Peut-il s'arrêter avant qu'il ne soit trop tard?

Comment le Président de la République va-t-il réagir à l’opposition bruyante, et longue, du peuple à son projet de réforme des retraites ? Va-t-il en tenir compte et repousser ce projet, ou va-t-il rester droit dans ses bottes et passer en force, ce que semblent indiquer les dernières décisions de l’exécutif?

Il me semblait avoir remarqué que Emmanuel Macron n'était pas souvent (ou jamais) resté plus de 3 ans sur un même poste. Et que cela lui serait sûrement difficile de tenir un quinquennat.
Pourquoi? Parce qu'il me semblait avoir un mode de fonctionnement de conquérant, doublé d’une ambition certaine, ce que son ascension rapide tend à prouver. Mais cette ambition le concerne lui, et pas la fonction qu'il occupe, laquelle ne serait que l'outil de cette ascension. Chaque poste lui sert apparemment à se faire des relations, à se montrer crédible aux yeux de ceux qui comptent, et qui compteront pour lui pour la suite : ainsi chaque poste occupé est, surtout, un tremplin. Mais, n'ayant pas l'habitude de tenir des années sur un poste, il n'a pas le temps d'évaluer les conséquences de ses décisions, parce que, au moment où ces conséquences arrivent, il est déjà parti, et est même monté d'un niveau dans la hiérarchie.
Cela faisait de lui un candidat que je trouvais dangereux pour le pays, déjà bien sûr par son projet néolibéral dissimulé sous un masque de "changement" et de  "monde nouveau" alors que son projet était non seulement néolibéral, mais encore profondément réactionnaire, au sens du retour de quelque chose de l'ancien régime. Mais je le trouvais aussi très inquiétant par cette absence de conscience de ce qu'apportent, normalement, la maturité et l'exercice des responsabilités professionnelles, parentales ou politiques (mais que l’on peut parfois avoir sans cela). En effet, exercer assez longtemps une fonction contraint d’avoir à observer et à traiter les conséquences de ses décisions. Ce qui influe sur les décisions que l’on prend par la suite.
On peut trouver chez un grand nombre de managers actuels ce défaut : s’ils sont rompus à l'exercice de faire accepter des mesures impopulaires, par exemple en conduisant les salariés à définir eux-mêmes un projet qui est en fait voulu par la Direction (et qui sera souvent à la fois irréalisable et contraire à l’éthique professionnelle du salarié) ils se posent rarement la question de la responsabilité qu’ainsi ils assument, notamment en terme de souffrance professionnelle des salariés, mais aussi en terme d’efficacité globale de l’entreprise sur le moyen et long terme. Et les conséquences de cette responsabilisation sans marge de manœuvre des salariés ne seront jamais interrogées lorsque vont se développer les aléas au sein de l'entreprise (souffrance au travail avec augmentation des arrêts maladies, démissions des personnels compétents, perte en qualité, perte en culture d'entreprise et en savoir d'entreprise, etc.) qui sont directement issues des choix managériaux.
Nombreux sont ceux qui considèrent que notre Président dirige la France comme une entreprise, ce qui n’étonne qu’à moitié de la part de quelqu’un qui n’a eu aucun mandat électif jusque-là, et qui est issu de la banque.
Mon hypothèse est que ce "défaut" initial, cette erreur de compréhension sur ce que c’est que diriger un pays, est, encore plus que ses choix idéologiques, à la source des difficultés que rencontre la France depuis un an, difficultés liées à une colère grandissante contre notre Président, contre ses décisions, et contre son « style » présidentiel.
Ainsi je suppose que, malgré la désinformation globale des médias aux ordres, notre Président a quand même connaissance du mécontentement grandissant de la population et du refus de celle-ci vis-à-vis de lui-même et de sa politique, mais qu’il continue de penser que ce qui se produit correspond au fait que les français sont attachés à leur privilèges (les « Gaulois réfractaires ») et ne veulent pas de réformes. Je pense qu'il n'imagine pas être responsable du mouvement des Gilets jaunes, ni du front de refus à son projet de réforme des retraites. De la même façon que les cadres dans les entreprises sont formés à « recadrer » les salariés, comme si c’était çà, gérer une équipe, notre Président semble penser que l’expression de la colère du peuple ne signifie pas que ses réformes sont nuisibles mais au contraire qu’il faut recadrer les citoyens, lui gardant le cap. Un peu comme dans la blague « l’opération a parfaitement réussi, mais le malade est mort »: tant que le projet est conduit jusqu’au bout, le manager en chef ne s’interroge pas sur le bien-fondé de ses choix, ni sur les conséquences à venir.
