Ce texte aurait pu aussi avoir pour titre « Sois gentille ! ». J'ai préféré la formule « Il était méchant parce qu'elle était gentille » parce qu'elle me semble bien résumer, et la pensée commune traduisant l'inversion de la responsabilité dans la violence conjugale, et l'un des ressorts sous-jacents de celle-ci.
« Tu es ma princesse, la seule, l'unique. Je ne pourrais pas vivre sans toi ».
Et, quelques mois ou quelques années plus tard, pour un quart d'heure de retard, un sourire au voisin ou des chaussettes mal rangées:
« Tu es une traînée, une minable Tu ne mérites pas de vivre. »
Elle a des bleus sur le corps, mais ils ne se voient pas. Son époux prend bien garde de la frapper aux endroits du corps dissimulés par les vêtements. Parfois, il ne la cogne pas directement, trop visible, il la jette contre la porte, lui met un coussin sur le visage pour l'étouffer ou la secoue. Cela fait longtemps qu'elle a abandonné l'idée d'en parler à quiconque. Quand elle avait essayé, au début, on lui avait dit que c'était étonnant, ce qu'elle racontait, il était tellement gentil, son mari. Mais il travaillait beaucoup, il ne fallait pas être trop exigeante.
« Tu fais exprès de m'énerver, tu me pousses à bout, je te l'ai dit cent fois de ne pas me déranger quand je regarde un match (ou que j'ai un dossier à rendre, ou que je me détends en revenant du travail). Ne t'étonne pas après si je sors de mes gonds, c'est parce que tu me cherches. Tu es comme toutes les autres, tu fais ta mijaurée et ensuite tu me harcèles. C'est un enfer, tu me fais vivre un enfer ! ».
Elle, elle tremble : il va recommencer. Comment retenir la digue en train de se rompre et éviter l'horreur des coups à venir ?
« Je t'assure que non, je n'ai pas fait exprès, je voulais juste... »
Elle s'excuse, s'accuse, promet. Elle ne le fera plus.
Rien n'y fait. Les injures pleuvent, puis les coups.
Gentilles, oui, trop gentilles les femmes qui acceptent de recevoir des critiques de quelqu'un qui ne les accepte pas, lui. Trop gentilles de se sentir coupables, alors que leur homme leur fait du mal sans l'ombre d'un sentiment de culpabilité. Trop gentilles de vouloir restaurer un couple qui est attaqué par leur compagnon sans que jamais celui-ci n'admette la responsabilité qu'il a dans les fissures qui menacent leur union.
Une gentillesse qui peut conduire à la mort.
Et qui, de toute façon, conduit au malheur.
Depuis Eve, la faute est portée par la femme. Et les coups par les hommes. Je ne veux pas dire qu'il n'existe pas de femmes maltraitantes, moralement et même physiquement. Le processus que je décris peut exister dans les deux sexes. Mais il se situe dans la plupart des cas dans le schéma homme violent-femme battue.
Pourquoi les femmes acceptent-elles ça ? De très nombreux observateurs, professionnels, ou témoins privés, ne comprennent pas l'acceptation de la victime. Le très bon livre de Marie-France Hirigoyen « Femmes sous emprise, les ressorts de la violence dans le couple » Oh Editions, explique bien le mécanisme de l'emprise progressive qui conduit à l'acceptation par la victime de la violence de l'autre. Alternance de longues périodes d'adulation sans conflits et sans ombres, et de courts moments de rejets culpabilisants, surprenants au début, attendus dans la crainte ensuite, et de plus en plus fréquents. Non prise en compte par celui qui est amené à devenir violent de sa responsabilité : toute la faute est du côté de son épouse. Isolement progressif de celle-ci par le dénigrement de toutes les relations qu'elle entretient en-dehors de lui. Avec agression quand elle se permet de passer outre et continue à voir ses amis. Dénigrement d'elle-même auprès de toutes ses relations, parfois auprès de son employeur, ce qui fait que, quand elle tentera une parole sur son enfer quotidien, on ne la croira pas. Dénigrement de ses activités extérieures, notamment son travail, avec souvent pression insidieuse pour le lui faire arrêter afin que la future victime devienne captive.
