit du hasard.

Et puis je pense fondamental de montrer aux gouvernants que nous pouvons agir sur le capitalisme, comme il peut agir sur nous-mêmes, en choisissant notre consommation. Depuis le confinement beaucoup, dont moi, ont choisi d’acheter leurs livres, non pas chez les géants du net, mais dans leur petite librairie. Même chose pour la nourriture que l’on va davantage acheter prés de chez soi ou au marché. Allons plus loin et concentrons nos achats chez des commerçants dont nous soutenons la démarche, et ne nous encombrons pas de produits inutiles. Partageons les initiatives qui vont dans le sens de soutenir d’autres citoyens et pas des groupes s’enrichissant sur notre dos, et ne payant pas les impôts que les acteurs locaux paient, eux. Essayons de stopper ce système ou « Pile, ils gagnent, face, on perd ». Il y a un rapport de force entre les 1% et les 99%. Mais il n’est pas complètement au bénéfice des premiers.

Beaucoup ont déjà fait cette démarche, mais je crois qu’il faut être encore plus nombreux ce qui permettra d’inventer d’autres modes d’action pacifique. L’enjeu est d’importance puisque, outre le Coronavirus, nous sommes attaqués par d’autres conséquences de la mondialisation néolibérale triomphante, et non des moindres: la pollution et le réchauffement climatique, avec à court terme, la destruction de notre monde. Si l’on pense que les dirigeants de ce capitalisme destructeur s’accrochent à leur mode de vie et à leur richesse, quitte à ne pas hésiter à faire taire ceux qui proposent une alternative pour sauver l’avenir, on peut reprendre le slogan mensonger du TCE: il n‘y a pas d’alternative. En effet, soit on met tout en œuvre pour revenir à des fonctionnements locaux et raisonnés et on arrête de dilapider les ressources d’une planète en perdition et ce, afin de sauver le monde vivant (mais cela nécessitera de faire rendre gorge aux pollueurs en chef de la planète et de réguler l’industrialisation mondiale) soit c’est la fin du monde pour nos enfants et nos petits-enfants, ce qui, à mon sens, ne constitue pas une alternative.

Si cette année vide se révèle celle d’une prise de conscience, ce sera une année gagnée, même si c’est au prix d’une souffrance.

 

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