Gouverner et mentir

Je ne veux pas parler ici de la nécessaire hypocrisie publique qui existe partout et depuis toujours, je veux évoquer ces étonnants mensonges que l'on trouve dans la présentation des projets du gouvernement, ou dans ses actes, mensonges qui sont destinés à être éventés, forcément, à notre époque où tout finit par se savoir.

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De nos jours, une information fausse ne tient pas la route médiatique longtemps. Au début, répétée en boucle par les médias mainstream, l'information déformée ou présentée de façon biaisée fait son petit effet et chacun l'ingurgite comme étant la vérité vraie, et la répète autour de soi, devenant ainsi un propagandiste malgré lui. Et puis, peu à peu, grâce à Internet, des témoins, souvent sérieux, font entendre leur voix discordante, parfois d'abord sur les réseaux sociaux, parfois sur un média en ligne comme Mediapart. Rarement, mais cela arrive, c'est l'un des médias qui ont assurer la propagande de départ qui va informer sur une réalité s'opposant à l'information initiale, ou, au moins, soulevant un doute ou une objection.

A partir de ce moment-là, ceux qui s'expriment dans les médias se partagent en deux groupes : ceux qui maintiennent mordicus la vision initiale, et ceux qui tentent d'éclairer le public sur la réalité des faits. Donc, les serviteurs du système et les autres.

Mais, à ce moment-là, il est trop tard. Les « complotistes », dont je suis, ont déjà intégré tout le processus comme un nouvel exemple de la façon dont le néo-libéralisme façonne l'opinion publique, afin de maintenir son pouvoir sur le monde en arrivant à faire que les électeurs continuent à élire les représentants d'un système qui veut leur perte, ou, au moins, leur exploitation.

Il est trop tard parce que, si le pouvoir est tellement habile à cacher un mensonge par la mise en avant d'un autre centre d'intérêt médiatique (détournement de l'attention de l'opinion publique) il n'empêche que ceux qui ont été trompés plusieurs fois finissent par en tirer les conclusions qui s'imposent. C'est-à-dire qu'on leur ment d'une façon éhontée, et délibérée, et ce, pour les asservir de plus en plus.

Le résultat ? Le mouvement des Gilets jaunes, qui exprime avec une ampleur et une détermination sans égal dans notre histoire récente, que le peuple en a marre de se faire rouler et veut que cela cesse, l'exemple d'une taxe soi-disant écologique sur le gas-oil, qui en fait allait rembourser les cadeaux fiscaux faits aux plus riches a été la goutte d'eau faisant déborder une marmite de mécontentements déjà fort pleine. Or, qu'a été la réponse du Président de la République : on vous entend, on vous donne un peu d'argent (qu'il va falloir prendre sur les ressources existantes) et on refuse toute augmentation de participation citoyenne aux choix démocratiques et tout retour à une fiscalité moins scandaleusement adoucie pour les très riches. Bref, « Oui, mais non ».

Avec, en réponse subsidiaire, une répression brutale des manifestations dont on a vu les conséquences dans le grand nombre de blessés, et une désignation des manifestants comme étant des casseurs qui en voulaient à la République. Or les manifestants n'en veulent pas à la République, mais à la Vème République, et surtout à sa dérive anti-démocratique et anti-sociale.

Sans compter que la volonté des manifestants de se faire entendre a été reprise et détournée dans un faux débat national, auquel Chantal Jouanno a refusé de donner sa caution puisque, justement, il ne respectait pas les conditions assurant sa neutralité et son indépendance vis-à-vis du pouvoir et qu'elle craignait qu'il ne devienne une "campagne de communication" (voir l'article de Laurent Mauduit "Grand débat : les secrets d'un hold-up"). Un Grand Débat National qui se révèle être, mais les complotistes comme moi s'en doutaient, un instrument de propagande pro-Macron comme certaines dictatures auraient pu en rêver, et ce, d'autant plus que cette consultation, mise en place, soi-disant « au nom du peuple » peut facilement faire passer les critiqueurs pour d'éternels mécontents ne sachant pas prendre la main qu'on leur tend si généreusement...

La propagande se poursuit, d'ailleurs, de samedi en samedi, puisque la police (mais pas toute la police) annonce des nombres de manifestants qui seraient en baisse, ce qui devrait nous rapprocher du zéro actuellement. C'est bête parce que ceux qui sont dans les cortèges et arpentent la ville à grand pas, et ceux qui les voient passer sous leurs fenêtres « Ne nous regardez pas : Rejoignez-nous !!!... » voient bien ce qu'il en est, ainsi que les journalistes de bonne foi.