La femme subissant cette emprise progressive, entend répétitivement de la part de son compagnon des reproches concernant de nombreux méfaits ou défauts imaginaires, parfois c'est la mise en évidence d'un comportement mineur qui est présenté comme un manque méprisable : on prend alors les amis à témoin de telle ou telle attitude ”Elle sale toujours trop, cela rend sa cuisine immangeable, mais on lui pardonne parce qu'elle fait de son mieux, hein?”. La victime finit par être dans un état de stress permanent, essayant d'être parfaite pour ne pas déplaire à son homme. Elle ne s'occupe plus d'elle-même : toute son attention est focalisée sur ce que va ressentir ou penser son conjoint. Parfois elle se renie entièrement, elle peut même renier ses propres enfants, pour ne pas se retrouver en conflit avec son mari. En fait, elle craint en permanence le rejet, puis les coups, mais elle ne le sait pas : elle croit simplement faire de son mieux pour ne pas irriter son compagnon. Elle le plaint « Ce n'est pas de sa faute, il est fragile au fond, il a besoin de moi ». Elle pense qu'elle ne saurait pas s'en sortir sans lui, parce qu'il a tout fait pour la convaincre de cela, même si elle a vécu de longues années autonome avant de le connaître et qu'elle gagne bien sa vie.
Trop gentilles, oui. Trop sensibles à la critique, pas assez paranoïaques, pas assez perverses. Ou ayant déjà été maltraitées dans l'enfance, à la maison ou à l'école.
Justement, disent certains spécialistes culpabilisants, “ce n'est pas par hasard, si cela tombe sur cette personne-ci. Elle a été battue dans son enfance, humiliée. Elle est toujours passée derrière sa soeur, qui la sadisait quotidiennement devant des parents. Elle recherche la souffrance”.
Dommage pour celle qui a surmonté sa peur de ne pas être crue pour aller voir un psy. Voila qu'on lui confirme ce que son mari lui dit tous les jours : c'est de sa faute.
On peut facilement remarquer qu'il est assez fréquent que les caractéristiques des conjoints rappellent certains traits des parents. Je pense que, souvent, il s'agit davantage du plaisir de retrouver du connu (évident dans le coup-de-foudre, où les partenaires ont en même temps le sentiment d'une reconnaissance réciproque) , que de l'envie d'être à nouveau martyrisée. Cela rassure, d'être en terrain de connaissance, même si ce choix n'est pas conscient. Et puis on se dit que, cette fois, on va réussir à se faire entendre, ou que l'on va guérir l'autre de ses tendances à force d'amour. Cruelle erreur. On ne change jamais l'autre : il peut évoluer, heureusement, mais de son propre chef, et après avoir pris conscience de son problème, et en avoir accepté la responsabilité. En revanche, celle qui pardonne à son conjoint parce qu'elle a aussi pardonné à son parent maltraitant ne réalise pas que sa générosité la fait rentrer dans un engrenage dont elle va souffrir longtemps et dont elle aura du mal à sortir parce qu'elle va perdre peu à peu toute estime d'elle-même et tout libre-arbitre.
Mais comment quelqu'un peut-il accepter cette dégradation progressive de l'image qu'il a de lui-même, et tolérer une méchanceté à son endroit qui l'aurait faite fuir si elle l'avait perçue au départ ?
Quels sont les mécanismes favorisant cette emprise ?
Après un certain nombre de répétitions, toute allégation, même celles dont on a perçu la fausseté dès le départ, se met à prendre un caractère de vérité. Celle qui a, soi-disant, tendance à trop saler, a beau savoir qu'elle sale fort peu, voire pas du tout, savoir que son mari qui a la même charge de travail qu'elle-même ne fait rien dans la maison et qu'il n'a aucune légitimité pour critiquer sa cuisine puisqu'il ne participe jamais à la confection des plats (sauf si des amis sont présents et qu'il fait mine de tout prendre en charge, afin qu'on la félicite, elle, d'avoir un mari si serviable), elle a beau savoir tout cela, au bout d'un certain temps, elle finit par être très anxieuse au moment de préparer le repas, se demandant en permanence si elle sale trop ou pas assez. C'est le même processus que dans le harcèlement moral, et ce n'est pas étonnant que Marie-France Hirigoyen qui a étudié l'emprise dans le couple ait été une des premières en France à décrire la perversion narcissique et le processus du harcèlement moral “Le harcèlement moral, la perversion narcissique au quotidien” chez Syros.
Un autre processus psychologique est en cause dans l'acceptation, par la victime, de l'emprise progressive : c'est le refus de la dissonance cognitive. C'est-à-dire qu'il a été démontré que si l'on a affaire à des informations qui ne sont pas cohérentes entre elles, on a tendance à ne pas tenir compte d'une certaine partie des informations, notamment celles qui paraissent le plus dissonantes avec les croyances générales. De plus, la personne qui introduit ces informations incohérentes entraînera une adhésion plus grande que celle qui donne des informations cohérentes entre elles. L'alternance valorisation-dévalorisation favorise donc le mécanisme d'élimination des informations négatives qui se retrouve aussi chez les proches témoins, lesquels ont des éléments laissant deviner la maltraitance, mais ne les voient pas et diront ensuit qu'ils ne pouvaient pas “y croire”. Et cela favorise aussi la dépendance de la femme à son harceleur quotidien.