En fait, le Président de la République est entièrement responsable de ce qui arrive, notamment des grèves, des manifestations, et donc du réveil du peuple français qui prend conscience qu'on l'a trompé et que, à la tête de l’État, notre système électoral, aidé d'une propagande médiatique éhontée, a installé quelqu'un qui a pour projet de détruire toute notre démocratie sociale, et des systèmes de redistribution qui ont mis des décennies pour aboutir à une des démocraties les plus justes qui existent sur cette terre. Il est responsable. Cependant, comme un manager, il applique un projet qu’il s’est approprié mais qui est celui de l’UE, des PDG et de ses financeurs, passés, présents et à venir, des champions du CAC 40 et de la finance internationale qui veulent se sucrer sur la vente à la découpe de notre système social.
En effet, le problème actuel du capitalisme c’est que ceux qui influent sur les politiques des nations, ne sont pas ceux qui prennent des risques. On l’a vu avec la crise de 2008 : ceux qui ont été ruinés, sauf exception, ce ne sont pas les institutions financières qui se sont fait rembourser leurs pertes par les États, ou par des assurances qui prévoyaient à l’avance la faillite de ceux qui ont bien inconsidérément confié leur argent à la finance spéculative: « privatisation des profits, nationalisation des pertes ». L’abus de pouvoir de ces géants de l’entreprise ou de la finance mondialisée est sans garde-fous. Rien ne les contre, pas même le souci de préserver le vivier qui les nourrit. En bons prédateurs, ils vont d’un pays à l’autre, d’un gouvernement à l’autre, s’échappant de tout risque d’être touchés eux en faisant payer l’addition aux victimes de leurs choix.
Ainsi, ce détachement de tout sentiment de responsabilité vis-à-vis des citoyens, ajouté à l’impunité totale dont ils jouissent, conduit ces ultra-riches à un comportement global pervers (c’est-à-dire lié à une jouissance de l’instrumentalisation de l’autre au détriment de celui-ci et sans aucun sens de culpabilité) ne pouvant, in fine, qu’aboutir à la destruction du monde si un vaste mouvement de prise de conscience et d’action collective ne se déclenche pas rapidement. Je ne rappellerai pas ici l’état de la planète et du climat, avec le poids des lobbies empêchant toute mesure structurelle pouvant freiner cette destruction gravissime et irréversible.
Ceux qui sont les affidés de ce capitalisme pervers, et font appliquer les injonctions qu’on leur souffle à l’oreille, ne sont en fait que des instruments au service de ce capitalisme destructeur, fussent-ils Présidents ou chefs de gouvernements. Ils ne peuvent continuer à obéir aux ordres de ce capitalisme néolibéral que parce qu’ils ne se posent pas la question de leur responsabilité globale vis-à-vis des citoyens, et/ou, parce qu’ils sont convaincus d’œuvrer pour le bien commun. Si nous accordons à notre Président l’intelligence qu’on lui suppose, je pencherais pour la première hypothèse.
C’est pour cela que, malheureusement, je crois que cette réforme de retraite va continuer d’avancer malgré l’opposition grandissante du pays. Ainsi, les dés en seront jetés. Un peuple ne va pas se suicider en tombant du haut du balcon de l’Élysée pour dire qu’on le maltraite : un peuple, surtout le peuple français, s’unit dans l’adversité. Et se réchauffe du collectif. Jusqu'où va-t-il tenir, nul ne le sait.
Si les personnes qui tiennent actuellement le pouvoir en France ne le comprennent pas, cela ne peut que mal finir pour elles. En effet on ne peut pas menacer le peuple de le congédier : on peut lui tirer dessus, mais cela peut le rendre plus fort et plus certain de savoir qui est son ennemi.
Espérons que certains vont réussir à ouvrir les yeux des décideurs avant qu’il ne soit trop tard.

Mais je suis inquiète: Donald Trump, malgré tous ses défauts, possède l'art de la reculade diplomatique. Je ne crois pas que ce soit le cas de notre Président actuel. Et cela risque d'être grave.
 
PS : message des Pinçon-Charlot aux cheminots en grève dans l'Humanité du 30 décembre: « Contre ce crime contre l’humanité, vous êtes là »

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