Pourquoi ces mensonges répétés qui, par leur nombre, ne peuvent qu'aboutir à une déconsidération absolue de la parole officielle ? A mon avis, c'est parce que E. Macron, et le gouvernement à sa suite, ne s'adresse pas à toute sa population. Il sait que sa volonté de maintenir son projet ordo-libéral ne peut qu'aggraver le mécontentement populaire. Aussi, selon moi, a-t-il choisi de s'adresser aux sympathisants de droite, notamment à ceux qui ne sont pas forcément très riches mais qui attribuent leurs problèmes au fait que l’État aide ceux qui sont plus en difficultés qu'eux, ou il s'adresse à ceux qui trouvent rassurant de se voir du côté des possédants, en choisissant comme bouc-émissaires les « pauvres ». Ou les immigrés. Ainsi, il favorise la scission entre deux pans de la société, dont l'un pense qu'il faut se méfier de l'autre représenté par les gueux, les riens, les illettrés, les assistés etc...

Criminaliser les Gilets-jaunes, les taxer d'anti-sémitisme, leur reprocher d'être des casseurs ou des personnes violentes, cela permet aussi de faire croire que la République est en danger, ce qui favorise généralement les votes de droite.

Ce calcul est fait pour reprendre la main au niveau national, mais aussi au niveau européen. Ainsi la lettre d'E. Macron, par son existence-même, dévoile me semble-t-il la stratégie de notre Jupiter : son ambition est européenne, voire mondiale. S'il se pose à ces niveaux élevés de l'Olympe, c'est parce qu'il sait que le peuple français, qui était à 75%, ou même plus, favorable aux Gilets jaunes au début du mouvement, n'est plus dupe de sa politique. Mais parmi ces non-dupes, il n'y a pas que les victimes du système, il y a aussi ceux qui espèrent profiter de l'évolution néolibérale de la société et dont les voix sont intéressantes : si E. Macron et son mouvement (et ses alliés) obtiennent la majorité au Parlement européen, il a des chances d'obtenir la présidence de la Commission Européenne qui se décide en suivant et selon des modalités différentes d'avant (c'est la tête de liste du groupe majoritaire qui aura, en principe, cette Présidence voir ici sur le site Touteleurope.eu) : se faire passer pour celui qui a terrassé le dragon peut l'aider à la fois au niveau européen et en France s'il continue son mandat pour continuer et porter sa politique au service de la finance internationale. Et, pour cela, tout est bon pour augmenter, même de peu, son pourcentage d'opinions favorables (voir les résultats en tableau et en courbes de plusieurs sondages sur cet article de Wikipedia en anglais (opinion polling on the Emmanuel Macron presidency) où l'on voit que la prétendue "remontada" n'est pas encore en vue : 29,7 opinions favorables en résultats agrégés, contre 67,5 d'opinions défavorables...

Le but, c'est d'arriver à un duel entre lui et le ou la représentante du RN ou de ses équivalents au niveau européen. Pour rejouer ensuite l'éternel jeu de « Moi ou le chaos ».

Il n'empêche, pour les indécis qui croient encore, un peu, à la bonne volonté du gouvernement, il n'est pas inutile de continuer à leur ouvrir les yeux, même sur le prétendu « pragmatisme économique » dont se vante celui-ci. Par exemple, on peut utilement envisager le cession au privé de l'aéroport de Paris, au regard de ce qui se passe désormais pour l'aéroport de Toulouse ( https://france3-regions.francetvinfo.fr/economie/transports-aeriens/vente-aeroport-toulouse-blagnac?r=occitanie ) lequel a été vendu par... E. Macron quand il était ministre de l'économie, en disant qu'il ne s'agissait pas d'une privatisation... Voir l'article de Laurent Mauduit "Aéroport de Paris, Macron rattrapé par son mensonge".

La politique par le mensonge est consubstantielle du management moderne, qui utilise la communication perverse pour écraser et inférioriser les salariés, bref, les soumettre. Mais la conception de la « start-up nation » n'est pas loin des stratégies du management moderne. A ce sujet on peut lire le très intéressant livre « Le code Jupiter » de Démosthène (c'est un pseudo) aux Editions Les Arènes, qui décode le soubassement idéologique de notre Président, après avoir repris brièvement son parcours éclairant (voir ici, sur LeMediaPresse, une présentation du livre par son auteur). En le lisant, on comprend que ce que l'on subodore est encore plus vrai que ce que l'on pensait : nous vivons une époque où une élite financière a pris le pouvoir et veut tous les pouvoirs, quitte à entraîner la ruine politique et morale de notre pays et de ses habitants, et en utilisant pour cela des ficelles de communication que n'aurait pas renié l'URSS de la grande époque.

Est-ce que les français vont laisser faire ça ? Les Gilets jaunes ont la réponse.

 

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