Sur un plan plus psychanalytique, et pour tenter une approche plus générale, on peut considérer que l'homme a un problème avec l'amour qu'il a pour sa femme : celui-ci lui rappelle le double amour qu'il avait pour sa mère, amour fusionnel des premiers jours, et amour de la période oedipienne. Alors que la femme aime son mari d'un amour plus proche de l'amour oedipien : la proximité fusionnelle des premiers temps avec sa mère se retrouve en partie dans ses relations avec ses amies. L'homme se retrouve donc assez souvent avec une envie de fusion avec sa compagne, envie qui, en même temps, le fait se sentir en état d'infériorité car sa femme, du coup, est ressentie par lui comme toute-puissante. Cela donne le “ni avec toi, ni sans toi”qui est très souvent sous-jacent en cas de violence conjugale et qui peut conduire au “crime passionnel”, qui est un crime. Une façon assez fréquente de déjouer cette pression sera pour l'homme d'opérer un clivage et d'avoir deux objets d'amour, sa femme et sa maîtresse.
A un autre niveau, plus sociologique, la violence envers les femmes est aussi favorisée par la culture. “Quand tu rentres chez toi, bas ta femme. Si tu ne sais pas pourquoi, elle, elle, le sait”. C'est censé être drôle. Est-ce qu'un homme rirait si on inversait le proverbe ? Et les plaisanteries sur les blondes ? A quand une série sur les blonds, ou sur les beaufs ? Si un certain nombre des blagues sur les blondes étaient racontées en mettant “noirs” ou “arabes” à la place, elles seraient censurées. Et avec raison. Mais sous-entendre une bêtise constitutionnelle chez les femmes, cela fait partie de notre culture. Comme la prétendue incapacité au volant (ce qu'infirment les assureurs, qui voient les chiffres, eux et pas les fantasmes).
Enfin je ferais la remarque que l'on peut considérer que moins ce phénomène de violence privée est développé, plus la société est évoluée. C'est compréhensible : la perversion intime traduit une instrumentalisation de l'autre, une négation de sa position d'être humain qui n'est possible que si elle est portée par la culture. L'esclavage était possible parce que les valeurs de la société impliquaient à l'époque une différence de niveau entre les noirs et les blancs. Comme dans le harcèlement moral, les abus de pouvoir ou la violence conjugale, où le tyran, qu'il soit domestique ou hiérarchique, ne considère pas l'autre comme un être à son niveau et ayant autant de valeur que lui en tant qu'être humain. C'est cette négation de l'humanité de l'autre qui ne peut que revenir en boomerang dans la tête de celui qui la pratique : parce qu'elle est erronée. Nous sommes tous des êtres humains avec une valeur humaine. Celui qui voit son humanité niée va en souffrir et se retourner un jour contre son bourreau. La guerre de sécession a été préparée, entre autres, par l'utilisation d'êtres humains comme des machines à travailler. Notre révolution française a pris place dans un contexte de mépris du peuple qui a fini par se révolter.
Comme me l'avait dit un jour un jeune homme qui aimait bien la castagne “Ca fait du bien de frapper, ça soulage ! ”. Oui, mais quelles conséquences ? Le mépris de soi qui justifie que l'on frappe de plus en plus pour s'auto-justifier de son geste, le mépris de l'autre, qui souffre et efface peu à peu sa place dans le monde, les enfants du couple violent, qui constatent l'abus et ne supportent pas leur impuissance à l'arrêter, porteurs de traces indélébiles qui les gêneront dans leur vie future.
Le non-respect de l'autre qui se répand dans le monde du travail, me semble favoriser le développement de la violence intime. Car l'abus est une chaîne. Le directeur qui met en compétition ses cadres, favorisant l'agressivité entre eux au lieu de l'émulation et de la complémentarité, menaçant de licenciement indépendamment de la compétence professionnelle, les amènera à se comporter de la même façon envers les salariés, et un certain nombre d'entre ceux-ci retraduiront cette violence dans leur famille.
Comme le disait Flora Tristan, elle-même femme battue ayant fui son mari violent qui lui a tiré deux balles dans les poumons “L'affranchissement des travailleurs sera l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes. L'homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même.”
Alors : il était méchant parce qu'elle était gentille ? Oui, en partie, parce qu'il faut empêcher le méchant de nuire, ou le fuire. Attitudes qui ne sont pas celles d'une "gentille".